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Tirokuddha Sutta, un sutra pour les offrandes aux morts

jeudi 12 juin 2014 par Phap

Présentation du Tirokuddha Sutta

Dans un article précédent, nous avions montré comment le bouddhisme chinois avait sans doute engendré un sutra "apocryphe" qui intégrait le devoir de piété filiale envers les parents défunts à l’intérieur du système conceptuel bouddhiste.
Il nous semble que l’on retrouve un dispositif semblable dans le Tirokuddha sutta, un sutra du canon pâli [1], où il est encore question de nourrir des parents défunts.

  1. Nous y retrouvons la division entre le monde d’ici, des vivants, et le monde des morts, l’autre monde ;
  2. y figure aussi la possibilité de transmettre au monde des morts un bénéfice à partir du monde des vivants ;
  3. s’y trouve en plus l’idée d’un contre-don de la part des parents décédés, dans la mesure où ils bénissent en retour leurs descendants
  4. la sangha monastique entre dans le dispositif, puisque les offrandes semblent passer par son intermédiaire ;
  5. le sutra mentionne aussi l’accumulation de "mérites" punna (mérites d’avoir honorer puja les ancêtres)
  6. le sutra mentionne aussi le champ de mérite par excellence qu’est la sangha des bhikkhus, des moines).

Noter aussi la formule canonique utilisée en Asie du Sud-Est pour transférer des actes méritoires aux défunts : "idam no natinam hotu" [2] .

Il nous semble que ce sutra résulte d’un travail d’intégration dans le bouddhisme d’un souci anthropologique universel, celui d’alimenter des défunts dont on pense qu’ils continuent de vivre ailleurs et avec lesquels on peut et on doit entretenir des relations de soutien réciproque.
L’aspect économique intervient ici, puisque les bhikkhus (qui ne travaillent pas) prennent leur part dans ce qui est donné aux esprits défunts - en retour, le laïc bouddhiste bénéficie d’avoir donné au meilleur champ de mérite possible, la sangha monastique.

Il faut noter le travail de couture qui s’y joue, qu’on perçoit dans le sens du mot preta (sanskrit) / peta (pâli) : ce mot peut désigner le défunt en quête de nourriture, et nous sommes devant une constante anthropologique universelle à notre avis ; il peut aussi désigner une des destinées pénibles du bouddhisme, celle des esprits affamés (ventre boursouflé et gorge fine comme une aiguille).

Pour conclure, notons d’un point de vue purement anthropologique que le rituel de transfert de mérite aux morts, légitimé par ce sutra, aide à sortir de la phase de deuil : comme le dit le sutra indirectement : "ne vous laissez pas enfermer dans les pleurs et le chagrin, vous devez faire autre chose pour respecter vos défunts".


