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Le royaume de Dieu est parmi nous : 07 – La table commune : un symbole fondamental du christianisme

jeudi 31 juillet 2014 par Phap
Lancement–Entretien n°01–02–03–04–05–06–07– 08–09

Exercice spirituel dans le cadre d’une retraite avec les Instituts séculiers dominicains.

  • Donné le lundi 21 juillet 2014 matin à Fanjeaux..
  • La retranscription conserve le style oral de l’entretien (durée : 45 minutes).
  • Le point de vue exprimé ici est celui d’un chrétien s’adressant à des chrétiens de confession catholique. Le ton est celui d’un ami s’adressant à des amies, avec simplicité et respect.
  • Les passages de la Bible sont cités à partir de la Traduction œcuménique biblique (TOB)

Table des matières

Instructions préalables
1. Un symbole majeur du christianisme : la table commune
2. La communication de la nature divine en Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu
3. L’échéance se rapproche : la préparation du repas
4. Une annonce terrible : celui qui va livrer Jésus est l’un d’eux
5. Des paroles rudes à entendre : boire son sang, manger son corps
Conclusion : le sang de l’aspersion qui lave le péché



Instructions préalables

La prière
1§ Nous avons bien trotté jusqu’à maintenant, guidés par la longe du Seigneur.
Pour la prière, nous allons partir du texte de la messe du Saint-Sacrement qui est célébrée le jeudi ou le dimanche qui suit le dimanche de la Sainte Trinité.
Prière

Seigneur Jésus-Christ, dans cet admirable sacrement, tu nous as laissé le mémorial de ta Passion.
Donne-nous de vénérer d’un si grand amour le mystère de ton corps et de ton sang que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de ta rédemption.
Toi qui règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles.

Préface

Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant, par le Christ notre Seigneur.
Dans le dernier repas qu’il prit avec ses Apôtres, afin que toutes les générations fassent mémoire du salut par la croix, il ’est offert à toi, comme l’Agneau sans péché, et tu as accueilli son sacrifice de louange.
Quand tes fidèles communient à ce sacrement, tu les sanctifies pour que tous les hommes, habitant le même univers, soient éclairés par la même foi et réunis par la même charité.
Nous venons à la table d’un si grand mystère nous imprégner de ta grâce et connaître déjà la vie du Royaume.
Voilà pourquoi le ciel et la terre t’adorent ; ils chantent le cantique de l’Alliance nouvelle, et nous-mêmes, unissant notre voix à celle des anges, nous t’acclamons : Saint’

Textes à méditer
Je vous propose de méditer l’institution de l’eucharistie, le dernier repas du Seigneur :

  • Lc 22,14-20 ou bien le parallèle en Mt 26,26-29 ou bien Mc 14,22-25 
  • Jn 13, 1-11 : le lavement des pieds

La grâce à demander.

2§ Que nous possédions la jouissance éternelle de ta divinité dont nous avons ici-bas l’avant-goût dans ton corps et ton sang [1].


1. Un symbole majeur du christianisme : la table commune

3§ Le parcours que nous faisons est centré sur la vie du Christ, sur les grands événements qui jalonnent sa vie car, selon moi, le Christ est celui qui instaure le Royaume, je dirai même plus, il est le Royaume au sens où le Royaume commence en lui et se déploie à partir de lui à l’échelle de l’univers. En lui, la mort et le péché sont vaincus, expulsés, comme ils le seront à la fin des temps pour l’univers entier.

4§ Ce n’est pas par hasard que les écrits les plus sacrés, les plus saints du Nouveau Testament soient les Évangiles et non, par exemple, les lettres de Paul. En effet, nous croyons en la puissance salvifique du nom de Jésus à partir de l’histoire de Jésus, à partir du récit de sa vie qui nous est transmise pour que nous croyions [2]

5§ L’aspect narratif des Évangiles est très important : les évangélistes racontent quelqu’un qui marche, qui respire, qui mange, qui boit, qui rencontre des personnes, qui convainc ou au contraire qui suscite l’hostilité. Le récit concerne des personnes concrètes, des situations concrètes, des lieux et des temps concrets, situés. La foi sera suscitée à l’audition de cette histoire au sens de story.
Le catéchisme ne commencera donc pas par le credo ou l’étude des dogmes conciliaires (Christ deux natures en une seule personne, unité sans division ni confusion).

