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Le royaume de Dieu est parmi nous : 05 – La vraie dette

jeudi 31 juillet 2014 par Phap
Lancement–Entretien n°01–02–03–04–05–06–07–08–09

Exercice spirituel dans le cadre d’une retraite avec les Instituts séculiers dominicains.

  • Donné le dimanche 20 juillet 2014 matin à Fanjeaux..
  • La retranscription conserve le style oral de l’entretien (durée : 45 minutes).
  • Le point de vue qui s’exprime ici est celui d’un chrétien s’adressant à des chrétiens de confession catholique. Le ton est celui d’un ami s’adressant à des amies, avec simplicité et respect.
  • Les passages de la Bible sont cités à partir de la Traduction œcuménique biblique (TOB)

Table des matières

Instructions préalables
A mi-parcours, un point d’étape
1. L’affaire de l’invitation de Jésus par le Pharisien
2. La question de la pureté
3. La question de la dette
4. Être en règle, cela veut dire quoi ?
Conclusion – La vraie dette sans fin



Instructions préalables

1§ Je vous propose la prière d’Ignace de Loyola qui provient de l’exercice spirituel intitulé « Pour obtenir l’amour » [1]

Premier point . Me remettre en mémoire les bienfaits reçus : création, rédemption et dons particuliers. Peser avec beaucoup d’amour combien Dieu notre Seigneur a fait pour moi, combien il m’a donné de ce qu’il a ;

2§ « Me remettre en mémoire les bienfaits reçus » : les dons communs à tous et aussi les dons particuliers : dans nos histoires particulières qui n’appartiennent qu’à nous, Dieu nous a fait des présents.
3§ Beaucoup d’amour, pas seulement beaucoup de réflexions.

ensuite, combien le Seigneur désire se donner lui-même à moi autant qu’il le peut, selon son dessein divin.

4§ Il veut se donner totalement à nous mais, du fait de nos capacités limitées à le recevoir qu’il respecte, il se donne à notre mesure. Autant qu’il le peut, autrement dit autant que notre mesure actuelle le lui permet. Quelqu’un qui peut contenir un litre sera rempli à un litre, quelqu’un qui peut contenir dix litres sera rempli à dix litres, cela dépend aussi de nous donc. Bien que voulant se donner totalement, se communiquer totalement, Dieu ne peut le faire que goutte à goutte pour certains, sinon centilitre par centilitre ou litre par litre.

5§ Et pourquoi ? Le danger de Dieu s’il nous donne des grâces trop vite alors que nous ne sommes pas encore prêts, nous risquons de nous enorgueillir et la grâce qui aurait dû faire notre bonheur va faire notre malheur. Nous n’étions pas prêts, pas assez humbles, alors nous allons nous glorifier : « regardez le cadeau que Dieu m’a fait, je suis la plus belle, la meilleure ». Mais plus nous creuserons notre désir de Lui, désir toujours plus désintéressé, désencombré de soi et plus il pourra nous remplir.

Réfléchir alors en moi-même et considérer ce qu’en toute raison et justice je dois de mon côté offrir et donner à sa divine Majesté, tous mes biens et moi-même avec eux, comme quelqu’un qui offre en un grand amour :

6§ amour au début et à la fin, en faisant comme l’enfant prodigue qui va dans la région hostile, étrangère, non familière [2] et qui va se décider à revenir dans sa région familière, dans sa famille.

7§ « considérer ce qu’en toute raison et justice je dois de mon côté » : non seulement en amour, mais aussi en raison et en justice donner tout ce que j’ai et moi-même – et il s’agit d’un devoir, d’une « dette » : le danger est de faire fonctionner cette note uniquement dans le registre juridique, comme nous allons le voir plus bas.
La prière

« Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté,
ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté,
tout ce que j’ai et possède.
Vous me l’avez donné : à vous, Seigneur, je le rends.
Tout est vôtre, disposez-en selon votre entière volonté.
Donnez-moi votre amour et votre grâce : c’est assez pour moi. »

Amen

Textes à méditer
Je vous propose de méditer un des textes suivants après l’entretien :

  • Jn 8,2-11 (la femme adultère) ou Mt 18,12-14 ou Lc 15,1-10 (les 99 brebis + 1)
  • ou alors : Lc 15,11-32 (les deux fils et le papa. L’un s’en va et l’autre reste, mais tous les deux n’ont rien compris à leur père).

