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Un exercice spirituel d’Ignace de Loyola (1491-1556) : lire la Bible

dimanche 2 février 2014 par Phap

Table des matières

Introduction
1. L’expérience fondatrice
2. Lectio divina selon le mode ignatien
3. Chances et dangers


Introduction

1§ La voie chrétienne propose une transformation personnelle et communautaire : transformation de la vision du monde, transformation de l’architecture de valeurs qui conditionne l’agir dans le monde, soit pour le dire autrement, transformation de l’intelligence et de l’affectivité, personnelle et communautaire. Cette transformation résulte de la rencontre personnelle et communautaire avec celui que la tradition chrétienne appelle « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » à la suite de la tradition juive, et qu’elle identifie au « Dieu de Jésus Christ », Père, Fils et Esprit Saint.

2§ Une des voies de la transformation chrétienne passe par ce que la tradition chrétienne appelle « lectio divina », la lecture des Écritures Saintes, de la Bible.

3§ Nous allons voir comment pratiquer cette lectio divina selon l’esprit jésuite, en sachant qu’il existe d’autres manières, bénédictine par exemple. Pour ce faire, nous rappellerons l’expérience fondatrice d’Ignace de Loyola en manière de lecture des choses saintes, puis nous proposerons un exercice pratique.

4§ Mais d’abord, précisons nos sources : il y a d’abord la rencontre avec le père jésuite Jean Laplace, lors d’une retraite spirituelle de dix jours à Manrèse sur le « Cantique des Cantiques  ». Je faisais cette retraite suite à des événements importants, et je peux dire que c’est avec Jean Laplace que j’ai découvert les joies de la lectio divina. Il y a aussi les deux retraites de dix jours, toujours à Manrèse, où j’ai pratiqué les Exercices Spirituels. Il y a eu ces huit années de Communauté Vie Chrétienne (CVX) comme laïque. [1]


1. L’expérience fondatrice

5§ Voyons l’expérience d’Ignace de Loyola, qui nous permettra de comprendre les ressorts de la lectio divina à la mode ignatienne. Nous allons montrer l’importance de l’usage réglé de l’imagination chez Ignace de Loyola.

6§ Si l’on en croit le "Récit du Pèlerin", cela a commencé par son immobilisation suite à une blessure de guerre. Voilà qu’on lui apporte une Vie du Christ, ainsi que la Légende Dorée de Jacques Voragine. Il aurait préféré des romans de chevalerie : leur lecture le plongeait dans des rêveries qui l’absorbaient pendant des heures. Il s’imaginait au service d’une grande dame, accomplissant prouesses sur prouesses afin de mériter la reconnaissance et l’amour d’icelle. Les heures passaient sans qu’il s’en rende compte. Or son hôte lui apporte des lectures d’un autre genre.

7§ Qu’importe, voilà qu’Ignace repart dans des rêveries, où, cette fois-ci, il s’agit de savoir ce qu’il ferait s’il était à la place de saint Dominique, ou de saint François.
Il connaît dans ces rêveries de grandes exaltations, comme dans ses rêveries héroïques, mais avec une différence : il sortait de celles-ci abattu et vidé, tandis qu’au sortir de celles-là, il se sentait en paix.
Ignace dira plus tard que la prise de conscience de cette différence l’amènera à une règle de discernement concernant la qualité de ses images mentales : viennent-elles de Dieu, ou tout simplement de moi ou du démon (pour reprendre Ignace) ? C’est le fruit qui permet de répondre.

8§ Notons qu’Ignace ne parle pas de lire l’Évangile ou la Bible, il parle de sources secondes : sans doute faut-il y voir le fait qu’en 1521, le peuple laïc catholique n’avait pas accès directement aux Écritures Saintes, du moins en Espagne ?

9§ On peut déjà noter le fort tempérament imaginatif d’Ignace, et en même temps la volonté de comprendre ce que lui suggère son imagination et de rattacher ces suggestions à la réalité, et pour le croyant qu’est Ignace, ultimement et fondamentalement, à la volonté de Dieu.