6§ L’Église dans sa sagesse fait succéder la fête du Saint Sacrement à la fête de la Sainte Trinité : elle nous dit déjà que la communion au corps et au sang du Christ est une communion à la vie trinitaire.

7§ En étudiant les religions orientales, je m’étais demandé ce qui pouvait caractériser par différence le christianisme. Que répondre à un ami bouddhiste ou hindouiste qui nous demande quel est le trait le plus saillant du christianisme ? La croix bien sûr constitue le symbole central du christianisme, mais il m’est apparu aussi que la table en constituait le second symbole le plus important après la croix avec le corps du Christ dessus. Le fait d’être à manger ensemble, la table commune, qu’on retrouve à la communion eucharistique à la messe.
La table est un objet autour duquel se rassemble la communauté croyante qui mange.

8§ Anthropologiquement, le fait de partager un repas avec quelqu’un créé une relation forte : on a la nostalgie du repas de famille le dimanche midi, quand les parents ne travaillent pas et que la maman fait un repas spécial, avec une belle table, et la famille rassemblée pour ce repas commun qui comporte une dimension festive – il faudrait vérifier si ce phénomène du repas de famille dominical existe en pays anglo-saxon.

9§ Le Christ va à la table des pécheurs, nous l’avons vu, et cela surprend les juifs observants : votre maître – pas de souci, c’en est un – mange à la même table que des gens impurs, des juifs pécheurs : publicains, collaborateurs des Romains, prostituées, etc..
Cela se retrouvera après sa mort – et pour nous sa résurrection – dans l’Église primitive : pendant son développement, elle va avoir une question à résoudre : de manière inattendue, les païens vont recevoir l’Esprit saint, la bonne nouvelle est certes adressée en priorité aux juifs, destinataires naturels de la Bonne nouvelle, mais apparemment Dieu souhaite qu’elle soit aussi adressée aux païens à qui l’Église naissante va missionner des apôtres : Paul, mais aussi Pierre.

10§ Pierre missionne les païens, et il se mettra à manger avec les païens, faisant table commune avec eux : cela provoquera la même réaction que pour Jésus, les chrétiens juifs s’étonneront de voir Pierre manger avec les « incirconcis » :
Actes des Apôtres 11,3 « Tu es entré, disaient-ils [les frères circoncis à Jérusalem], chez des incirconcis notoires et tu as mangé avec eux ! »

Il s’en expliquera par la vision – ou plutôt littéralement l’extase [3] - de la nappe descendant du ciel et contenant tous les animaux, pas seulement les animaux purs de l’Ancien testament. Il y a cette voix qui dit « tue et mange » et Pierre qui s’y refuse : « Je n’ai jamais rien mangé d’impur ». Le phénomène se répète trois fois, comme si le récit bégayait, et la voix – divine – lui dit : « n’appelle pas impur ce que Dieu a rendu pur ».

11§ Pierre comprend que, désormais, les interdits alimentaires ont été levés dans la Nouvelle Alliance et surtout, il a compris que la Nouvelle alliance rend purs les païens qui peuvent être évangélisés, recevoir la Parole de Dieu et être baptisés. Pierre n’hésitera pas à se rendre à Césarée dans la maison du centurion Corneille et à lui conférer le baptême.
Il mangera avec eux.

12§ La table du Seigneur est une table immense à laquelle tous les hommes sont conviés : Dieu demande à l’Église d’aller dans les rues et les carrefours des villes, mais aussi dans les sentiers et les chemins de campagne, afin de convier tous les hommes au festin des noces de Dieu avec sa création. Il s’agit de convier tous les hommes car Dieu veut que sa maison soit remplie :

Luc 14,22-23 Puis le serviteur vint dire : ‹Maître, on a fait ce que tu as ordonné, et il y a encore de la place.› Le maître dit alors au serviteur : ‹Va-t’en par les routes et les jardins, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie.

13§ Le Christ vient enlever tout ce qui empêche les hommes de manger à la même table : la division interne entre les juifs, entre le juif observant et le juif pécheur impur, le pharisien et le collecteur d’impôt ou la prostituée, mais aussi la division externe entre le peuple élu d’un côté et les nations de l’autre, les circoncis et les incirconcis : tous sont appelés à manger à la même table :

Éphésiens 2,12-16
souvenez-vous [les païens] qu’en ce temps-là, vous étiez sans Messie, privés du droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde. Mais maintenant, en Jésus Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ.
C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité.
Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine.
Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix : là, il a tué la haine.