La grâce à demander

8§ Goûter la profondeur, la largeur et la hauteur de la miséricorde de Dieu [3].


A mi-parcours, un point d’étape

9§ Nous voici parvenus à la cinquième séance, à mi parcours. Faisons un point d’étape, regardons le chemin parcouru. Comme dans un bateau, nous calculons notre position par rapport à notre trajectoire et là où nous voulons aller.

10§ Je vous avais proposé le programme de journée suivant :

  • en se levant (Angelus, se tourner vers la Croix, imaginer le Christ sur la croix et lui parler dans un colloque d’ami à ami ou de servante à maître : « tantôt demander une grâce, s’accuser d’avoir mal fait, parler d’affaires, demander conseil » [4]. Se rappeler en présence de qui nous nous tenons).
    Depuis que nous sommes ici, nous demandons chaque jour de servir Dieu de tout notre être, d’être disponible à Sa volonté. Que toutes mes intentions, mes opérations, mes actions soient ordonnées au service et à la louange de sa divine Majesté.
    C’est l’idée générale, qu’on décline concrètement en cherchant comment parvenir à l’accomplissement de mon état de vie, ici dans l’Institut séculier dominicain. Comment y servir Dieu et les hommes ? Quel est le désir de Dieu pour moi là ? Comment me le fait-il sentir, quelles sont les voies par lesquelles il me fait sentir sa volonté à l’intérieur de ma vie dans l’Institut ? Demande, particulière et générale, sous-jacente à chaque jour de cette retraite.
  • les deux exercices d’une vingtaine de minutes, une demi-heure, une heure, selon votre goût, votre désir, votre capacité. Ils font appel à la sensibilité, à l’imagination [5].
    Je vous propose ici de faire jouer l’imagination si vous le pouvez et si cela vous fait du bien. Indépendamment de toute spiritualité, il y a quelque chose au centre dont on part en régime chrétien, à savoir la Parole de Dieu telle qu’elle se monnaye dans les Évangiles en particulier et la Bible en général : elle est notre soleil, notre source de vie, de lumière, de chaleur.
  • On se couche le soir, et avant, on fait le point sur le climat météorologique de l’âme : a-t-il fait beau, venteux, variable ? Quelles consolations sont survenues, quelles désolations ?


1. L’affaire de l’invitation de Jésus par le Pharisien

11§ Je vous propose de méditer cette affaire de l’invitation de Jésus par un Pharisien rapportée par Luc 7,36-50 .


Un Pharisien l’invita à manger avec lui ; il entra dans la maison du Pharisien et se mit à table.

12§ Visualiser le Pharisien qui invite Jésus chez lui. Le Pharisien est un homme de bien, il est considéré, son épouse est une bonne épouse qui tient bien la maison, les enfants sont propres et bien élevés. Ce Pharisien est regardé avec estime et respect, et il le vaut bien. Il aime la Torah, il aime le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et c’est un bon croyant.
Jésus lui aussi est précédé d’une réputation flatteuse : il a fait du bien en Galilée et maintenant il est monté à Jérusalem. Voir comment le Pharisien regarde Jésus, avec respect, il apprécie comment Jésus rend vivante la Torah auprès du peuple, aussi a-t-il décidé de l’inviter chez lui.
Voir comment Jésus est accueilli, comment le maître de maison l’amène à la place d’honneur. Comment les invités s’effacent devant Jésus, comment ils le saluent. Tous sont couchés, tournés vers le centre, accoudés à des coussins, les pieds tournés vers l’extérieur - et surtout pas vers quelqu’un, sinon ce serait une offense.

13§ La salle est bien décorée, les plats se succèdent, succulents. La conversion se déroule, agréable. Le maître de maison a invité ses amis qui sont très heureux d’entendre le fameux rabbi de Galilée et son interprétation rafraîchissante de la Torah. Certes il ne sort pas d’une grande école rabbinique et ce qu’il dit ne passe pas assez par les mots de la tribu pharisienne mais ses propos ne manquent pas de piquant et ils éclairent sous des angles neufs la Torah.

