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Histoire du christianisme - 500 à 1000 ap. J.C. - entre expansion et différenciation

mardi 28 octobre 2014 par Phap

Table des matières

1. Une géographie du christianisme entre expansion, contention et régression

2. Une articulation du politique et de l’ecclésiastique différente selon l’Orient et l’Occident
3. Une pratique de l’art religieux différente entre Orient et Occident
Bibliographie


Remarques préliminaires

  • L’approche est ici non confessante, elle s’appuie sur les ressources de la science historique ;
  • cette approche historique n’invalide pas d’autres approches relevant d’autres registres et d’autres protocoles – dont l’approche confessante.

1§ Les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne ont vu une métamorphose spectaculaire du mouvement des chrétiens : la communauté chrétienne est passée en trois siècles du statut de mouvement marginal à l’intérieur du judaïsme à celui de « Grande Église », le christianisme étant devenu alors la religion officielle de l’Empire : désormais, le christianisme a partie liée avec une institution politique dominante.

A la fin du cinquième siècle, en 476, l’Empire Romain d’Occident sombre : le roi Odoacre dépose le dernier empereur romain d’Occident, Romulus Augustulus, et renvoie les insignes impériaux à Constantinople. Cet événement illustre le destin désormais distinct des deux aires, latine et hellénistique.

2§ Nous allons voir maintenant comment la distinction entre l’Orient et l’Occident s’est approfondie. Nous travaillerons successivement sur trois plans : géographique, politique et artistique.


1. Une géographie du christianisme entre expansion, contention et régression

3§ Pendant les cinq siècles de la seconde moitié du premier millénaire de l’ère chrétienne, un nombre important de « nations » vont se convertir au christianisme : les celtes, les anglais, les germains, les saxons, mais aussi les slaves (bulgares, polonais, serbes, russes). Signalons quelques traits de cette expansion :

  • la conversion commence par le haut : le prince (bulgare, russe) reçoit le baptême, et ensuite son peuple suit.
  • Cette conversion peut aussi résulter de l’annexion militaire (cf. le baptême du germain Widukind après sa défaite contre Charlemagne). Alcuin déplorera la violence faite aux populations saxonnes par des « prédateurs » plus que des « prédicateurs » : attendez avant d’exiger la dîme ; prêchez avant de baptiser, écrira-t-il.

Sur les territoires chrétiens, il faudra régler les rapports avec la population juive : faut-il la convertir de force ? et ensuite, comment s’assurer que les juifs convertis de force ne font pas semblant d’être chrétiens ?

4§ Va se poser la question de la traduction des Écritures et de la liturgie dans les langues « nationales » (cf. la polémique sur l’usage liturgique du slavon).

4§ Enfin, le patriarcat de Constantinople et l’Eglise romaine vont entrer en compétition sur les nouvelles chrétientés (cf. Serbie maritime et intérieure, cf. Bulgarie, cf. les missionnaires Cyrille et Méthode).
Les églises celtes, anglaises, germaines font acte d’allégeance auprès du pape à Rome, ainsi que la Serbie maritime et la Pologne pour les slaves, tandis que les slaves bulgares et russes ainsi que la Serbie intérieure se rattachent au Patriarcat de Constantinople.

5§ A côté de cette expansion le christianisme rencontre une autre religion à visée universaliste, l’Islam, adossée à une force militaire et un projet politique qui rivalisent avec l’Empire d’Orient et l’empire carolingien.
Sous la poussée des Arabes, une partie de l’Asie mineure, la Palestine, le nord de l’Afrique vont tomber, éteignant ainsi la voix de trois des cinq patriarcats de la pentarchie, à savoir Antioche, Jérusalem et Alexandrie.
A l’est, Constantinople sera plusieurs fois assiégée, tandis qu’à l’ouest, les armées arabo-berbères se tailleront un royaume en Espagne, avant de remonter jusqu’à Poitiers. La Sicile tombera un moment sous leurs mains.

6§ Il faudrait aussi voir le statut des chrétiens et des juifs sous la domination arabe : on sait que ce statut n’a pas été le même selon la dynastie régnante (cf. Omeyyades en Espagne).