14§ « Dans sa chair ». Le mur de séparation qui empêche les hommes d’habiter ensemble est détruit « dans sa chair » : chair mise en croix, crucifiée par les hommes. Cette chair, crucifiée par les hommes et glorifiée par Dieu, a détruit la haine et refait l’unité, unité entre les hommes, entre les hommes et la création et entre les hommes et Dieu – réconciliation universelle, horizontale et verticale à laquelle nous ajouterons une autre dimension : la dimension intérieure de l’homme réconcilié avec lui-même [4].

15§ Communier à cette chair rend possible le compagnonnage des hommes par delà les différences de religion (juif ou grec), de statut social (homme libre ou esclave), de genre (homme ou femme). Les différences ne servent plus à nourrir l’antagonisme, l’opposition, mais elles sont dépassées, transcendées dans le projet commun de louange à Dieu.
Le Dieu de la Bible veut une humanité une et plurielle, rappelons-le : l’épisode de Babel, la dispersion des hommes sur la face de la terre avec des cultures, des langues différentes, empêche l’uniformité d’une humanité qui voulait se concentrer en un seul lieu et qui était unie dans un projet d’invasion du ciel, en opposition avec la volonté divine : l’humanité a été créée par Dieu pour se répandre sur toute la terre pour la dominer – par la culture, une culture qui exprime la force et la beauté du terroir où elle s’incarne et qu’elle incarne et, ce faisant, rend honneur, gloire et louange au Dieu créateur.

16§ La croix, cet événement situé dans le temps et l’espace, unique et définitif, survenu une seule fois et une fois pour toutes, désigne la chair de Jésus mis en croix ; l’eucharistie, célébrée par l’Église « en tout lieu et en tout temps » renvoie à la chair du Christ désormais glorifiée, vivante pour toujours, palpitante dans la gloire du Père.
Le sacrement de l’eucharistie est un des sept sacrements de l’Église catholique, et nous l’avons lu comme le sacrement de l’unité du genre humain.

17§ Notre interprétation, qui n’épuise qu’un aspect de l’eucharistie, fait écho à la constitution dogmatique Lumen gentium du concile de Vatican II au paragraphe 1 qui décrit l’Église comme sacrement c’est-à-dire « signe et instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ».
De fait, eucharistie et Église sont indissociables comme le dit l’adage : « L’Église fait l’eucharistie, l’eucharistie fait l’Église ». L’eucharistie est célébrée en Église, et c’est elle qui rassemble des hommes et des femmes de situations sociales différentes, de lieux d’habitation différentes, d’origine ethnique différente autour de la table du Seigneur pour faire assemblée.

18§ Dans la chair et le sang du Christ donnés à manger et à boire se déploie un mystère de communion et d’unité du genre humain totale, holiste : ce mystère concerne tout l’homme et tous les hommes et toute la création, entraîné dans la communion du Ciel et de la terre.

19§ Dans tous les cas, celui qui va à la table du Seigneur a entendu la parole d’appel à la conversion : « convertissez vous ; le Royaume de Dieu s’est approché ». La dimension intérieure de travail sur soi, de culture de soi, de préparation permet de se tenir à la hauteur de ce qui est proposé.


2. La communication de la nature divine en Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu

20§ Rappelons la grâce à demander ce matin :
Que nous possédions la jouissance éternelle de ta divinité dont nous avons ici-bas l’avant-goût dans ton corps et ton sang

21§ La communion détruit le mur de séparation et restaure l’unité du genre humain appelé à voir Dieu, à entrer dans le Royaume de Dieu, à devenir fils et filles de Dieu. La communion au corps et au sang du Christ nous divinise selon la spiritualité orthodoxe. L’homme communiant à la chair du Christ communie à la nature divine, il a part, il participe à la nature divine. En tant que Fils envoyé par le Père, le Christ, vrai homme et vrai Dieu, fait communiquer en lui nature humaine et nature divine [5] et, dans le sacrement eucharistique, il nous communique la nature divine unie à la nature humaine en lui.
Pour nous, dans notre foi, Jésus n’est pas seulement un homme très pieux, entièrement donné à Dieu, et que les chrétiens auraient divinisé après sa mort, il est de toute éternité la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu et ce Verbe s’est fait chair un jour du temps pour nous et pour la création à travers nous.

