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Décret impérial de la fin de la guerre (14 août 1945) - Une lecture possible

mardi 22 juillet 2014 par Phap

Voir Décret impérial de la fin de la guerre (14/08/1945) - Imperial Rescript on the Termination of the War - 終戦の詔書
Voir aussi Le shintô 神道 - de la restauration impériale de 1868 à nos jours


Table des matières


Avant-propos
Notre lecture cherche à mettre en évidence les influences du shintô (la religion traditionnelle japonaise) et du confucianisme (morale politique d’origine chinoise) dans le texte de la maison impériale japonaise.


Le décret impérial en date du 14 août 1945 et radiodiffusé au Japon le 15 août 1945 annonce l’acceptation par l’Empereur du Japon et son gouvernement de la déclaration de Potsdam du 26 juillet 1945 - la déclaration de Postdam était intitulée « proclamation définissant les termes de la reddition japonaise » [1]


A - La question du militarisme - en 7 points

1. Le contexte est celui de la « décision sacrée » 聖断 seidan de l’Empereur de mettre fin à la guerre. Le fait qu’il ait été obligé d’intervenir résulte de l’incapacité de son équipe dirigeante, divisée entre le parti de la paix et celui de la guerre, à se mettre d’accord. L’empereur a dû mettre dans la balance son autorité suprême pour imposer la décision de mettre un terme à la guerre.

2. Si la hiérarchie militaire la plus haute s’est pliée à la décision impériale, il n’était pas évident que la hiérarchie intermédiaire la respecte, comme l’a montré la tentative par des militaires subalternes d’empêcher la diffusion radiophonique du décret impérial le 15 août 1945.
Le paragraphe n°17 à propos des luttes fratricides semble même vouloir prévenir l’action militaire d’une fraction opposée à la capitulation sans condition.

3. Nous y voyons l’effet d’un militarisme échevelé difficilement contrôlable qui a pris le contrôle de la destinée du Japon dès les années 1920 : assassinats de parlementaires, actions militaires déclenchées au niveau local sans l’accord de la hiérarchie ni a fortiori celui de l’Empereur, tout cela montre comment le militarisme a fini par prendre en otage la population japonaise [2] l’Empereur Shôwa apparaissant au mieux comme mis devant le fait accompli.

4. Le militarisme a été rendu possible par le rattachement direct des armées à l’Empereur dans la constitution Meiji (1889 : « Constitution de l’empire du grand Japon » dainihon teikoku kempô 大日本帝国憲法), sans contrôle par le pouvoir civil. Il était expédient pour les militaires de prétendre avoir l’aval de l’Empereur pour justifier leur stratégie expansionniste, et cela d’autant plus que, conformément à la conception confucéenne, l’Empereur était censé ne pas intervenir dans la gestion des affaires, le rayonnement de sa seule présence vertueuse devant suffire à assurer le bon ordre des choses.

5. Le militarisme japonais, non adossé à une politique cohérente qui l’aurait cadré en lui définissant ses objectifs, ne pouvait qu’échouer. On retrouve là une loi fondamentale, à savoir que la guerre est une affaire trop sérieuse pour être confiée à des militaires [3] ].

6. Le n°13 semble dire que l’institution impériale, désignée sous la forme ambigüe de kokutai [cf. ci-dessous], survivra à la capitulation sans condition. En disant cela – ou plutôt en le laissant sous-entendre, l’Empereur voulait-il lever ce qui avait empêché jusqu’alors l’acceptation de la déclaration de Potsdam du 26 juillet 1945 par l’Empire japonais [4] ?

7. La déclaration de Potsdam semble effectivement faire du militarisme japonais, « irresponsable », « sans intelligence » et « obstiné » le seul responsable de la guerre : ce sont les militaristes qui ont entraîné le peuple japonais dans une guerre expansionniste de « conquête du monde » en le trompant et en l’égarant [5]. La déclaration de Potsdam s’adresse non pas aux militaires mais au gouvernement du Japon pour reprendre le contrôle des forces armées japonaises ; elle demande la capitulation sans condition non pas du Japon mais de ces forces armées. Tout est en place pour faire de l’armée japonaise le bouc-émissaire et permettre à l’Empereur, sinon la famille impériale, de survivre, moyennant une redéfinition de son statut.


