Esperer-isshoni.info

De la normativité en histoire des religions chez Marcel Gauchet (1946-)

jeudi 29 mai 2014 par Phap

1. Il s’agit de rendre compte d’une discussion entre Marcel Gauchet et le philosophe Pierre Manent, parue dans la revue Esprit en 1986 sous forme de deux articles. Nous proposerons une synthèse de cette discussion à partir de la déclaration suivante de Marcel Gauchet à Pierre Manent :

« Vous me posez en fait deux questions : l’une sur la validité, ou sur la possibilité de l’idée, en effet centrale pour mon propos, de ‘religion la plus religieuse’, l’autre, disons, sur la philosophie de l’histoire sous-jacente à la présentation du parcours d’ensemble que j’essaie de retracer » [1].

2. Dans cet exposé, comme on le voit, la pensée évolue à un haut niveau d’abstraction, celui du méta-discours, puisque dans ces articles, Gauchet entreprend de penser son geste et d’en dégager les a priori conceptuels, les pré-compréhensions à l’œuvre dans son geste d’historien des religions, à savoir ici la possibilité d’une normativité à l’intérieur de la « science historique » des religions (pour éviter l’ambivalence du terme « histoire », avec ses deux valences d’Historie et de Geschichte). Nous ferons porter nos efforts sur le méta-discours de Gauchet, autrement sur le geste réflexif par lequel il tente de penser sa pensée (ou plutôt l’impensé de sa pensée).


3. A notre sens, Gauchet articule sa compréhension de l’histoire des religions, et plus généralement de l’histoire, selon la problématique suivante :
La science historique, née en Europe occidentale récemment, a établi que l’homme n’est pas partout le même, ni dans le temps ni dans l’espace ; ce faisant, elle a dissous la naïve évidence [2] nourrie par chaque culture donnée. Nous explicitons ainsi le contenu de l’évidence naïve que Gauchet sous-entend : il n’y a qu’un seul type d’humanité, le même partout et tout le temps, type qui est identiquement celui que cette culture porte.
La question devient alors la suivante : au delà des anciennes évidences naïves, peut-on trouver, en allant plus profondément dans l’analyse historique, un principe unificateur, ressortant non plus de l’ordre théologico-ontologico-dogmatique mais des sciences humaines, à savoir un invariant anthropologique [3], qui permettrait la comparaison normée des divers types d’humanité – ou bien faut-il se résoudre à inventorier chacun des types séparément et à juxtaposer les résultats les uns à côté des autres (sans possibilité de les comparer puisqu’ils obéiraient chacun à des logiques internes étanches les unes aux autres) ?
En fonction de la réponse, on s’autorisera ou au contraire on s’interdira de porter un jugement de valeur (un jugement « axiologique ») sur une religion particulière donnée. L’enjeu n’est pas mince.

4.Gauchet prend position du côté de l’existence d’un invariant anthropologique [4]. Pour l’historien des religions, l’existence de cet invariant fonde la possibilité d’une « compréhension empathique mais autonome de la religion [5] », indépendamment de la position particulière de l’historien par rapport à la religion [Gauchet distingue la religion comme forme institutionnelle, comme système de croyance collective, nécessairement particularisée dans le temps et l’espace, d’avec la capacité portée par tout homme d’une « expérience religieuse », capacité qui est universelle [6].
La permanence de cet invariant autorise aussi l’historien à chercher un principe explicatif unifiant le donné multiple de l’histoire. Ainsi, Gauchet pense avoir réussi à élaborer, par le moyen de l’analyse structurale [7], un principe explicatif rendant compte de la multiplicité des phénomènes religieux, à savoir celui du gradient d’hétéronomie – autonomie, - étant bien entendu par ailleurs que Gauchet ne dispose pas d’un « hétéronomètre » [8].

5. Arrivés à ce point de notre travail, nous devons exposer ici le deuxième point important de la discussion entre Gauchet et Manent, déjà mentionné plus haut dans l’introduction : il s’agit de la philosophie de l’histoire, que Gauchet explicite afin de se défendre de l’accusation d’hégélianisme.
Pour Gauchet, l’histoire des religions n’est pas le déploiement d’un concept absolu qui, en passant par l’histoire, par le relatif, adviendrait à la conscience de soi transparente à soi, selon un auto-développement, une nécessité interne, portés par le concept lui-même.
Gauchet rejette cette conception de l’histoire des religions comme une histoire linéaire qui se développerait du simple au complexe, selon une progression mécanique sinon organique ; à la place, il développe une conception du devenir historique comme une voie moyenne en tension entre deux pôles :

  • Le pôle de la continuité : les structures dessinent un ensemble organisé de possibles qui fait que rien n’arrive de manière radicalement nouvelle, que tout n’est pas possible, que tout ne peut pas survenir n’importe quand et n’importe où ;
  • Le pôle de la rupture : si l’évènement s’inscrit dans un réseau de possibles, il a toujours une part d’indécidable, autrement dit il aurait aussi bien pu ne pas survenir. Il y a là une indécidabilité de l’évènement, dont le surgissement n’est jamais entièrement explicable par le biais des nécessités de la loi causale « physique », « naturelle ».