22§ On aborde ici le mystère de la personne du Christ qui est un mystère de salut proposé aux hommes, mystère qui se fait dans un cœur en marche sur un chemin de conversion qui est le Christ. Ce mystère, source de salut, est aussi source de la perte de l’ennemi de Dieu : le Satan voit la chair d’homme du Christ et il se jette dessus comme un poisson se jette sur la chair d’un asticot ; comme il n’a pas perçu la divinité qui est en Jésus-Christ, il se trouve ferré comme est ferré le poisson qui n’a pas vu l’hameçon dans l’asticot. Belle image patristique qui montre la perte du Satan qui croyait pouvoir dévorer l’homme Jésus – un homme comme les autres, qui recherche le pouvoir et la gloire humaines, qui a peur de la mort, que je vais pouvoir manipuler comme je veux -.

23§ Dès le début et jusqu’au bout, l’ennemi a tenté de manipuler Jésus : à la croix, il envoie ses suppôts tenter Jésus : « descends de la croix si tu es Fils de Dieu », disent les railleurs, reprenant sans le savoir les mots mêmes du Satan lors de la tentation au désert, prélude à la vie publique de Jésus.

- « Si tu es le Fils de Dieu, mets la main sur ta nature divine et fais-en ce que tu veux ».
- « Non, ma nature divine, je la reçois du Père et je la lui remets sans cesse pour qu’il me la redonne sans cesse, elle n’est pas un fruit sur lequel je mettrais la main ».

Le Satan a perdu, il n’a pas réussi à entamer le lien entre Dieu et Jésus car il n’a pas perçu l’origine de la force de Jésus.

24§ Chair source de salut pour nous et source de la perdition pour l’ennemi car en elle se déploie l’amour de Dieu pour les hommes. L’évangile de Jean développe cette idée : « je suis le pain descendu du ciel, qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle ».

25§ La table commune, où le Christ vient, se donne, et où il sert. Il est celui qui sert, le diacre par excellence : vous cherchez la grandeur, la gloire des hommes alors servez. Et si vous servez comme je sers, vous serez admis à ma table, vous mangerez avec moi, vous boirez avec moi et vous siègerez pour juger les 12 tribus d’Israël.
La table ici et maintenant de l’eucharistie renvoie à une table eschatologique, la table de la fin des temps : renversement permanent des valeurs : que celui qui veut être grand se fasse petit comme celui qui sert, et en servant, il deviendra effectivement grand – d’une grandeur qu’il recevra.

26§ Dernier point. L’événement de la Cène renvoie à l’événement de la Croix qui se déroulera le lendemain. Nous venons après et quand nous célébrons la Cène, nous célébrons la Croix. Cela dit, la célébration ne se réduit pas à un retour au passé, à des événements qu’on se remémorerait seulement. Quand le Christ nous demande de faire mémoire de lui, c’est pour nous envoyer vers un avenir, vers sa seconde venue, la « parousie ». Célébrer l’eucharistie, c’est célébrer la mort et la résurrection du Christ, résurrection qui continue ses effets en nous et dans la création, et c’est aussi attendre son retour. Le Christ est toujours vivant, l’histoire n’est pas terminée et elle est accompagnée par le Christ toujours présent : Emmanuel, « Dieu avec nous ».

Nous recevons une force provenant d’un événement passé, mais cette force nous propulse vers un avenir : le Christ nous dit qu’il nous quitte, mais qu’il reviendra : là, chaque jour, dans le corps et le sang eucharistiques, et demain lors de la résurrection générale. Il s’agit d’une force de vie et non de repli sur le passé, l’excellence nous attend dans l’avenir, elle ne se situe pas en arrière, l’événement unique de la croix ouvre la possibilité en permanence la possibilité de rencontrer Dieu et de lui rendre un culte, jusqu’à ce que tout soit consommé dans la liturgie cosmique d’une création débarrassée de la mort et du péché.

