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La Bible questionnée par la modernité : deux questions

lundi 20 octobre 2014 par Phap

Table des matières

1. La Bible a t elle été dictée par Dieu – ou inspirée par Dieu ?
2. Est ce que c’est vrai ce que dit la Bible ?


1§ Quand le lecteur moderne aborde ce monument de la littérature spirituelle qu’est la Bible, il ne peut pas s’empêcher de se poser un certain nombre de questions. J’en propose deux.

2§ Quelques précisions :

  • Le point de vue exposé ici est celui d’un croyant chrétien catholique qui entend les questions posées par la modernité, qui se reconnaît comme traversé et informé par elle, et qui s’efforce de lui répondre honnêtement et respectueusement.
  • Le mot « Bible » s’entend ici comme le canon des Écritures comportant l’ancien et le nouveau Testament. Rappelons que, pour le croyant juif, l’appellation « ancien » ou « nouveau » Testament n’a pas de sens : pour lui, il n’y a qu’un seul testament, celui que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, qui exclut tout texte autre que les textes hébreux (les textes reçu de la tradition grecque de la Septante qui n’existent qu’en langue grecque, sans avoir leur version en hébreu, sont exclus de ce canon).


1. La Bible a t elle été dictée par Dieu – ou inspirée par Dieu ?

3§ Si la Bible a été dictée par Dieu, alors la part de subjectivité du secrétaire humain dans la transmission semble être est nulle : il a été un simple stylographe dans la main de Dieu. La langue utilisée devient alors sacrée, elle est privilégiée par rapport aux autres langues qui ne peuvent que faire perdre de sa force au message dicté divinement lorsqu’il est traduit. Le croyant aura alors intérêt à apprendre la langue d’origine. Le texte doit alors être transmis à la virgule près, au iota près, car toute déviation serait une trahison de la parole de Dieu. Dicté par Dieu, le texte s’exclut d’office de toute analyse littéraire, psychologique ou historique puisqu’il prétend provenir d’une réalité qui échappe aux lois de ce monde.

4§ Si l’on considère que Dieu a inspiré le texte sacré, on considère alors que ce texte comporte une part proprement humaine : le secrétaire exprime dans les mots de sa culture, de sa religion, de son époque, avec sa sensibilité et son talent propres, l’inspiration divine. L’expression articulée de l’inspiration dans l’écrit sacré renvoie à une expérience religieuse préalable et elle vise à induire cette expérience dans l’auditeur : l’écrit sacré est un moyen justifié par une fin qui le dépasse. Il devient alors possible de relever les particularités de l’expression biblique qui résultent d’une culture, d’une histoire, d’une personnalité marquées, celles de l’auteur humain, sans que cela attente à la validité universelle et permanente du message : ce qui est a-, meta- ou trans-historique, ce n’est pas l’écrit, c’est l’expérience à laquelle il renvoie et dont il procède (on ne ne peut donc pas réduire le christianisme à une religion du Livre comme on l’entend çà et là).

5§ Les traductions deviennent alors possibles sans qu’on les soupçonne de trahir le message et ni le latin ni l’hébreu ni le grec ne sont sacralisés : Dieu s’exprime tout aussi bien en japonais ou en français puisque ce qui est premier et dernier, c’est l’expérience de la rencontre avec lui, médiatisée ici par le texte.

6§ Si l’on considère que la Bible est inspirée, on peut faire droit aux exigences de la raison critique moderne, on peut accepter que la Bible, comme production humaine inspirée, soit elle aussi soumise aux lois de ce monde : lois littéraires, historiques, psychologiques, sans qu’on se sente menacé dans sa foi : le texte a un au-delà ou un en-deça qui empêche de réduire le texte biblique aux analyses littéraires, historiques ou psychologiques modernes.

7§ Je penche personnellement pour la Bible comme un écrit inspiré et non pas dicté par Dieu. Cela me permet de maintenir une attitude d’accueil et d’écoute de la pensée critique moderne sans peur ni crispation par rapport à un donné de foi qui, pour moi, est vivant.

8§ Cette position demande une régulation des interprétations dans l’Église catholique : l’expérience religieuse catholique n’est jamais uniquement individuelle, elle est toujours communautaire en même temps que personnelle, les deux dimensions se renforçant l’une l’autre.


2. Est ce que c’est vrai ce que dit la Bible ?

9§ En vrac : est ce que Jésus a vraiment marché sur les eaux ? Est ce qu’il a vraiment guéri l’aveugle né ? Est-ce qu’il est vraiment ressuscité ?
Est ce que Moïse a traversé la Mer rouge à pieds sec ? Est-ce qu’il vraiment transformé l’eau du Nil en sang ?

10§ [On sent bien ici que les questions n’ont pas le même poids : dans le Credo, on ne confesse pas que Jésus a transformé l’eau en vin à Cana, par contre on confesse qu’il est ressuscité des morts.]

11§ La question de la vérité factuelle a toujours existé, mais elle a pris toute son acuité en Occident depuis le seizième siècle et après, lorsque le savoir expérimental a pris la main sur la réalité, après s’être émancipé du contrôle des théologiens.