10§ Au sortir de son immobilisation, Ignace dit qu’il eut la vision prolongée de la Vierge et de l’Enfant, et qu’alors il eut l’impression qu’ « on » effaçait de son « âme » les images qui y étaient gravées – images charnelles et mondaines, sans aucun doute, et, dirions-nous, quoi d’autre sinon les images résultant de ses lectures des romans de chevalerie et des rêveries qui en résultaient ? C’est donc la mémoire d’Ignace qui est transformée par ses lectures de la Vie du Christ et de la Légende Dorée.

11§ Il aura une autre vision, plus tard, le long d’une rivière. Sans qu’il sache comment, lui est venue la compréhension de choses divines et terrestres, comme infusée directement par Dieu. Connaissances ineffables dirions-nous, sans aucun raisonnement (sans aucune ratiocinatio) préalable. On pourrait parler d’un court-circuit de la raison par Dieu – précisons immédiatement : dans la phase d’acquisition des connaissances -.

§12 Alors qu’il rendait grâce devant une croix, une belle chose qui lui apparaissait régulièrement se manifesta à nouveau ; or, à côté de la croix, cette belle chose lui sembla moins belle, et, nous dit Ignace, il sut qu’elle venait non pas de Dieu mais du démon (selon ses termes). Aussi plus tard, quand elle apparaissait, il se contentait de la chasser avec mépris.

13§ Cet épisode nous semble révélateur de la manière d’Ignace : il note l’apparition régulière de la « belle chose », il note qu’il est content de la voir et qu’il devient mécontent quand elle disparaît : mais il ne tranche pas, ni dans un sens ni dans un autre : est-elle de Dieu ou du diable, il ne sait.
14§ Et la décision vient par la confrontation avec la Croix. Le critère de vérification ultime : cette apparition, ce sentiment, ce climat affectif, est-ce qu’ils tiennent devant le Christ nu, pauvre et humilié ? Est-ce qu’ils tiennent devant la perspective de suivre le Christ nu, pauvre et humilié ?

15§ Ignace ne reçoit pas toute belle image, tout beau sentiment, toute belle pensée pieuse, sans l’avoir éprouvée pour savoir son origine : tout ce qui brille n’est pas d’or, dit le dicton populaire, et Paul écrit dans sa seconde lettre aux Corinthiens que Satan peut se déguiser en ange de lumière (2 Cor 11,14).

16§ Pour preuve de cette activité discriminante d’Ignace, deux autres épisodes :

  • alors qu’il menait une vie ascétique avec peu d’heures de sommeil, voilà que des choses mentales semblant traiter du divin venaient l’empêcher de profiter de son bref temps de sommeil : qu’elles viennent pendant mes heures de veille, dit Ignace en substance, et il les chasse.
  • Autre exemple : de grandes pensées viennent le visiter alors qu’il essaie d’étudier pour devenir prêtre, l’empêchant d’apprendre par cœur sa grammaire : il les chasse.

17§ Comme nous venons de le voir, Ignace accorde du prix aux productions de l’imagination, dans la mesure où, ensuite, elles sont jaugées quant à leur origine, bonne ou mauvaise.
Nous avons vu aussi que cette vérification se faisait à partir des effets que produisaient les images.

18§ La raison n’est ici ni en surplomb de l’imagination – Dieu peut communiquer immédiatement sa volonté ou des connaissances sans passer par la raison, et cette communication immédiate trouve à s’exprimer dans des images bien avant de pouvoir être mise en mot (pour autant que cette mise en mots soit possible, et en sachant qu’elle n’épuise pas la communication, qu’elle ne parvient pas à tout dire), ni en dessous de l’imagination – elle vient dans un second temps peser et évaluer ce qui a trouvé à s’exprimer dans l’imagination.


2. Lectio divina selon le mode ignatien

19§ Précisons tout de suite :

  1. que la lectio divina peut être menée selon d’autres modes que le mode ignatien, par exemple le mode bénédictin
  2. que le déroulé qui suit s’inspire de notre expérience personnelle et de nos lectures (cf. sources citées plus haut) sans avoir été certifié conforme par la Compagnie de Jésus (les Jésuites)
  3. et qu’il ne prétend pas rendre compte ni exclusivement ni exhaustivement du mode ignatien de la lectio divina.