14§ Tout se passe bien entre gens de bonne compagnie sauf que soudain..

37 Survint une femme de la ville qui était pécheresse ; elle avait appris qu’il était à table dans la maison du Pharisien. Apportant un flacon de parfum en albâtre 38 et se plaçant par-derrière, tout en pleurs, aux pieds de Jésus, elle se mit à baisers et répandait sur eux du parfum.

15§ Visualiser comment cette femme arrive, quelle est sa démarche, quel âge elle a. Tout le monde sait qu’elle est pécheresse, son corps s’est donné ou vendu à une foule d’hommes qui l’ont souillée. Sentir le poids des regards sur elle, de mépris, de dégoût mais aussi peut-être de désir furtif. Elle affronte ces regards, elle continue d’avancer, de manière si déterminée que personne n’a le temps de lui barrer la route.
Voir comment elle a préparé son coup. Elle a entendu que Jésus était invité chez untel, à tel endroit, dans telle rue. Chose publique car Jésus était devenu un homme public. Voir comment la femme a décidé d’aller le voir.

16§ Elle n’a pas voulu venir les mains vides, elle est venue avec un flacon de parfum, tout ceci est prémédité. Qu’attend-elle de Jésus ? Qu’a-t-elle entendu de Jésus qui l’a poussée vers la maison du Pharisien ? Que devine-t-elle en lui ?

17§ Jésus est réputé avoir pardonné ses péchés à un paralysé qu’on avait fait passer par le toit. Il avait alors mouché les scribes et les Pharisiens qui lui reprochaient de pardonner les péchés comme s’il était Dieu.
Elle a entendu dire qu’il était venu guérir non pas les bien-portants mais les malades. Sans doute attend-elle de lui une guérison, un salut qu’elle n’attend pas des Pharisiens. Une sorte de dernier recours. Elle a un désir, celui d’être pardonnée, elle a envie de se redresser, d’être redressée. Elle est blessée dans sa dignité de femme, elle est ravalée au dernier rang de la société. Cela lui fait mal et elle a envie de connaître le pardon, au moins de cet homme qui peut lui redonner, lui ouvrir l’horizon fermé dans lequel elle se trouve, la redresser comme il a redressé le paralytique. Si Jésus sait redresser les blessés de la vie, pourquoi pas aussi pour elle ? Pourquoi ne pas tenter sa chance ?

18§ Elle saisit les pieds de Jésus, elle les baise en signe d’humilité – elle se tient à l’extérieur du cercle, les convives étant orientés vers la table et les pieds tournés vers l’extérieur. Peut-être sanglote-t-elle bruyamment. On entend ses reniflements.
Notons qu’elle ne demande rien, la scène se passe en silence. Elle ne fait que pleurer, saisir les pieds et les oindre ; elle n’est pas comme les infirmes et les possédés qui crient vers Jésus. Demande muette donc.

19§ Jésus laisse faire. Il ne la chasse pas, il n’écarte pas ses pieds d’elle, il la laisse faire sans rien dire lui non plus. Comme il a laissé faire les quatre compagnons du paralysé qui faisaient un trou dans le toit. Quel tumulte alors et lui qui ne réagissait pas. Il n’a pas dit : « attendez, j’en ai pour une demi-heure et puis je viendrai vous voir », non, il a laissé faire.

20§ Là, c’est pareil. Pourtant il y a ici aussi un malaise, ce qui se passe en ce moment est très inconvenant, cette femme gâche tout. La conversation s’est arrêtée, les murmures ont commencé : « qui est cette femme ? » - « psss pss ».
Et Jésus laisse faire, il laisse cette femme ruiner l’ambiance.