B - La question du kokutai 国体 : « système impérial » ou« essence nationale » - en 10 points

Le terme kokutai 国体apparaît à deux reprises aux n°14 et 17 du décret impérial. Il a été traduit par « système impérial », mais la traduction ne rend pas compte du sens quasi « mystique » qu’il a pris depuis l’ère Meiji sous l’influence d’idéologues nationalistes : la traduction « essence nationale » [6], avec sa connotation métaphysique, rend mieux compte de cette dimension mystique construite à partir des mythes shintô sur l’origine solaire de la dynastie impériale, origine qui permettait d’espérer un destin de suprématie universelle du Japon.

1. Le n°16 du décret impérial semble insuffler cette dimension mystique quand il parle de la « terre des divinités » 神州 shinshû  : d’après la mythologie shintô, le Japon a été créé et peuplé par les kami, les divinités, d’où la traduction de « sol sacré ».

2. Dans ce même n°16, la nation est représentée comme une seule famille de pères en fils, on retrouve sans doute l’idée de la nation japonaise engendrée par l’empereur « mythique » Jimmu 神武天皇 en 660 avant l’ère chrétienne.

3. Le n°17 renvoie aussi à une essence mystique lorsqu’il parle de la « gloire innée » du kokutai. L’idée de la brillance du kokutai renvoie sans doute à l’origine solaire de la dynastie impériale d’après le shintô, la religion japonaise originelle.

4. L’influence confucianiste se fait sentir dans la qualification du lien entre l’Empereur et ses « sujets », l’une des cinq relations inter-subjectives du confucianisme :

  • ceux-ci sont bons et loyaux et l’Empereur peut compter sur leur sincérité et leur intégrité (n°13). Loyaux, ils vont jusqu’à donner leur vie pour l’Empereur (n°9) ;
  • réciproquement, les sujets peuvent compter sur la bienveillance de l’Empereur pour eux : il a pour seul désir leur prospérité (n°3), il a le souci des morts de la guerre et de leur famille (n°9 et10).

5. L’influence confucianiste apparaît aussi dans la fidélité de l’Empereur envers ses ancêtres, conformément aux devoirs de piété filiale (n°3 et 7).

6. Rappelons que le Japon a accommodé le confucianisme chinois : en particulier, la relation envers l’Empereur l’emporte sur le devoir filial au Japon, contrairement à la position explicite de Confucius qui loue le fils dissimulant le crime du père qui a volé une chèvre [7]. La justification en est sans doute à nouveau l’origine divine de l’Empereur, « divinité manifestée sous forme humaine ». Puisque l’Empereur est le père de la grande famille japonaise, ses sujets sont aussi ses fils et ils lui doivent l’obéissance totale : selon cette mystique, les mères peuvent se réjouir de l’honneur qu’il y a à perdre leur enfant mort au combat pour l’Empereur ?

8. On retrouve aussi une composante fondamentale de la mentalité sinisée : l’Empereur scrute les circonstances [8], la situation et s’y adapte. En aucun cas il ne prétend s’être mis en avant pour altérer le flux des mutations, il se présente au contraire comme s’y conformant (n°1 et 5).

9. L’Empereur dit avoir réussi à préserver le kokutai au n°13. Mais parle-t-il de ce qu’il en sera du kokutai après la capitulation ? Dans la mesure où les États-Unis entendent éradiquer le militarisme, ils seront inéluctablement amenés à revoir la définition « mythique » du kokutai qui s’est développée depuis l’ère Meiji. L’Empereur entend sans doute maintenant le kokutai au sens non plus de l’institution impériale mythique mais de la famille impériale actuelle, ramenée à ses dimensions humaines et politiques [9] et débarrassée d’une sacralité artificiellement construite par les idéologues de l’ère Meiji.

10. C’était sans doute seulement au prix de cette désinflation du mot kokutai que l’institution impériale japonaise pouvait survivre. Peut-être le fait que l’Empereur se soit exprimé sur les ondes radio devait déjà commencer à dissiper l’idée d’une « divinité manifestée sous forme humaine » 現人神 ara hito gami [10]


C - La question de l’extérieur - en 7 points

1. L’Empereur se présente en bon souverain cherchant la paix et la stabilité de l’Empire et du monde. C’est cette même motivation qui lui a fait déclarer la guerre (n°3 et 4) et maintenant demander la paix (n°6 et 7).