20§ Après ces remarques préliminaires, passons à la description chronologique d’un exercice de lectio divina à la mode ignatienne.

a) le début est très important. Il convient de se mettre dans une disposition d’esprit correcte. Si vous vous dites que vous partez à l’ascension du Mont Blanc, et que vous avez tout préparé, piolets, cordes, et que votre préparation mentale est au point, arrêtez : il ne s’agit pas d’un exploit sportif, ni de quelque chose qui centre sur vous même, sur vos capacités, sur votre savoir-faire. Il s’agit de donner l’opportunité à quelqu’un qu’on appelle Dieu de vous dire – qu’il vous aime, qu’il a besoin de vous, qu’il vous veut là ou là, etc... dans, à travers et sous le temps que vous allez lui donner pendant la lectio divina.

21§ Vous vous rendez disponible pour quelqu’un, en sachant que, sans ce quelqu’un, vous n’êtes rien, et qu’avec lui vous pouvez tout – pour lui.

- On peut penser à Catherine de Sienne ici. L’idée est d’adopter l’attitude juste, qui est celle de l’humilité (nous n’avons pas dit l’humiliation), et, si vous le pouvez, l’humilité amoureuse.

22§ Vous allez entreprendre un chemin : ne vous dites pas : « je vais arriver à ceci ou cela », ou « je vais obtenir ceci ou cela ». Dieu n’est pas le résultat garanti si vous suivez la recette de cuisine à la lettre, il n’est pas le distributeur qu’on active automatiquement par quelque pièce de monnaie.
Dites plutôt : « Seigneur, me voici devant toi, et j’aimerai que tu me fasses telle ou telle grâce, que tu m’éclaires sur tel ou tel point, que tu me réconfortes dans tel événement qui me fait mal, etc.. »

23§ En signe d’humilité, vous pouvez vous déchausser, sinon physiquement, du moins mentalement. Vous suivrez ainsi l’exemple de Moîse dans l’Ancien Testament, qui s’est déchaussé quand il est arrivé devant le buisson ardent (et il obéissait à une voix qui lui avait révélé que le sol qu’il foulait était une terre sainte).

24§ Précisez au Seigneur combien de temps vous vous donnez, à vous et à lui : 10 minutes, 20 minutes, .... Visez peu au début, l’idée n’est pas de se faire du mal ou de montrer sa force de volonté ou d’endurance (montrer à qui ? Et pour quoi ? Et cela fait plaisir à qui ?) ; l’idée est plutôt de rencontrer un ami et d’avoir un entretien agréable avec lui : un temps pas trop long, pas trop court, en fait un temps adapté à là où vous en êtes – et seuls vous et Dieu savez où vous en êtes.
Cela dit, une fois le temps fixé, tenez vous y. Pas plus, pas moins.

  • Pas plus : « écoute Seigneur, il fallait me donner tes grâces avant » direz-vous s’il s’avère que juste au moment où vous alliez vous séparer, des lumières nouvelles arrivent, qui vous donnent envie de prolonger l’entretien.
  • Pas moins : même s’il ne se passe rien, et que vous vous ennuyez ferme, continuez.

25§ Une fois le temps fixé, tenez vous y donc, sans le dépasser ni le réduire – sauf cas de nécessité, bien entendu. Pour mémoire, l’idée n’est pas de faire preuve d’héroïsme.

26§ Faire un signe de croix peut être bon : ne le remet-on pas aux catéchumènes, et le Moyen Âge n’a-t-il pas considéré que ce signe chassait les démons ?

27§
b. Puis lire, verset par verset [vous êtes censé(e) avoir lu l’ensemble du passage avant le début de la lectio. Personnellement, j’aime bien commencer sans avoir lu l’ensemble, mais ce mode ne convient pas à beaucoup de personnes je crois].