27§ La croix a souvent été vue comme la réalisation en plénitude de l’arbre de vie du jardin paradisiaque, arbre de vie dont l’homme a perdu l’accès par sa faute, et nous retrouvons l’accès à l’arbre de vie par le Christ : le Christ est le but du chemin et le chemin lui-même, il est l’arbre de vie et celui qui donne accès à l’arbre de vie, par la croix qui est autant résultat (l’accomplissement) que l’acte qui produit le résultat (l’accomplir).

28§ L’homme a voulu saisir le fruit de la connaissance et il a perdu le fruit de la vie : la mauvaise connaissance, parce qu’inspirée par la convoitise, c’est-à-dire une volonté tordue, perverse.
Dans la conversion au Christ, notre volonté est redressée et nous recevons dans la foi la bonne connaissance : « celui qui connaît le Fils connaît le Père », la connaissance véritable de qui est le Père, non pas cette figure jalouse et infantilisante suggérée par le serpent, mais la figure du Dieu qui est amour et qui se donne gratuitement, gracieusement.
Alors nous pouvons manger du fruit de l’arbre de vie, de la croix sur laquelle a été élevé un corps crucifié par les hommes et glorifié par Dieu, dans un geste qui n’est plus un geste de captation (moi malgré l’autre, malgré les autres) mais un geste de communion (moi avec l’autre, avec les autres, et pas sans eux).

29§ Le fruit n’est plus un fruit sur lequel on met la main en rapace, mais un fruit que nous recevons dans une main ouverte, un fruit qui nous est donné par Dieu en son Fils.
Le Christ se donne, se livre volontairement à nous dans les espèces du pain et du vin. Nous sommes dans la bonne attitude, non plus le service de soi (se servir soi-même) et la défiance envrers l’autre, mais la confiance en l’autre et le service de l’autre.

30§ Communion ou communication : Dieu nous communique sa divinité et il le peut parce qu’il s’est fait chair. L’histoire du salut se décompose en plusieurs moments qu’il est profitable de méditer séparément mais il est bon aussi de méditer la succession de ces moments car c’est l’enchaînement total des gestes de Jésus qui fait sens.
Nous pouvons communier à la divinité de Dieu parce que Dieu a communié à l’humanité des hommes : le Christ est vraiment le médiateur, celui qui fait la jonction entre le ciel et la terre, il est le point de passage du ciel vers la terre (mouvement descendant) et de la terre vers le ciel (mouvement ascendant).
Nous restons dans le mystère du Christ décidément.


3. L’échéance se rapproche : la préparation du repas

Matthieu 26,17-30
Le premier jour des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus : « Où veux-tu que nous te préparions le repas de la Pâque ? »
Il dit : « Allez à la ville chez un tel et dites-lui :
‹Le Maître dit : Mon temps est proche,
c’est chez toi que je célèbre la Pâque avec mes disciples.› »
Les disciples firent comme Jésus le leur avait prescrit et préparèrent la Pâque.

31§ Après cette partie générale sur l’eucharistie, passons à la visualisation de la Cène.
[Pour celles qui restent hermétiques à cet exercice, n’insistez pas si vous avez d’autres façons de faire qui ont fait leur preuve. Je le répète, il y a différentes spiritualités, et pas seulement la spiritualité ignatienne, l’essentiel est que vous en ayez une qui marche].

32§ Voir l’excitation des enfants, des juifs de la Diaspora tout contents de retrouver Jérusalem. Voir l’état d’esprit des disciples, sont-ils joyeux eux aussi de participer à la célébration de tout un peuple ? Leur inquiétude aussi, parce qu’il y a eu des passes d’arme assez rudes entre Jésus et les autorités religieuses de Jérusalem. Il y a eu aussi ce coup d’éclat de Jésus au Temple, quand il a chassé les marchants.
Et Jésus ? Cette Pâque, il sait que c’est la dernière pour lui. Il va partir et laisser ses disciples. Sont-ils prêts à continuer la route qu’il a tracée ? Que leur laisser en mémorial, en testament, alors qu’il va bientôt être séparé d’eux ?

33§ Voir la journée qui commence, le bruit, les odeurs, l’excitation de Jérusalem. Sentir la vitalité d’un peuple qui fait mémoire d’un événement fondateur, d’un événement joyeux : la libération du peuple d’Israël soumis à la captivité en Égypte, l’alliance qui va être noué entre le Dieu de toute la terre et ce peuple élu, la promesse d’une terre à cultiver, à faire fructifier dans le service de Dieu. Voir Jésus qui vient, qui va faire le passage définitif, la Pâque décisive. Jésus qui voit approcher l’heure grave entre toutes – et maintenant elle est là. L’échéance n’a cessé de se rapprocher, Jésus a scandé par trois fois, lors de sa montée de Galilée à Jérusalem, qu’il allait souffrir, mourir et ressuscité [6]. Maintenant elle est là.

