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Pour une théologie de la mort chez Karl Rahner

jeudi 16 octobre 2014 par Phap

[1.] Pour Rahner, la mort, entendue comme réalité créationnelle, n’a pas par elle-même de valeur absolument négative et elle peut donc recevoir du sens [1].

- Adam, dit Rahner, devait mourir même s’il n’avait pas péché [2] : personne indissolublement corps et esprit, Adam était particularisé par son corps matériel, qui lui assignait une position spatio-temporelle ; appelé par grâce de Dieu à entrer dans l’intimité divine, Adam devait mourir à cette particularisation, afin d’entrer dans l’universel, dans le cosmique [3]. Cette mort, comme passage du particulier localisé et temporalisé à l’universel éternel, « achevait » « de l’intérieur » la plus haute possibilité de l’homme, comme cet être créé capable de l’universel [4] : Rahner appelle cette mort la « mort-action ».

- L’Hadès, entendu comme le séjour des morts, n’a donc pas un sens absolument négatif : l’image de la descente dans l’Hadès dit le lieu où l’homme descend pour recevoir la vie glorieuse. A partir de là, dans l’Hadès, l’homme est établi dans un rapport universel avec l’ensemble de l’univers : ce lieu, conformément à l’idée de « profondeur », connote l’intimité, le centre de l’univers (en étant situé au centre de la terre, au centre de l’univers donc, dans une conception géocentrée) [5].

[2.] - La transgression adamique, en éloignant l’homme de Dieu, n’a pas éteint en lui sa vocation à l’universel – l’appel de Dieu : « Adam, où es-tu ? » continue de résonner dans tout être humain, qu’il en soit thématiquement conscient ou non, car cet appel constitue l’homme intrinsèquement. A cet appel comme « existential surnaturel » [6], l’homme répond par une option fondamentale, bonne ou mauvaise, selon que l’homme consent à s’abandonner en se jetant dans l’inconnu [7] auquel il fait confiance, à ne pas être le maître de sa fin, - ou qu’il se refuse à donner le tout de ce qu’il est, à engager le tout de sa vie dans l’amour et par amour, lorsqu’il donne des limites à ce qui ne peut ni ne doit en avoir (l’amour) [8]. La mort comme action [9], en ce sens, court tout au long de la vie de l’homme, à partir du moment où il a déterminé son option fondamentale de vie : l’homme, qui a la mort pour horizon de sa vie, anticipe sa mort, et, selon qu’il opte pour en recevoir le sens de l’inconnu, ou au contraire, s’y refuse, exprime et prépare au long de sa vie ce que sera sa mort [10].

- Depuis la transgression adamique, un événement violent, extérieur à l’homme, une « mort-passion », peut venir suspendre le cours de sa vie en le « dépouillant » de son corps, et le surprendre dans son option fondamentale, qui peut être bonne ou mauvaise.

- L’horreur de la mort chez l’homme est d’abord « métaphysique » : elle résulte de sa vocation « surnaturelle », qu’il sait pouvoir ne pas s’accomplir [11], elle résulte de l’angoisse devant la « seconde mort » [12].

[3.] Par conséquent, depuis la faute d’Adam, la mort est devenue une réalité ambiguë, dans la mesure où elle contient une face apparente - la mort-passion violente et extérieure – et une face cachée et intérieure – la mort-action – qui peut pointer soit vers le salut soit vers la condamnation, en fonction de la conduite passée de l’homme, de son choix fondamental.


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[1« De fait, l’Église enseigne que la mort, considérée en elle-même, est aussi un événement naturel, c’est-à-dire découlant immédiatement de la nature à la fois corporelle et spirituelle de l’homme. »(K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB - 1963 p.130 ). Voir aussi ibidem p.154.

[2] La révélation n’enseigne pas, évidemment, que l’homme paradisiaque, eût-il évité le péché, aurait prolongé indéfiniment sa vie d’ici-bas. L’on peut affirmer sans crainte que, de toute évidence, sa vie aurait eu une fin, qu’il aurait, sans déposer sa forme corporelle, mûri sa vie de l’intérieur et l’aurait conduite à son achèvement. En d’autres termes, la vie personnelle d’Adam, en sa forme corporelle elle-même, aurait trouvé son achèvement dans une « mort » qui eût été dépassement-de-soi pleinement actif, accomplissement immédiat sous une forme qui, bien que corporelle et déterminée, l’eût ouvert à l’univers (K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 - p.129) Voir aussi K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p. 148, où Rahner parle de « relation pan-cosmique de l’esprit » ; voir aussi ibidem p.154, où la mort donne à l’homme une « pleine ouverture ». au cosmos.

[3Rahner maintient la personne comme composé indissoluble de corps et d’esprit après la mort-action : le corps persiste, mais métamorphosé, spiritualisé – « glorifié » (pour utiliser une terminologie patristique).

[4K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p.148.

[5Car, en définitive, le phénomène naturel de la mort ne peut pas être pure négativité. Si l’on se demande en quoi consiste cette valeur positive du séjour aux enfers, il faut songer que l’image de « profondeur », de « dessous », qui structure la représentation de l’Hadès, engage aussi les schèmes d’ « intérieur », de « fond , de « réalité supérieure » et d’ « unité radicale ». On soupçonnera ainsi qu’à la représentation de l’Hadès est associée généralement, au moins sous forme d’inclusion, cette autre représentation que l’homme qui descend dans l’Hadès parvient en quelque sorte à la couche profonde de la réalité du monde, jusqu’à son centre radical d’unité. » (K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p.154).

[6K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p.140.

[7Cet inconnu peut ou non être thématisé comme « Dieu » : avant toute catégorisation, il s’agit d’abord d’une attitude existentiale, transcendantale par rapport aux déterminations catégoriales. Il faudrait développer ici le thème du « chrétien anonyme » de Rahner.

[8« Tout péché n’est au fond que le refus de se confier à cette immensité, c’est l’amour médiocre, qui, se refusant à devenir plus grand, n’existe plus » (K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p.117) .

[9« En cette fin, la personne spirituelle s’achève de l’intérieur et activement, continue de s’engendrer elle même en accord avec sa vie antérieure, se prend radicalement en mains, ratifie la conduite passée par laquelle elle s’est réalisée elle-même, atteint à la plénitude de son être personnel. » (K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 -p.133). Voir - ibidem p.136 pour le terme « mort-action ».

[10« Car la mort est axiologiquement présente à l’ensemble de la vie humaine. Dans la conduite même de sa vie, l’homme façonne sa mort comme son achèvement. Par là même la mort est présente en cette activité, c’est-à-dire en chaque acte libre où l’homme dispose de sa personne totale. C’est pourquoi la mort peut être, dans les actions mêmes de l’existence humaine, péché mortel avoué et conscient, ou implicite et inavoué. » (K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB - 1963 p.136).

[11« Mais parce que la créature de Dieu frémit jusqu’au plus intime de son être devant le mystère ultime du vide, du sans issue et du néant, devant ce mystère de malice ; parce qu’elle est portée toute sa vie durant — qu’elle soit sainte ou pécheresse — par la puissance de la vie divine qui l’appelle et opère en elle ; elle éprouve devant la mort une horreur secrets qu’elle ne suffirait pas à s’expliquer à elle-même (…) » (K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p.145).

[12Cf. K. RAHNER – Ėcrits théologiques – Tome III – DDB – 1963 p.174.


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