Appliquer vos sens à ce que vous lisez, (l’application des sens est mentionnée dans les Exercices spirituels), ou plus exactement mobilisez les sens de votre imagination pour vous représenter la scène que vous découvrez : vous faites partie de la scène, vous êtes avec les Apôtres, vous voyez Jésus, vous l’entendez, vous sentez le parfum de bonne odeur, vous goûtez quand il y a à goûter, vous touchez quand il y a à toucher). Par l’imagination, la scène se décline au présent, et vous êtes dedans.

28§ Avancez tranquillement. Si vous n’arrivez pas au bout du passage avant le temps imparti, aucune importance : il n’y a pas un jury qui vous note pour déterminer si vous serez embauché(e) ou si vous passerez dans la classe supérieure, prenez votre temps et ne passez pas au verset suivant tant que vous éprouvez du goût avec le verset que vous méditez.

29§ Éprouver du goût : dans la lectio divina à la mode ignatienne, il est très important de prendre conscience de votre climat affectif et intellectuel, et de la façon dont il évolue. L’idée n’est pas tant d’accumuler des connaissances que de goûter – immédiatement – les choses divines et terrestres en utilisant les réactions affectives (goût ou au contraire dégoût).
Ignace dit quelque part que ce n’est pas tant de savoir qui rassasie l’âme (c’est le vocabulaire de l’époque) mais de goûter [2].
Vous n’avez pas à montrer que vous savez quelque chose, que vous avez compris quelque chose, que vous vraiment intelligent(e) : rien à prouver à personne ici, mais se rendre présent(e) à quelqu’un et écouter s’il veut nous dire quelque chose.

30§ Ici, un mot résonne en vous. Par association, vous passez à un autre mot, ou quelque chose qui n’a rien à voir apparemment surgit dans votre conscience.
Voyez si cela produit du bon fruit, ne le chassez pas trop vite comme hors sujet ou comme contresens, restez un peu avec la chose qui a surgi, sans la cataloguer trop vite comme bonne ou mauvaise, - sauf s’il y a évidence, dans un sens comme dans l’autre. Et peut être allez vous de fil en aiguille vous retrouvez très loin de l’Évangile que vous lisez.

31§ Mais cet éloignement ne suffit pas à disqualifier ce qui se passe. Peut être votre imagination dit elle quelque chose qui est important pour vous ? Peut être l’Esprit Saint a été partie prenante dans ce cheminement imprévu ? A vous de le sentir.

32§ En tout cas, ici il faut maintenir un équilibre entre deux extrêmes :

  • le vagabondage sauvage qui résulte d’une imagination en roue libre, sans régulation et dont on ne peut pas attendre grand chose qui puisse faire sens, qui puisse donner sens
  • et le parcours entièrement sous contrôle, avec une maîtrise de ce qui se passe permanente,avec le rejet d’office de tout ce qui ne semble pas faire sens avec la ligne qu’on s’est donné.

Dans les deux extrêmes, l’Esprit Saint ne peut pas jouer, à mon avis.

33§
c. Et puis conclure au bout du temps prévu au départ.
Remercier le Seigneur pour les grâces reçues, préciser ces grâces, remercier pour les lumières apportées à votre vie, ou à une partie de votre vie, voir avec le Seigneur comment changer telle chose (Ignace recommande dans les Exercices un colloque avec les Trois Personnes de la Trinité, ou avec le Christ).
Et si rien ne s’est passé, si la question du début est toujours là, voyez si vous trouvez à dire merci, et priez selon le commandement du Seigneur : "Notre Père, ... "


3. Chances et dangers

34§ Dans ce troisième temps, j’aimerais conclure sur les chances et les dangers de la lectio divina à la mode ignatienne.
Le danger principal est celui d’une imagination qui s’emballe et qui n’a pas de régulation pour la freiner. La personne croit alors avoir réalisé quelque chose, elle croit qu’elle est le saint (la sainte) qui va sauver le monde, elle croit qu’elle a une relation exceptionnelle avec Dieu etc...