2. L’Empereur réfute toute accusation d’inhumanité ou de recherche d’intérêt égoïste : il n’a cherché ni l’expansion territoriale ni la main-mise sur ses voisins (n°4), au contraire il voulait leur procurer l’indépendance (n°8) – sous-entendu de la tutelle occidentale, française, anglaise ou américaine.

3. Si inhumanité il y a, elle est le fait de l’ennemi qui a utilisé une nouvelle bombe (n°6) cruelle qui tue d’innombrables innocents [Hiroshima a subi le bombardement nucléaire le 6 août, Nagazaki le 9 août]. Avec cette arme, l’ennemi menace de détruire la nation japonaise entière. Le texte dit que [cette inhumanité] constitue même une menace pour l’ensemble de la civilisation mondiale et pas seulement sur l’existence de la nation japonaise.

4. Si l’Empereur mentionne les souffrances de ses loyaux sujets, il ne parle pas des souffrances des autres peuples, sauf au n°8 où il présente ses excuses de ne pouvoir protéger ses alliés.

5. L’Empereur montre son sens du sacrifice et du devoir en acceptant de supporter l’insupportable (n°12) – il faut sans doute entendre ici la capitulation sans conditions avec les conséquences qui en résulteront, entre autres : occupation du Japon par les puissances alliées, élimination du militarisme [11], jugement des criminels de guerre japonais par les occupants [12], modification du système politique japonais mis en place sous l’ère Meiji qui ne peut qu’entraîner une redéfinition du statut de l’Empereur [13].

6. Notons que le n°6 présente la menace de la nouvelle arme comme un argument supplémentaire pour accepter la capitulation sans condition définie à Potsdam, mais non pas comme l’argument décisif [14].

7. L’Empereur demande à ses fidèles sujets de faire rayonner encore la gloire impériale : ce sera non par les armes et la guerre, mais en ne restant pas en retard dans le progrès mondial. Pour cet objectif emprunté à l’idéologie occidentale issue du siècle des Lumières et reprise par l’Empereur Meiji, l’Empereur fait à nouveau appel aux vertus morales confucéennes (n°16).


Merci de votre attention.


© esperer-isshoni.info, juillet 2014

[1en anglais : «  Proclamation Defining Terms for Japanese Surrender ».
Jusqu’alors, d’après Tsuyoshi Hasegawa, le gouvernement japonais n’avait pas accepté la déclaration de Potsdam – mais il ne l’avait pas non plus officiellement rejettée.
Tsuyoshi, Hasegawa, Staline, Truman et la capitulation du Japon – La course à la victoire, traduit de l’anglais par Michèle Mat, [Racing the enemy, Stalin, Truman and the surrender of Japan, Belknap Press of Harvard University Press, 2005], éditions de l’université de Bruxelles, 2014, 337 p.

[2Si l’on en croit Mitsuharu, vers la fin de la guerre, les Japonais qu’il côtoyait regardaient avec effarement le pouvoir militaire, manifestement en roue libre, entraîner le Japon dans une spirale guerrière incontrôlée.
cf. Kaneko, Mitsuharu, Histoire spirituelle du désespoir – L’expérience du siècle Meiji dans ses tristesses et ses cruautés, traduction de Benoît Grévin, éditions rue d’Ulm, 2009, 269 p,

[3On peut aussi lire une évaluation technique sévère de la conduite japonaise de la guerre par le Chinois Mao Tse Tung en 1938, cité dans Sun Tzu, l’Art de la guerre, traduit de l’anglais par Francis Wang, [The Art of War, traduit en anglais par Samuel B. Griffith, Clarendon Press, 1963], Flammarion, 1972, édition revue 2008, 338 p. :
« .. sous-estimation de la force de la Chine, … conflits internes existant entre les militaristes japonais.. » (p. 308). L’auteur, après avoir cité Mao Tse Tung, conclut : « Il semble donc que, malgré toutes les études que les Japonais ont consacré à Sun Tzu, leur compréhension de celui-ci soit restée superficielle. Au sens le plus profond, ils ne connaissaient ni leurs ennemis ni eux-mêmes : les supputations des conseils de guerre ne tenaient pas compte des réalités » (p.310).