21§ Je vous rappelle que Jésus provoque des comportements inconvenants, déplacés, et lui accepte, laisse faire. Voyez l’aveugle Bar-Timée qui crie parce qu’il a entendu que Jésus passait sur le chemin. « Jésus Fils de David, aie pitié de moi ». Il braille. « Tu nous embêtes, tais-toi ! » Et lui de crier de plus belle : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ». Jésus s’arrête, l’appelle, « que veux-tu ? ». « Rabbouni, que je retrouve la vue ». « Va, ta foi t’a sauvé ».

22§ Et encore, dans la région de Tyr et Sidon, - qu’est-ce que Jésus était allé faire là-bas ? - cette syro-phénicienne qui harcèle Jésus : « aie pitié de moi, Fils de David ». Elle le harcèle littéralement, alors qu’il passe en faisant semblant de ne pas la voir. « Fils de David », un titre de royauté : Jésus, Roi.

23§ - « Guéris ma fille ».
- « Attends, je suis venue pour les fils d’Israël. On ne prend pas le pain pour les enfants pour les donner aux petits chiens ».
- « Pas de problème, je suis un petit chien, mais les petits chiens mangent le pain qui tombe de la table des petits enfants. »
- « femme, ta foi est grande, qu’il t’arrive comme tu le veux ».
Et sa fille fut guérie à cette heure-là.

24§ Vous voyez, Jésus, quand il arrive, fait crier les gens vers lui, les gens qui souffrent, les blessés de la vie. Pourquoi ? Parce qu’ils voient en lui quelque chose, il déclenche une espérance chez eux, celle d’être guéris. Ils la trouvent en Jésus parce qu’il est précédé de cette réputation, de cette aura d’homme qui sauve, de Sauveur – Jésus signifie « Dieu sauve » en hébreu. Quelqu’un qui ouvre l’horizon.

25§ Je pense au fr. Jean-Pierre dans la région lilloise : il était triste de rencontrer certaines personnes qui, disait-il, étaient comme cuites et recuites dans leur haine. Comme des gens qui mijotent dans une marmite dont ils n’arrivent pas à sortir, leur ressentiment les bloque, leur revendication dans une affaire vis-à-vis de quelqu’un.

26§ Cela me rappelle aussi la fin de l’album de bande dessinée « Tintin et l’oreille cassée », quand les deux frères malfrats tombent à l’eau en essayant d’attraper le joyau. Ils s’agrippent, s’étreignent dans leur rivalité, et ils s’entraînent mutuellement au fond de l’océan : ils coulent tous les deux car ils s’empêchent l’un et l’autre de nager, leur étreinte mutuelle va provoquer leur mort à tous les deux, alors qu’il suffisait que l’un d’eux làche pour qu’au moins lui soit sauvé.

27§ Je pense à ces personnes dont parlait Jean-Pierre, ils coulent parce qu’ils ne veulent pas lâcher, ils coulent avec celui qu’ils ne veulent pas lâcher.

28§ Peut-être que, dans cet horizon fermé comme une marmite avec un couvercle bien posé dessus, Jésus a la possibilité de soulever le couvercle. Peut-être qu’en s’accrochant à lui, au lieu de couler, on sera élevé, arraché au ragout qui mijote.


2. La question de la pureté


Voyant cela, le Pharisien qui l’avait invité se dit en lui-même :
« Si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse. »j
Jésus prit la parole et lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. » -
« Parle, Maître », dit-il. -

29§ Nous savons maintenant le nom du Pharisien, Simon. Peut-être regrette-t-il maintenant d’avoir invité Jésus, il est peut-être même déçu : la rumeur présentait Jésus comme un prophète, et ce qui est en train de se passer semble l’infirmer. Simon prend des distances vis-à-vis de Jésus, au moins intérieurement.

30§ Le raisonnement de Simon est le suivant : si Jésus était prophète, il aurait su que la femme était pécheresse, impure, et il aurait écarté ses pieds pour ne pas qu’elle les rende impurs en les touchant.
Dans l’idée de Simon, le pur doit se préserver de l’impur, nous avons à nous tenir séparés des personnes impures car sinon elles nous feront perdre notre pureté, elles nous rendront impurs.
Simon s’est efforcé de suivre les prescriptions de la Torah, ce qui lui a demandé beaucoup d’efforts, de temps et ce serait dommage de perdre le bénéfice de tant d’années en se laissant toucher par une femme impure.