12§ Les théologiens du temps de Galilée ont combattu sa conception héliocentriste en se basant sur un verset du livre des Rois : puisque Josué a arrêté la course du soleil afin de rendre plus complète la victoire d’Israël sur les Amalécites (si je me souviens bien), cela veut dire que le soleil tourne autour de la terre, et Dieu ne peut pas mentir (les théologiens de l’époque devaient considérer que la Bible était dictée par Dieu).

13§ On sait que les savants ont défait les théologiens pour l’hégémonie sur le savoir. Le pape Jean-Paul II fera droit à la démarche de Galilée contre les théologiens de son époque.

14§ Galilée écrivait ainsi à la reine Christine que la Bible ne dit pas comment va le ciel (la Bible n’est pas un traité d’astronomie, ni de botanique, ni de physique nucléaire), la Bible dit comment on va au Ciel (la réalité visée, le Ciel, ne se réduit pas à une réalité naturelle, le ciel avec un petit « c », elle relève d’un autre ordre, extérieur à l’ordre créationnel, pour le croyant) [1].

15§ Galilée distinguait les deux registres, le registre scientifique et le registre religieux, qui ne s’excluent pas puisqu’ils ne travaillent pas sur le même plan :

  1. le discours scientifique exclut par construction tout au delà ou tout en deçà, les phénomènes sont pris en compte à travers des expériences (Erfahrung) qui quantifient, qui mesurent : longueur, poids, vitesse, temps, selon des métriques convenues de manière universelle, et un formalisme défini universellement. Nous évoluons dans l’objectif, la relation entre un sujet, l’expérimentateur, et des objets manipulés par lui.
  2. Le discours de foi dit l’expérience (Erlebnis) avec une réalité supérieure, transmise par une communauté partageant la même foi et appelée à vivre cette expérience de vie renouvelée, approfondie. Nous sommes ici immergés dans l’inter-subjectif, le relationnel, la relation sujet – sujet, « je » et « tu ».

16§ La langue française qui n’a que le mot « expérience » ne permet pas cette distinction entre Erfahrung et Erlebnis, à la différence de l’allemand.
De même, elle n’a que le mot « histoire », contre l’anglais (story ou history) et l’allemand (Geschichte et Historie). La Bible allie ces deux dimensions : elle contient des données factuelles vérifiées par la science historique – history - (les historiens ont confirmé les données bibliques sur les rois mésopotamiens, la piscine dont parlait Jésus a été retrouvée par les archéologues) et en même temps elle raconte des histoires (stories).

17§ Non pas au sens péjoratif de quelqu’un qui ment pour se vanter : « tu racontes des histoires (stories) » au sens de « tu mens », mais au sens des parents qui vont raconter une histoire à leurs enfants pour qu’ils s’endorment.
L’histoire que l’on raconte aux enfants ne prétend pas dire une vérité factuelle – petit ourson a oublié son seau près de la rivière -, elle prétend dire quelque chose qui a trait au sens de la vie, de l’existence : le petit enfant est aimé de ses parents même s’il a fait des bêtises, et cet amour qu pardonne permet de reconnaître qu’on a fait des bêtises.
La story dit une vérité existentielle fondamentale : c’est l’amour qui fait vivre, et l’amour existe. Ce n’est pas de l’ordre de l’expérimental, du démontrable, c’est de l’ordre de l’existentiel, de l’éprouvable.

18§ Oui, demain il fera jour et l’amour de tes parents te permettra de traverser la nuit.
story ou history : est ce que c’est vrai que petit ours pleurait tout seul dans la caverne ? Non, mais ce qui est vrai c’est que le petit garçon avait peur du noir et qu’il avait des parents pour lui raconter une histoire qui finissait bien.

19§ Alors, est-ce que c’est vrai que Moïse a fait traverser la Mer rouge à pieds sec à tout un peuple ? – niveau du fait, history. Ou est-ce que c’est vrai qu’un peuple opprimé, réduit en esclavage, a fait l’expérience vitale d’être sauvé du néant, d’avoir traversé la nuit en étant guidé par une présence mystérieuse qui l’avait choisi gratuitement, aimé gratuitement – niveau de la story ?

20§ Alors est-ce que c’est vrai, ce que racontent les témoins de ce lendemain de sabbat, qui disent que le tombeau est vide et qu’il est vivant, celui qu’on a crucifié l’avant-veille ? Qu’un certain Jésus de Nazareth ait fait parlé de lui, ait réalisé des miracles puis ait été exécuté par crucifixion, cela peut relever de la science historique, du plausible historiquement. Qu’il soit ressuscité relève d’un autre ordre : la seule chose sûre, c’est le tombeau vide.
Après, il y a la décision personnelle, qui s’appuie sur le témoignage extérieur – la confiance que j’accorde aux femmes qui reviennent bouleversées du tombeau – et au témoignage intérieur – la confiance que j’accorde aux motions de mon cœur et si j’y discerne une présence mystérieuse qui ratifie au plus profond de moi ce que j’entends.

20§ Nous conclurons sur une précision : comme le dit Paul, si Dieu n’a pas relevé Jésus d’entre les morts, alors je suis le plus malheureux des hommes. Il n’est pas indifférent à la foi chrétienne que la résurrection du Christ se soit réellement produite - la résurrection du Christ ne relève pas seulement pour le croyant de la story, elle relève aussi de l’history - même si elle échappe à la vérification de la science historique.


© esperer-isshoni.info, octobre 2014

[1Galilée empruntait cette phrase à Baronius semble-t-il


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