[4Signée conjointement par les États-Unis représentés par le président Truman, le Royaume Uni et la Chine nationaliste, la déclaration de Postdam appelait le gouvernement japonais à la « reddition sans condition des forces armées du Japon » ainsi que la preuve de leur bonne foi, faute de quoi le Japon serait « rapidement et totalement détruit »
« 13. We call upon the government of Japan to proclaim now the unconditional surrender of all Japanese armed forces, and to provide proper and adequate assurances of their good faith in such action. The alternative for Japan is prompt and utter destruction. »http://www.atomicarchive.com/Docs/Hiroshima/Potsdam.shtml

[5n°4 et 6 de la déclaration de Potsdam

[6traduction trouvée dans Tsuyoshi, Hasegawa, Staline, Truman et la capitulation du Japon – La course à la victoire, éditions de l’université de Bruxelles, 2014, 337 p.

[7Entretiens de Confucius, livre 13, entretien n°18 

【十八章】【一節】葉公語孔子曰、吾黨有直躬者、其父攘羊、而子證之。 XIII.18. Le prince de Che dit à Confucius : — Dans mon pays il est des hommes qui font profession de droi­ture. Parmi eux, si un père vole une brebis, son fils rend témoignage contre lui. CHAP. XVIII. 1. The Duke of Sheh informed Confucius, saying, ’Among us here there are those who may be styled upright in their conduct. If their father have stolen a sheep, they will bear witness to the fact.’
【二節】孔子曰、吾黨之直者異於是、父為子隱、子為父隱、直在其中矣。 Confucius répondit : — Dans mon pays, les hommes droits agissent autre­ment. Le père cache les fautes de son fils, et le fils celles de son père. Cette conduite n’est pas opposée à la droiture. 2. Confucius said, ’Among us, in our part of the country, those who are upright are different from this. The father conceals the misconduct of the son, and the son conceals the misconduct of the father. Uprightness is to be found in this.’

.

[8on peut penser au néo-confucianisme qui préconise de « scruter les choses » selon l’expression consacrée de la Grande Étude

[9Nous devons cette idée à l’ouvrage précité de Tsuyoshi Hasegawa

[10Dans la « proclamation d’humanité » de l’Empereur : 人間宣言 ningen sengen du 1 janvier 1946, le texte parle de 現御神 akitsu mi kami avec le mi honorifique sauf erreur de notre part

[11Le n°6 de la déclaration de Potsdam dit :
L’autorité et l’influence de ceux qui ont trompé et égaré le peuple du Japon en l’embarquant dans une conquête du monde doivent être éliminées pour toujours : nous insistons sur le fait qu’un nouvel ordre de paix, de sécurité et de justice sera impossible tant qu’un militarisme irresponsable n’est pas expulsé du monde.
There must be eliminated for all time the authority and influence of those who have deceived and misled the people of Japan into embarking on world conquest, for we insist that a new order of peace, security and justice will be impossible until irresponsible militarism is driven from the world.
http://www.atomicarchive.com/Docs/Hiroshima/Potsdam.shtml

Noter que le n°11 de la déclaration de Potsdam interdit au Japon toute industrie lui permettant de « se réarmer pour la guerre ». L’éradication du militarisme japonais comporte donc un volet économique, en plus des volets juridique et politique

[12voir le n°10 de la déclaration de Potsdam

[13La déclaration de Potsdam déclare au n°10 :

« Le Gouvernement japonais écartera tout ce qui fait obstacle à la renaissance et au renforcement des tendances démocratiques du peuple japonais. La liberté de parole, de religion et de pensée, comme le respect des droits fondamentaux, devront être établis. »
« The Japanese Government shall remove all obstacles to the revival and strengthening of democratic tendencies among the Japanese people. Freedom of speech, of religion, and of thought, as well as respect for the fundamental human rights shall be established. »

Ces exigences impliquent le remplacement de la constitution de Meiji par une constitution démocratique où le peuple et non plus l’Empereur qui est la source du pouvoir.

[14Tsuyoshi Hasegawa dans son ouvrage pré-cité soutient que c’est l’entrée en guerre de l’armée soviétique qui a fait basculer l’Empereur du côté du parti de la paix et non la nouvelle arme, documents historiques à l’appui.


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