34§ Les disciples veulent manger l’agneau pascal et les pains azymes. Cela leur rappelle non pas le repas du dimanche vu précédemment, mais les fêtes pascales qu’ils ont célébrées avec leurs parents, leur famille, leurs voisins, leur village. Moment heureux pour eux comme pour nous la fête de Noël. Ils veulent célébrer l’action merveilleuse de leur Libérateur qui les a sauvé de la maison de servitude de Pharaon. Ils veulent manger et boire, comme dans toute fête.
Jésus transforme radicalement cette fête en leur donnant à manger son corps et à boire son sang : ce sera son testament, ce sera l’héritage des disciples : son corps et son sang.


4. Une annonce terrible : celui qui va livrer Jésus est l’un d’eux


Le soir venu, il était à table avec les Douze.
Pendant qu’ils mangeaient, il dit :
« En vérité, je vous le déclare, l’un de vous va me livrer. »
Profondément attristés, ils se mirent chacun à lui dire : « Serait-ce moi, Seigneur ? »
En réponse, il dit : « Il a plongé la main avec moi dans le plat, celui qui va me livrer.
Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui ;
mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré !
Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne fût pas né, cet homme-là ! »
Judas, qui le livrait, prit la parole et dit : « Serait-ce moi, rabbi ? »
Il lui répond : « Tu l’as dit ! »

35§ Voir les disciples et Jésus, l’ambiance du repas. Jésus semble absorbé par quelque chose. Tout d’un coup, il prend la parole. Les disciples se taisent aussitôt, la conversation animée et joyeuse s’arrête.
« quelqu’un va me livrer ». Comment Jésus dit-il cela ? Y a t-il une gravité nouvelle sur son visage ? Il savait déjà qu’il allait être livré, il savait déjà même par qui. Mais il semble avoir découvrir quelque chose, quoi ? peut-être que c’est maintenant : comme s’il venait de recevoir une révélation.  [7] A vous de voir.

36§ Jésus voit, prévoit l’effondrement de la communauté. Elle est fragile, comment va-t-elle surmonter cette épreuve de la trahison d’un de ses membres ? Est-ce que ce n’est pas trop lourd pour elle, est-ce qu’elle ne va pas se déchirer ? Jésus aurait-il travaillé en vain à former sa communauté ? Ces années passées en Galilée à former les apôtres, sa garde rapprochée de disciples, à les instruire en public et en privé ? Tout ce qu’ils ont vécu ensemble ne va-t-il pas être remis en question par le double jeu de Judas l’Iscariote ? Jésus est-il menacé par le désespoir à ce moment-là ? [la réponse est non dans l’Église catholique]

37§ Voir l’effet de l’annonce inopinée de Jésus sur les Douze. L’ambiance devient oppressante, les disciples se rappellent la triple annonce de sa passion, mort et résurrection et ils font le lien avec l’annonce de la trahison imminente. Cette précision nouvelle : l’un d’eux va livrer Jésus, les choque. Jésus n’avait pas dit cela auparavant. Tous défilent, y compris Judas l’Iscariote, et disent : « serait-ce moi ? ».

38§ Jésus ne dit rien. Puis il ajoute : « malheureux celui qui a mangé avec moi et qui va me livrer ». Tous ont mangé avec lui, cela n’est pas assez discriminant. Entendre, voir comment Jésus dit cela : il devait y avoir quelque chose de spécial dans son regard, dans sa diction, dans ses gestes, car Judas Iscariote se sent obligé de redemander une seconde fois : « Serait-ce moi ? ».
Judas Iscariote s’est senti visé, il a senti quelque chose venant de Jésus dirigé vers lui – peut-être, à vous de voir, visualisez.