31§ Sauf que son raisonnement ne s’applique pas à Jésus : Jésus est certes pur, mais non pas pur comme l’est le Pharisien. Sa pureté est telle qu’elle n’est pas souillable, qu’aucune impureté ne peut l’atteindre. Le Pharisien qui ne connaît pas assez Jésus, qui ne l’a pas assez fréquenté, n’a pas encore saisi quelle est la pureté de Jésus.

32§ Jésus se laisse toucher par les lépreux, par une femme qui a des pertes de sang – Jésus n’est pas dérangé par le fait d’être touché par elle, ce qui le dérange est qu’elle le fasse en catimini par derrière, à la différence de la pécheresse maintenant qui agit aux yeux de tous. Jésus n’a pas peur de perdre sa pureté en étant touché par des personnes impures, au contraire c’est sa pureté qui est contagieuse et l’emporte sur leur impureté [6].

33§ Le Pharisien n’a pas perçu la dynamique à l’œuvre en Jésus, il ne perçoit pas le dessein de Dieu pour sa création. Il n’a pas perçu la justice, la pureté qui se déploient en Jésus et qui dépassent la pureté et la justice qui naissent de l’observation des préceptes de la Torah.
Attention, Jésus n’invalide pas les préceptes de la Torah, il ne dit pas qu’ils ne valent rien : seulement sa justice excède la justice de la Torah.


3. La question de la dette

34§ Jésus est vraiment prophète : il va répondre à Simon sans que celui-ci ait manifesté extérieurement une quelconque réprobation, ou du moins une quelconque interrogation.

41 « Un créancier avait deux débiteurs
l’un lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante.
42 Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce de leur dette à tous les deux.
Lequel des deux l’aimera le plus ? »
43 Simon répondit : « Je pense que c’est celui auquel il a fait grâce de la plus grande dette. »
Jésus lui dit : « Tu as bien jugé. »

35§ Le problème du mot « dette ». Suis-je en dette vis-à-vis de Dieu ? Est-ce que je lui dois quelque chose ? Question qui a habité la théologie chrétienne depuis deux millénaires. Le raisonnement d’alors me semble revenir à ceci :

  1. Depuis la faute d’Adam ; depuis qu’Adam et Ève ont été injustes envers Dieu, l’humanité doit quelque chose à Dieu et comme les hommes ne lui rendent pas ce qui est lui dû, ils l’offensent, ils commettent une injustice envers lui, nous ne lui donnons pas ce qui lui est dû. Dieu étant offensé par cette injustice, il faut la réparer, la réparation entraînant une certaine dose de souffrances.
  2. Dans un second temps, on considèrera que l’offense est infinie parce que l’offensé est le Dieu créateur de qui procède tout bien et donc qu’il faut une réparation infinie ;
  3. On en conclura que seul un être infini pouvait réparer par une capacité de souffrance infinie, et l’on aboutit à la figure de Jésus Christ, le Fils venant payer à la place des hommes leur dette auprès du Père – d’où la notion de rachat. [A mon avis, la question de la dette n’est pas réglée pour autant puisqu’il s’agit d’un transfert de la dette, l’humanité étant maintenant en dette non plus vis-à-vis du Père mais du Fils]

36§ Ce discours a été prégnant pendant deux mille ans avant d’être critiqué depuis une centaine d’années, en particulier sur le mot « dette ». On a du mal désormais à faire jouer le mot « dette » dans le discours théologique actuel, mais on l’a évacué peut-être trop vite.

37§ Un détour par l’Asie peut nous aider à discerner ce que l’ancien discours sur la dette avait de vrai, par delà ses excès. Dans les civilisations asiatiques, il y a l’idée d’une dette envers les parents, un devoir de la piété filiale que le confucianisme a développé dans le confucianisme.