Cela veut dire par exemple que le christianisme n’apparaît pas par hasard, il s’inscrit comme actualisation d’une potentialité contenue dans le monothéisme juif, et son efficacité résulte de sa capacité à mobiliser le « croyable disponible [9] » qui lui préexistait ; mais en même temps parmi toutes les potentialités, une seule a été réalisée et elle aurait très bien pu ne pas l’être : la part d’indécidable gît là [10].

Pour Gauchet, le critère de l’hétéronomie n’est pas le concept absolu de la religion advenant à sa vérité dans le devenir historique ; en particulier, le fait que le critère de l’hétéronomie trouve un accomplissement dans la figure du citoyen réformé ne signifie aucunement que l’histoire soit arrivée à son terme [11] : la Réforme constitue un phénomène historique, c’est-à-dire situé dans un temps et un espace particuliers ; en tant que phénomène historique, elle ouvre de nouveaux possibles au sein desquels peut surgir dans le futur un autre évènement tout aussi indécidable et indéterminable à l’avance que l’a été l’évènement de la Réforme.

Le critère de l’hétéronomie tire sa légitimité de son degré d’extensivité compréhensive du phénomène historique religieux, autrement dit de sa capacité plus ou moins étendue à rendre compte des religions sous l’angle de leur contenu particulier et du processus par lequel ce contenu s’est développé [12] – pour parler en termes techniques, il s’agit d’un critère « heuristique », auquel Gauchet s’attache tant qu’un meilleur critère n’aura pas été élaboré.

6. Fermons le développement sur la philosophie de l’histoire de Gauchet et revenons au critère de l’hétéronomie - autonomie (dit aussi à d’autres endroits en terme d’altérité – intériorité du fondement).
Nous rappellerons brièvement à ce sujet la pensée de Gauchet :
Gauchet définit l’hétéronomie comme « reconnaissance par les hommes d’une dépendance envers un principe de définition extérieur et supérieur au monde humain » [13].
Gauchet dit pouvoir rendre compte de la multiplicité des figures religieuses à partir de la position maximale d’hétéronomie, où il situe les « religions anciennes » [14]. Dans celles-ci, dit-il, le principe d’organisation de la vie humaine / sociale, est assigné dans une origine « mythique », hors temps des hommes, origine transmise sous la forme d’une loi inquestionnable et impersonnelle : l’enjeu dans ce type de religion et de société est de reproduire le plus conformément possible la geste de ce temps mythique [15].

Avec le surgissement du monothéisme, puis du christianisme et du protestantisme réformé, l’hétéronomie s’est trouvée scindée, disjointe sur deux plans : le plan de la structure et le plan de la manifestation consciente. Il devient alors possible de questionner personnellement le divin (devenu capable de dialogue) dans la mesure où le divin a pris la figure de l’altérité la plus radicale, dans la mesure où il s’est le plus éloigné de l’homme [16] : l’hétéronomie « de surface » est d’autant plus grande qu’elle est « en profondeur » plus petite, et réciproquement [17].

« Le christianisme fait le pont [18] » entre la figure extrême précédente et la figure opposée sur le spectre, celle de l’autonomie maximale, caractérisée par « une société sans appui religieux « , « un ordre des hommes sans les dieux [19] ».
[ Dans son ouvrage « Le désenchantement du monde  », Gauchet caractérise cette figure par le système démocratique du XIX – XX ème siècle (cf. p.290 de l’ouvrage précité), et par le « sujet » comme homme capable de répondre de lui-même, doté d’une intériorité - par opposition à « l’être du dehors, (..) l’homme en proie au sacré et aux dieux [20] » - , sujet responsable et libre, et qui inscrit son agir dans un temps où quelque chose peut se passer – dans une histoire ouverte, qui n’est plus la répétition du même – sachant que cette responsabilité de soi génère une angoisse difficile à gérer [21].