35§ Ordinairement, ces moments d’auto-exaltation sont suivies d’une dépression d’autant plus sévère que l’exaltation a été plus élevée.

36§ Ignace en a fait l’expérience, lui dont l’imagination était fort puissante. Il dira que ces alternances d’exaltation et de dépression l’ont mené à envisager de se suicider.
Ce qui l’a sauvé de ces fausses suggestions ? Son attachement au Christ : Seigneur, non pas ma volonté mais ta volonté. Quand on soumet tout à la suite du Christ humble, pauvre, nu et humilié, les histoires autocentrées, ego-centrées, ne tiennent pas bien longtemps, et cela, Ignace l’a expérimenté.

37§ Ignace a su tirer parti de ces expériences qui l’avaient mené au bord du gouffre pour promouvoir une utilisation régulée de l’imagination qui a aidé et continue d’aider beaucoup de gens. Dans les Exercices (à vérifier), il précisera deux autres garde-fous pour empêcher les dégâts que provoque une imagination en roue libre :

  • le premier est l’accompagnateur spirituel, qui, lorsqu’il est bien formé et qu’il sait de quoi il retourne parce que lui-même est déjà passé par ce chemin, le bon accompagnateur spirituel donc, aide la personne à sortir d’éventuelles auto-complaisances ou auto-dévaluations qui ne disent pas grand chose de sa relation à Dieu mais beaucoup de son auto-centrement.
  • Le deuxième est l’inscription de ce que dit la personne dans la tradition du peuple chrétien, dans sa manière de vivre, dans ce que recommande le Magistère : si ce que vit la personne l’amène à sortir de l’art de vivre chrétien, il faut s’interroger particulièrement sur la qualité des lumières reçues et sur leur origine.

38§ Trois garde-fous donc,

  1. tout rapporter à la suite du Christ nu, pauvre, humble et outragé
  2. avoir un rapport vrai avec le (la) bon(ne) accompagnateur (accompagnatrice) spirituel(le), qui doit être distingué(e) du prêtre confesseur
  3. l’inscription dans la tradition ecclésiale.

Ces trois garde-fous ont évité à Ignace le suicide et l’illuminisme.

39§ Cher lecteur, chère lectrice, si vous vous lancez dans la lectio divina à la mode ignatienne, maintenez bien actifs ces trois garde-fous autour de vous. Car n’oubliez pas la visée de la lectio divina à la mode ignatienne : elle n’est pas de valoriser votre ego, en le rendant plus fort, plus beau, moins faible ou moins laid, en utilisant Dieu comme instrument d’un désir autocentré – elle est d’ordonner le tout de votre personne à Dieu, toutes vos ressources, intellectuelles, affectives, mémorielles pour le service de Dieu, pour une plus grande gloire de Dieu.

40§ Parce qu’il est tout et nous ne sommes rien, dirait Catherine de Sienne, une Tertiaire de l’ordre de saint Dominique. Et encore faut-il bien comprendre d’où jaillit cette exclamation de Catherine : de l’amour qu’éprouve toute créature quand elle se sent aimée de son Créateur. Et l’amant et l’amante savent de quoi parlent les mystiques comme Ignace de Loyola ou Catherine de Sienne : dans les amours terrestres, ne dit-on pas : "tu es tout pour moi" ? Et est-on dépité de le dire ? Ou bien qu’est ce qui fait s’exclamer ainsi les amants de cette terre ?

41§ Je crois qu’il y a un autre danger inhérent à la méthode ignatienne : elle me semble résulter d’une autre recherche de soi, mais celle-ci fondée sur un caractère trop soupçonneux, trop scrupuleux.
Ce qui se passe dans l’oraison donne alors lieu à des épluchages sans fin : la personne ressasse sans fin, elle n’arrive pas à sortir de son introspection, son nombril devient comme un trou noir, pourrions-nous dire.