38§ En Chine, on considère que l’enfant a une dette envers ses parents : sa mère l’a porté neuf mois, elle l’a lavé, ses parents ont travaillé pour l’élever, ils ont été patients quand il faisait des bêtises, patiemment ils l’ont repris pour qu’il apprenne ce que c’est que d’être un homme en Chine, d’être cultivé, de savoir parler la langue des hommes.
L’enfant a une réelle dette envers ses parents, dette qu’il doit rendre. Celui qui ne rend pas cette dette a perdu sa qualité d’être humain, il se ravale au rang de la bête, qui, disent les confucéens, ignore qui est son père et sa mère.


4. Être en règle, cela veut dire quoi ?

39§ La dette envers Dieu peut certes être mal comprise. On peut dire : « Seigneur, je ne te dois rien : je suis en règle avec toi, j’ai accompli les prescriptions, je ne te dois rien ». « J’ai fait ce qu’il fallait, je n’ai pas besoin de me convertir ». « Tout ce que tu as dit de faire, je l’ai fait ».

40§ Quelqu’un qui est en règle : le fils aîné dans la parabole dite du « fils prodigue » (Lc 15, 25-32).


Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c’était. Celui-ci lui dit : ‹C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a vu revenir en bonne santé.›
Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer.
Son père sortit pour l’en prier ; mais il répliqua à son père : ‹Voilà tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres ; et, à moi, tu n’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui !›
Alors le père lui dit : ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.› »

41§ Le père qui était sorti pour aller chercher le fils cadet doit maintenant sortir pour aller chercher le fils aîné. Décidément, ce père a vraiment des fils à problème. Le frère aîné qui parle du frère cadet comme « « ton fils » et non pas « mon frère ».
42§ Entrer dans le raisonnement du fils aîné. « J’ai toujours été avec toi, papa, j’ai toujours fait ce que tu m’as dit de faire. J’avais envie de faire de bons festins avec mes amis mais je me suis contenté d’un chevreau. J’ai fait tout ce qu’il fallait, je suis bien en règle ».
Le fils aîné n’était pas en règle du tout. Il n’avait rien compris à son père. Il était dans le domaine juridique : « je te dois », « tu me dois », « tu me donnes, je te donnes ».
Mais ce n’est pas du tout cela : le père lui dit : « mais tout est à toi, tout. Tout est à toi. Mais que croyais-tu ? Tu n’avais qu’à le demander, le veau gras, et tu l’aurais obtenu. Pourquoi tu ne me l’as pas demandé ? Pourquoi ? »
43§ Bonne question : c’est parce que le fils aîné se tient dans le domaine juridique : « le veau gras ? C’est trop cher, je ne peux pas me le payer. Par contre, le chevreau, je peux le demander ».
Le fils aîné est comme le fils cadet de ce point de vue, il n’a pas compris son père ; « Je suis en règle avec toi, je suis un bon petit garçon, tu as vu comme j’aide la grand-mère à traverser la rue ».
44§ Çà n’était pas suffisant, il fallait donner plus car on n’est pas dans le domaine juridique mais celui de l’amour. Et l’amour demande tout. Tant qu’on n’a pas compris cela, on ne peut pas comprendre le message évangélique – ni d’ailleurs beaucoup d’autres choses.


Conclusion – La vraie dette sans fin

45§ L’amour demande tout. C’est trop dur, direz vous.
Oui, mais notre Dieu sait y faire : il demande petit à petit, et on apprend qu’en donnant, on reçoit encore plus, et c’est cela qui donne envie de donner encore plus. C’est sans fin car la personne en face n’est pas un enfant, un mari, c’est Dieu. Et c’est parce qu’il y a cet amour qu’il y a l’amour entre les époux, entre les parents et les enfants. L’amour fondamental qui rend possible tous les amours.

46§ Quelqu’un qui était convaincu d’être juste : c’est le Pharisien Simon qui est en règle. On respecte le sabbat, on est en règle. On est des enfants bien sages, qui se sont bien débarbouillés, bien peignés, bien propres.


Luc 18,9-14 Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres :

« Deux hommes montèrent au temple pour prier ; l’un était Pharisien et l’autre collecteur d’impôts. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : ‹O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d’impôts.