7. Concluons par deux remarques personnelles sur une discussion dont nous avons essayé de rendre l’essentiel.
Remarquons d’abord l’intérêt du métadiscours constitué par la discussion entre Manent et Gauchet, au delà de son apparente aridité, qui provient de son haut niveau d’abstraction. Il n’y est ni plus ni moins question que de la possibilité de comparer de manière « neutre » des religions – ce qui implique la possibilité d’élaborer une normativité « neutre ».
La neutralité exige de disjoindre l’activité normative de l’activité axiologique, ce à quoi s’est efforcé de parvenir Gauchet : en situant les religions sur le spectre (le « gradient » dit Manent [22]) de l’hétéronomie, Gauchet mesure la portée explicative de son instrument ; la place d’une religion sur le continuum entre hétéronomie maximale et autonomie maximale n’implique pas de facto un jugement de valeur sur celle-ci. Comme Gauchet le dit lui-même, il ne dresse pas « un palmarès des spiritualités » [23].

Cela dit, il se permet de dire sa préférence à un endroit [24] : le « desserrement de l’étreinte sacrale [25] » a rendu possible un évènement rétrospectivement hautement improbable : l’émergence d’un « sujet » et d’un système démocratique.
Gauchet dérive son jugement axiologique du critère normatif de l’hétéronomie.
Reste à vérifier que ce critère fait ses preuves de manière compréhensive et extensive : rend-il bien compte du divers des traditions religieuses, aussi bien dans leur dimension synchronique que diachronique ? Nous émettons une réserve sur ce point, en particulier en ce qui concerne la tradition bouddhiste.

8. Nous ferons remarquer en dernier lieu que la possibilité d’élaborer un critère normatif des religions dérive de la possibilité qu’a l’historien de comprendre par « empathie » les religions, empathie qui repose sur le postulat que tout homme est capable d’ « expérience religieuse » (principe anthropologique universel). Nous trouvons que la démarche de Gauchet fait écho à la position d’Ernst Troeltsch dans son essai « L’absoluïté du christianisme et l’histoire de la religion [26] », et en particulier sur le concept d’ « empathie hypothétique » que Troeltsch utilise à plusieurs reprises dans son essai. La démonstration de notre affirmation pourra faire l’objet d’un travail ultérieur.
.


Bibliographie

  • GAUCHET, Marcel, MANENT, Pierre, « Comment traiter de la religion ? » dans Esprit, 113-114 (1986), p. 201-212
  • GAUCHET, Marcel, MANENT, Pierre, « Le christianisme et la cité moderne, Une modernité trop sûre d’elle-même » dans Esprit, 113-114 (1986), p.95-101

Pour aller plus loin

  • TROELTSCH, Ernst, « L’absoluïté du christianisme et l’histoire de la religion », dans HISTOIRE DES RELIGIONS ET DESTIN DE LA THÉOLOGIE, Œuvres III, Traduction de Jean-Marc Tétaz en collaboration avec Alfred Dumajs (texte 3) et Paul Goerens (texte 4), Paris, Éditions du Cerf – Labor et Fides, 1996, p.69-177
  • GAUCHET, Marcel, Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985, 303 p.
  • GAUCHET, Marcel, La religion dans la démocratie, parcours de la laïcité, Gallimard, coll. « Le débat » ; 1998, 127 p.

© esperer-isshoni.fr, mai 2007
© esperer-isshoni.info, mai 2014

[1GAUCHET, Marcel, MANENT, Pierre, « Comment traiter de la religion ? » dans Esprit, 113-114 (1986), p. 203

[2p. 204

[3Gauchet parle de « foyer anthropologique » et de « principe anthropologique » [p.209]

[4p.209

[5p.209

[6p. 209

[7p. 210

[8p. 210

[9L’expression vient de Michel de Certeau. Gauchet ne l’utilise pas dans la discussion.

[10p. 203

[11p. 212

[12p. 206

[13p. 205

[14p. 206

[15p. 206

[16p. 210-211

[17p. 212

[18p. 204-205

[19p. 204

[20p. 204

[21Voir Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985, p. 302-303

[22p. 207

[23p. 211

[24p. 204

[25p. 206

[26TROELTSCH, Ernst, « L’absoluïté du christianisme et l’histoire de la religion », dans HISTOIRE DES RELIGIONS ET DESTIN DE LA THÉOLOGIE, Œuvres III, Traduction de Jean-Marc Tétaz en collaboration avec Alfred Dumajs (texte 3) et Paul Goerens (texte 4), Paris, Éditions du Cerf – Labor et Fides, 1996, p.69-177


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 289 / 88286

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le moderne parle l’homme  Suivre la vie du site Philosophie   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License