42§ Manque de confiance, manque d’abandon aux motions de l’autre, désir de contrôle par soi sans faille, etc.. Avant, le danger était de trop faire confiance – à l’imagination, aux choses qu’elle produit, aux émotions qu’elle suscite – ici le danger est celui de ne pas faire suffisamment confiance à ce qui se passe – alors effectivement on n’est pas entraîné par les illusions, - mais en fait on n’est entraîné par rien. Et on fait du sur-place, on piétine. Attention donc à savoir reconnaître quand l’Esprit Saint parle.

43§ [je me demande si la figure du scrupuleux n’est pas liée à la figure de l’illuminé : un illuminé déçu ne devient-il pas un scrupuleux ? Et un scrupuleux qui se lâche trop brutalement ne devient il pas un illuminé emporté par les moindres frémissements de son imagination débridée ?]

44§ Après les dangers, voyons les chances : une chance, ce peut être l’intégration plus grande des ressources de l’imagination – et partant de la sensibilité et de l’affectivité – dans l’activité croyante et confessante : le croyant mobilise non seulement les ressources de son intelligence (conceptuelle) mais aussi de son affectivité et de sa sensibilité, ce que donne à sa foi une plus grande profondeur, une plus grande richesse, en même temps qu’elle permet une plus grande intégration de la personne au service de Dieu.

45§ Alors on peut rire, on peut pleurer avec Dieu ou au sujet de Dieu, comme Ignace qui pouvait fondre en larmes pendant un office. Non pas parce que sa sensibilité était désaxée – mais parce qu’elle était rendue souple et vive et sensible aux motions de l’Esprit Saint.
46§ Il est alors possible de faire l’expérience toujours plus grande de la confiance en Dieu, qui permet un abandon toujours plus grand parce qu’il s’accompagne d’un discernement toujours plus grand de ce qui est sollicitation de l’Esprit et de ce qui est tentation du démon (pour reprendre le terme d’Ignace).

47§ Et on apprend quelque chose qui a bouleversé Augustin : qu’au plus intime de soi peut se rencontrer un autre, et qu’il n’y a qu’un autre qui peut cela : celui qui a nous fait comme il a fait toute chose, par amour et gratuitement, et que l’on appelle Dieu.

On découvre le monde de l’intériorité joyeuse parce que l’introspection aboutit non pas à un jeu de miroirs en abîme qui renvoie de soi à soi, mais à une rencontre avec un autre qui ne peut ensuite que s’exprimer dans l’exultation et la louange aux dimensions du cosmos.

48§ Voilà pour les chances et les risques. Je crois que la méthode ignatienne peut donner de beaux fruits, je l’ai éprouvé personnellement. Cela dit, je crois aussi que cette méthode n’est pas universelle : certains tempéraments ne gagnent rien avec cette méthode, et ils ont intérêt à se tourner vers d’autres types de lectio divina plus en affinité avec eux. [L’accompagnateur (accompagnatrice) spirituel(le) joue un rôle important ici, il (elle) peut dire d’arrêter quand il le faut - rappel : on ne passe pas de concours ici, arrêter ne signifie pas ici être éliminé(e).]

49§ J’espère ne pas avoir trop trahi la belle figure d’Ignace de Loyola. Que mes amis jésuites me pardonnent si c’est le cas. Ignace aura le dernier mot :

Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté, tout ce que j’ai et tout ce que je possède.
C’est toi qui m’as tout donné, à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, disposes-en selon ton entière volonté.
Donne-moi seulement de t’aimer et donne-moi ta grâce, elle seule me suffit.


@ esperer-isshoni.fr, mai 2009
@ esperer-isshoni.info, juillet 2014

[1Et aussi quelques livres :

  • Ignace de Loyola, Exercices spirituels, traduit par Edouard Gueydan, s.j. en collaboration, Desclée de Brouwer - Bellarmin, 1985
  • Le récit du Pèlerin, Autobiographie de saint Ignace de Loyola, 3° édition entièrement refondue par A. Thiry, S.J., Desclée de Brouwer, 1956

et aussi :

  • Rahner, Hugo, Ignatius the Theologian, translated by Michael Barry, Geoffrey Chapman, 1968

[2Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, traduit par François Courel, 3e édition, Desclée de Brouwer, 1963, 261 p : p.14-15


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