47§ « comme ce publicain », tout au fond. Moi, j’ai ma place numérotée, réservée, au premier plan.
La conviction d’être juste du Pharisien s’accompagne du mépris des autres, de l’absence de miséricorde envers le pécheur [7].
De la même façon, les croyants actuels des grandes traditions religieuses peuvent être tentés de mépriser leurs contemporains, ces « post modernes, qui ne croient en rien, qui ne savent pas s’ils sont hommes ou femmes, qui ne cherchent qu’à consommer, à jouir, qui ne veulent pas faire d’enfants tellement ils sont égoïstes » - fin d’un portrait qui ressort de la caricature.


12 Je jeûne deux fois par semaine, [je suis en règle !] je paie la dîme de tout ce que je me procure [je suis en règle !] .›

13 Le collecteur d’impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : ‹O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis.›

14 Je vous le déclare : celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l’autre, car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé. » .

48§ Le problème de celui qui se croit en règle à ses propres yeux, c’est qu’il n’est pas en règle aux yeux de Dieu.
Oui, il est en règle sur le plan juridique, mais non il ne l’est pas sur le plan de l’amour. Les Pharisiens sont pourtant d’accord pour dire que l’amour est le commandement central de la Torah [8], ils savent bien qu’il s’agit d’abord d’aimer pour entrer dans le Royaume de Dieu et non pas seulement de payer la dîme et ainsi de suite, mais -disent les Évangiles de manière polémique – ils ne le mettent pas en pratique.

49§ « J’aime tellement Dieu que je méprise le prochain ». « J’aime tellement les prescriptions divines que cela m’amène à regarder mon prochain d’en haut ». Le Pharisien ainsi décrit se trouve en défaut par rapport à l’amour envers le prochain.
Or dans la Bible chrétienne mais aussi juive, l’amour de Dieu s’éprouve, s’exprime, s’authentifie, se vérifie dans l’amour du prochain.

50§ La verticalité en régime chrétien et juif, en régime biblique, n’existe pas sans l’horizontalité : une verticalité sans horizontalité peut être platonicienne, elle ne sera pas biblique. Le vrai amour a toujours une composante horizontale en régime biblique. Quand le Pharisien (dans les Évangiles) croit privilégier l’amour du Dieu sur l’amour du prochain, en fait il rate l’amour de Dieu en ratant l’amour du prochain.


Amen.


© esperer-isshoni.info, juillet 2014

[1voir Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, traduit par François Courel, 3e édition, Desclée de Brouwer, 1963, p. 128)

[2Augustin parle de la région de la dissemblance : l’éloignement spatial correspond à l’éloignement « ontologique » avec Dieu

[3formulation inspirée de Ep 3,18-19 en privilégiant le terme ignatien de « goûter » à celui de « connaître » qui risque de suggérer une activité purement cérébrale

[4 ??

[5Une retraitante m’a fait découvrir un type de prière diamétralement opposé, celle du carmélite saint Jean de la Croix, qui est basée au contraire sur l’acceptation de n’avoir aucune sensation, aucune image, de dépasser toutes les images.

[6Nous chrétiens, à un moment donné, nous allons manger du cochon, nous allons manger autour de la même table, juifs comme païens. On ne devient pas impur à cause de ce que l’on mange.

[7cf. Mt 9,13

[8Cf. la discussion dans les synoptiques :

Matthieu 22,34-40 Marc 12,28-34 Luc 10,25-28
34 Apprenant qu’il avait fermé la bouche aux Sadducéens, les Pharisiens se réunirent. 35 Et l’un d’eux, un légiste, lui demanda pour lui tendre un piège : 36 « Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ? » 28 Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? » 25 Et voici qu’un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : « Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage [héritage FBJ] la vie éternelle ? »
7 Jésus lui déclara : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. 38 C’est là le grand, le premier commandement. 29 Jésus répondit : « Le premier, c’est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; 30 tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. 26 Jésus lui dit : « Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? »
39 Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
40 De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. » Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. »
32 Le scribe lui dit : « Très bien, Maître, tu as dit vrai : Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui, 33 et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices. » 27 Il lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. »
34 Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger. 28 Jésus lui dit : « Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie. »

Il y a accord ici entre les Pharisiens et Jésus.


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