39§ Jésus répond : « tu l’as dit ». Il ne dit pas : « c’est toi », il dit : ’ »tu l’as dit ». Ce n’est pas la même chose. Tu l’as dit, c’est ta responsabilité, assume tes actes et surtout assume ce que te fait faire ta volonté, ton désir.
Si Jésus avait dit : « c’est toi », Judas l’Iscariote aurait pu se défausser de sa responsabilité en attribuant à Jésus la décision de la trahison.
Par sa réponse, Jésus empêche les justifications de mauvaise foi, celles que nous avons entendu dans le récit de la Genèse : « qu’as-tu fait ? » « Non, ce n’est pas ma faute, c’est elle, c’est lui – çà n’est pas moi ». Judas est mis devant ses responsabilités, devant sa liberté aussi [8] : ce qu’il a dit, il peut le reprendre, tout n’est pas encore joué, seuls Jésus et Judas l’Iscariote savent pour l’instant.


5. Des paroles rudes à entendre : boire son sang, manger son corps


26 Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction,
il le rompit ; puis, le donnant aux disciples,
il dit : « Prenez, mangez, ceci est mon corps. »

40§ Visualiser les gestes de Jésus, comment il prononce la bénédiction. Pour les juifs, tout repas comporte une liturgie, la bénédiction.
« Prenez, mangez, ceci est mon corps. »
Quelle est la puissance qui s’exprime là ?


27 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce,
il la leur donna en disant :
« Buvez-en tous,
28 car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance,
versé pour la multitude, pour le pardon des péchés.

41§ Là encore, voir les gestes de Jésus, comment il prend la coupe, comment il prononce la bénédiction. Voir comment la coupe circule. Comment les disciples réagissent : les uns pleurent peut-être, les autres se grattent la tête, perplexes.
Les paroles de Jésus sont rudes, difficiles, pour nous d’abord : nous ne sommes plus habitués au vocabulaire du sacrifice sanglant : « sang versé pour la multitude, pour la rémission des péchés ».
Le juif pense immédiatement au sacrifice sanglant au temps de Jésus, mais même pour lui, le propos de Jésus est choquant : il ne s’agit pas du sang d’un animal mais du sang même de Jésus.


Conclusion : le sang de l’aspersion qui lave le péché

42§ Je conclurai sur le sang. Le sang de Jésus conclue la nouvelle alliance : « ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance ». L’alliance est noué avec un partenaire purifié par le sang de Jésus qui lie et délie en même temps. Il délie du péché qui entraîne vers la mort et il lie au Christ médiateur qui nous entraîne vers la vie éternelle.
Il s’agit non pas seulement d’en être aspergé comme le peuple d’Israël au mont Sinaï, mais de le boire. Cela n’a pas manqué de provoquer un haut-le-cœur des juifs de l’époque de Jésus, mais je conclurai sur une image très forte de Catherine de Sienne.

43§ Catherine était obsédée par l’image du sang : ses derniers mots seront « sang, sang » si je me souviens bien. Elle présente le prêtre comme le cellérier du Christ, celui qui dispense le sang du Christ. Lorsque le prêtre prononce l’absolution des péchés, elle dit qu’il vomit le sang du Christ sur celui qui confesse.

Amen.


© esperer-isshoni.info, juillet 2014

[1prière de la solennité du Saint Sacrement

[2Jean le dit explicitement :

Jean 20,30-31 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

Si nous interprétons l’évangile johannique, il s’agit de croire que Jésus vient du Père et qu’il y retourne, en entraînant le cosmos avec lui.

[3Voir les deux récits de l’extase, l’une en troisième personne et l’autre en première personne :

Actes 10,10-16 Actes 11,5-10
Mais la faim le prit, et il voulut manger. On lui préparait un repas quand une extase le surprit. « Comme je me trouvais dans la ville de Joppé en train de prier, j’ai vu en extase cette vision :
Il contemple le ciel ouvert : il en descendait un objet indéfinissable, une sorte de toile immense, qui, par quatre points, venait se poser sur la terre. du ciel descendait un objet indéfinissable, une sorte de toile immense qui, par quatre points, venait se poser du ciel, et qui est arrivée jusqu’à moi.
Et, à l’intérieur, il y avait tous les animaux quadrupèdes, et ceux qui rampent sur la terre, et ceux qui volent dans le ciel. Le regard fixé sur elle, je l’examinais et j’ai vu les quadrupèdes de la terre, les animaux sauvages, ceux qui rampent et ceux qui volent dans le ciel.
Une voix s’adressa à lui : « Allez, Pierre ! Tue et mange. » - « Jamais, Seigneur, répondit Pierre. Car de ma vie je n’ai rien mangé d’immonde ni d’impur. » Puis j’entends une voix me dire : ‹Allez, Pierre ! Tue et mange.› Je dis alors : ‹Jamais, Seigneur. Car de ma vie rien d’immonde ou d’impur n’est entré dans ma bouche.›
Et de nouveau une voix s’adressa à lui, pour la seconde fois : « Ce que Dieu a rendu pur, tu ne vas pas, toi, le déclarer immonde ! » Une seconde fois la voix reprend depuis le ciel : ‹Ce que Dieu a rendu pur, toi, ne va pas le déclarer immonde !›
Cela se produisit trois fois, et l’objet fut aussitôt enlevé dans le ciel. Cela a recommencé trois fois, puis le tout a été de nouveau hissé dans le ciel.