© esperer-isshoni.fr, juin 2011
© esperer-isshoni.info, juin 2014


Le texte du sutra

14 Tirokuḍḍhesu tiṭṭhanti sandhisiṅghāṭakesu ca, Dvārabāhāsu tiṭṭhanti āgantvāna sakaṃ gharaṃ. 15. Pahūte antapānamhi khajjabhojje upaṭṭhite, Na tesaṃ koci sarati santānaṃ kammapaccayā. [3] Outside the walls they stand, & at crossroads. At door posts they stand, returning to their old homes. But when a meal with plentiful food & drink is served, no one remembers them : Such is the kamma of living beings. [4] Ils se tiennent en dehors des enceintes, et aux carrefours. Ils se tiennent à l’encadrement des portes. Mais personne ne se souvient d’eux quand arrive un repas de victuailles et de boissons abondantes. Tel est le « karma » des êtres vivants. [5]
16. Evaṃ dadanti ñātīnaṃ ye honti anukammapakā, Suciṃ paṇītaṃ kālena kappiyaṃ pānabhojanaṃ. Idaṃ vo ñātīnaṃ hotu sukhitā hontu ñātayo, Thus those who feel sympathy for their dead relatives give timely donations of proper food & drink — exquisite, clean — [thinking :] "May this be for our relatives. May our relatives be happy !" Aussi ceux qui éprouvent de la compassion pour leur parenté défunte font en temps voulu des offrandes de nourriture et de boissons appropriées, [en pensant] : « puisse ceci revenir à notre parenté. Puisse notre parenté se réjouir »
17. Te ca tattha samāgantvā ñātipetā samāgatā. Pahūte annapānamhi sakkaccaṃ anumodare, 18. Cīraṃ jīvantu no ñāti yesaṃ hetu labhāmase. Amhākañca katā pūjā dāyakā ca anipphalā, And those who have gathered there, the assembled shades of the relatives, with appreciation give their blessing for the plentiful food & drink : "May our relatives live long because of whom we have gained [this gift]. We have been honored, and the donors are not without reward !" Et ceux qui se sont rassemblés là, les ombres réunies de la parenté, pleins de gratitude pour l’abondance de nourriture et de boisson, prononcent une bénédiction : « Que ceux de notre parenté qui nous ont fait ce don vivent longtemps. Nous avons été honorés pūjā, et les donateurs ne resteront pas sans récompense anipphalā  ».
19. Na hi tattha kasī atthi gorakkhettha na vijjati. Vaṇijjā tādisī natthi hiraññena kayākkayaṃ, Ito dinnena yāpenti petā kālakatā tahiṃ. 20. Unname udakaṃ vaṭṭhaṃ1 yathā ninnaṃ pavattati, Evameva ito dinnaṃ petānaṃ upakappati. 21. Yathā vārivahā pūrā paripūrenti sāgaraṃ, Evameva ito dinnaṃ petānaṃ upakappati. For there [in their realm] there’s no farming, no herding of cattle, no commerce, no trading with money. They live on what is given here, hungry shades whose time here is done. As water raining on a hill flows down to the valley, even so does what is given here benefit the dead. As rivers full of water fill the ocean full, even so does what is given here benefit the dead. A l’origine de cela, [dans le royaume des peta], ne se trouvent ni culture ni élevage ni commerce ni argent. Ils vivent de ce qu’on leur donne ici, les ombres affamés petā de ceux qui ont terminé leur temps dans ce monde-ci. Comme l’eau qui descend de la montagne ruisselle dans la vallée, de la même façon ce qui est donné ici profite aux morts. Comme les rivières chargées d’eau remplissent l’océan, de la même façon ce qui est donné ici bénéficie aux morts.
22. Adāsi me akāsi me ñātimittā sakhā ca me, Petānaṃ dakkhiṇaṃ dajjā pubbe katamanussaraṃ. 23. Na hi ruṇṇaṃ va soko vā yā caññā paridevanā, Na taṃ petānamatthāya evaṃ tiṭṭhanti ñātayo.  "He gave to me, she acted on my behalf, they were my relatives, companions, friends" : Offerings should be given for the dead petānaṃ when one reflects thus on things done in the past. For no weeping, no sorrowing no other lamentation benefits the dead whose relatives persist in that way. Il m’a fait un don, elle a agi en ma faveur, ils ont été mes parents, mes camarades, mes amis » : en pensant ainsi à ces choses passées, on devrait ensuite faire des offrandes aux morts. Parce que ni les pleurs ni le chagrin ni les lamentations, rien de tout cela ne profite aux morts que la famille persiste à pleurer de cette façon.
24. Ayañca kho dakkhiṇā dinnā saṅghamhi suppatiṭṭhitā, Dīgharattaṃ hitāyassa ṭhānaso upakappati. 25. So ñātidhammo ca ayaṃ nidassito Petāna pūjā ca katā uḷārā, Balañca bhikkhūnamanuppadinnaṃ Tumhehi puññaṃ pasutaṃ anappaka’nti. Tirokuḍḍapetavatthu pañcamaṃ. But when this offering is given, well-placed in the Sangha, it works for their long-term benefit and they profit immediately. In this way the proper duty to relatives has been shown, great honor has been done to the dead, and monks have been given strength : The merit you’ve acquired isn’t small. Mais quand cette offrande dakkhiṇā est faite, quand elle est adressée de manière appropriée à la sangha [monastique], les morts en bénéficient immédiatement et aussi à long terme. De cette façon, le devoir d’honorer ses parents Petāna pūjā a été respecté, et en même temps les moines ont été confortés : le mérite puññaṃ ainsi acquis n’est pas mince.

traduction française :

  • © esperer-isshoni.fr, juin 2011
  • © esperer-isshoni.info, juin 2014

[1il fait partie du khuddaka nikaya, un des 5 recueils nikaya de sutra de la corbeille des sutra sutra pitaka, une des trois corbeilles du canon pâli.
Pour la structure complète du tripitaka  :

PDF - 25.7 ko

[2Pour une introduction en anglais au transfert de mérites, voir :http://www.buddhanet.net/e-learning/history/devotion
voir aussi sur le site internet de l’université thaïlandaise Mahidol : http://www.mahidol.ac.th

[3Pali : http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/. Le moine bhikkhu Thanissaro est l’auteur de la traduction anglaise.

[4Pali : http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/. Le moine bhikkhu Thanissaro est l’auteur de la traduction anglaise.

[5Notre traduction à partir de l’anglais


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