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[4Mt 7,14-25 décrit un homme divisé intérieurement et que la grâce divine libère en le rendant capable de faire le bien qu’il veut.

[5les termes techniques grecs utilisés en christologie sont la « communication des idiomes » et « l’union hypostatique »

[6Ci-dessous le tableau de la triple annonce dans Matthieu :

Matthieu 16,21 Matthieu 17,22-23 Matthieu 20,17-19
À partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples Comme ils s’étaient rassemblés en Galilée, Jésus leur dit : : Sur le point de monter à Jérusalem, Jésus prit les Douze à part et leur dit en chemin :
qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, « Voici que nous montons à Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; et le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ;
être mis à mort et, ils le tueront et, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour qu’ils se moquent de lui, le flagellent, le crucifient ;
le troisième jour, ressusciter le troisième jour, il ressuscitera. » et, le troisième jour, il ressuscitera. »
[Simon-Pierre le morigène] [Et ils furent profondément attristés. Épisode de la didrachme puis question sur le plus grand dans le Royaume des cieux.] [La mère des fils de Zébédée demande pour eux le pouvoir]

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[7Dans Jean, Jésus semble recevoir une révélation :
Jn 13,21 : Ayant ainsi parlé, Jésus fut troublé intérieurement et il déclara solennellement : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l’un d’entre vous va me livrer. »

[8Luc et Jean font intervenir le Satan dans la décision de Judas l’Iscariote :

Luc 22,3-6 Et Satan entra en Judas appelé Iscariote, qui était du nombre des Douze, et il alla s’entretenir avec les grands prêtres et les chefs des gardes sur la manière de le leur livrer. Eux se réjouirent et convinrent de lui donner de l’argent. Il accepta et se mit à chercher une occasion favorable pour le leur livrer à l’écart de la foule.

Jean 13,2 2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au coeur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer,
Jean 13:26-30 Jésus répondit : « C’est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper. » Sur ce, Jésus prit la bouchée qu’il avait trempée et il la donna à Judas Iscariote, fils de Simon. C’est à ce moment, alors qu’il lui avait offert cette bouchée, que Satan entra en Judas. Jésus lui dit alors : « Ce que tu as à faire, fais-le vite. » Aucun de ceux qui se trouvaient là ne comprit pourquoi il avait dit cela. Comme Judas tenait la bourse, quelques-uns pensèrent que Jésus lui avait dit d’acheter ce qui était nécessaire pour la fête, ou encore de donner quelque chose aux pauvres. Quant à Judas, ayant pris la bouchée, il sortit immédiatement : il faisait nuit.

On peut vouloir se servir de ces passages pour minimiser la responsabilité de Judas l’Iscariote. Personnellement, nous nous y refusons, et pas seulement parce que les deux autres évangiles, Matthieu et Marc, ne font pas intervenir Satan. En effet, il nous semble que l’homme est certes manipulable, mais cette manipulation extérieure suppose toujours une connivence intérieure, fut-elle minime, sinon il faudrait nier à l’être humain son libre arbitre. En régime catholique, si le péché a altéré la bonté de la nature humaine, il ne l’a pas oblitérée et donc l’homme aura toujours au fond de lui une part de liberté, fût-elle minime. Pour moi, cela signifie que la responsabilité de l’homme devant Dieu est inaliénable : nous aurons toujours à répondre de nos actes devant Dieu, soit pour le louer soit pour lui demander son pardon.


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