1.a. Expansion de la chrétienté d’obédience romaine - chronologie succincte

V e siècle Le gallois Patrick a évangélisé l’Irlande
496 Clovis (482-511) bat les Alamans à Tolbiac, avec, dit la tradition, l’aide divine (cf. Constantin1er au Pont Milvius)
Noël 497 ou 498 Clovis reçoit le baptême de l’évêque de Reims, Rémi
v. 590 Colomban de Bangor (Irlande) traverse la Manche dans le cadre de la peregrinatio, forme ultime d’austérité pour le monachisme irlandais de l’époque. La pratique irlandaise de la pénitence auriculaire (privée et réitérable) l’emporte peu à peu sur la pénitence publique.
601 Grégoire le Grand (540-604) envoie des missionnaires en Angleterre, dont Augustin [1]
722 ?? Boniface « apôtre de la Germanie » est consacré évêque par Grégoire III
732 Grégoire III envoie le pallium à Boniface « apôtre de la Germanie »
738 ? Boniface abat près de Fritzlar le chêne consacré au dieu Thor, censé soutenir la voûte du ciel. Les planches servent à bâtir une chapelle de saint Pierre [2]
744 Boniface fonde le monastère de Fulda
751 Sur demande du pape Zacharie, Boniface quitte Fulda pour aller sacrer le roi des Francs ( élu en novembre 751 à Soissons)
751 Le lombard Aistolf reprend définitivement Ravenne sur Byzance.
5 juin 754 Boniface meurt, assassiné en Frise par des Saxons révoltés
772 Charlemagne pille le sanctuaire saxon de l’Irminsul. Les Saxons répondent en transformant la basilique de Fritzlar en écurie à chevaux [3]
785 après la victoire militaire de Charlemagne, le saxon Widukind est baptisé à Attigny, avec Charlemagne comme parrain
813 le concile de Tours décide que les sermons doivent être adaptés en langue romane ou germanique
826 baptême du prince danois Harald à Ingelheim. Ansgar (mort en 865), moine de Corvey, l’accompagne à son retour au Danemark. Ansgar sera l’envoyé du Pape pour la Scandinavie et les pays slaves.
844 Prise de Hambourg par les Scandinaves
867 Cyrille et Méthode vont expliquer leur entreprise de traduction en slavon à Venise, puis à Rome. Ils apportent avec eux les reliques du troisième pape, saint Clément : à leur arrivée, Hadrien II bénit les livres liturgiques en slavon.
867 874 passage des Serbes au christianisme
880 le pape Jean VIII légitime la liturgie en langue slave par la bulle Industriae tuae
885 expulsion par les allemands du clergé slave de Moravie dont une partie se réfugie en Bulgarie ; le pape Étienne V (885-891) interdit la liturgie slavone autorisée par le pape Hadrien II pour Méthode.
923 la Serbie maritime relève de Rome, la Serbie intérieure de Constantinople
1000 Sédentarisation et christianisation des « Vikings » en Occident
1054 Rupture de communion entre Byzance et Rome. Il faudra attendre le 7 décembre 1965 pour que la communion soit rétablie

1.b. Expansion de la chrétienté d’obédience byzantine - chronologie succincte

842-867 Michel III encourage la diffusion du christianisme dans les langues slaves
862 à la demande de Rostislav, prince morave, Michel III envoie Constantin / Cyrille étant son nom de moine (825 869) et son frère Méthode (827 – 885)
865 Baptême du khan Boris de Bulgarie (852-889)
867 874 passage des Serbes au christianisme
885 expulsion par les allemands du clergé slave de Moravie dont une partie se réfugie en Bulgarie
923 la Serbie maritime relève de Rome, la Serbie intérieure de Constantinople
988 baptême de Vladimir, prince de Kiev, et mariage avec Anne, fille de Romain II
1054 Rupture de communion entre Byzance et Rome. Il faudra attendre le 7 décembre 1965 pour que la communion soit rétablie


1.c. La compétition avec l’Islam - chronologie succincte

612 Le wisigoth Sisebut en Espagne prescrit aux juifs de se faire baptiser sous peine de bannissement. Même chose à la même époque par Héraclius en Orient [à vérifier]
632 mort de Mahomet (né en 570) à Médine
645 Chute d’Alexandrie (Égypte) aux mains des Arabes musulmans sous l’omeyyade Othman ; les Arabes se sont constitués une flotte puissante
673 677 siège de Constantinople sous Moawia de Damas
711 Victoire des Berbères et Arabes sur Rodrigue, élu roi en 710, au Guadalète sous l’omeyyade Walid 1er. Les Juifs se sont désolidarisés du sort de la royauté wisigothique, du fait de leur persécution [4]
718 Léon III brise le siège de Constantinople pour longtemps
725 sac d’Autun par les Arabo-berbères
732 Charles Martel, maire du palais entre 714 et 741, vainc à Poitiers les Arabes. Il reprend Avignon mais échoue à Narbonne
752 759 Pépin le Bref chasse les musulmans de Septimanie
756 la dynastie Omeyyade avec son émir, Abd-al-Rahman (r. 756-788) s’est réfugiée en Espagne. Cordoue en est la capitale.
Les mozarabes – les chrétiens vivant en Espagne musulmane - peuvent continuer à pratiquer le culte chrétien, mais discrètement et sans faire de prosélytisme. Ils bénéficient de la protection de l’émir, sous réserve de payer un impôt spécial dont sont dispensés les musulmans.
797 Alphonse II le Chaste (791-842) reprend Lisbonne aux musulmans
A partir de 827 la Sicile est attaquée par les Arabes
828 La Crète tombe aux mains des Arabes. Byzance la reconquerra en 961
846 Les Arabes remontent le Tibre et pillent Saint-Pierre-et-Saint-Paul
850 859 malgré l’interdiction des évêques de Cordoue et de Séville, des chrétiens choisissent le martyr volontaire, dont Euloge (mort martyr en 859)
867 Victoire de Dubrovnik de la flotte byzantine sur la flotte arabe
961 La Crète est reprise aux Arabes par le byzantin Nicéphore Phocas


2. Une articulation du politique et de l’ecclésiastique différente selon l’Orient et l’Occident

7§ Dans l’évangile de Matthieu, Jésus avait distingué deux ordres dans l’affaire fameuse de la question de l’impôt, l’ordre impérial civil et l’ordre religieux :

Mt 22,15-22 17 .. est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? (…) 21… rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

8§ Dans les deux cas, il s’agit de se comporter de manière juste, en payant son dû à chaque ordre. S’il a souligné leur différence et leur indépendance relative, Jésus n’a pas précisé leur articulation. On peut avancer en tout cas qu’il n’a pas remis en cause la légitimité de l’Etat romain, à la différence des sicaires.

9§ Dans ses lettres, Paul ne remettra pas en cause le droit « naturel » de l’Etat. Il écrira par exemple :

Rom 13,1-7
« 1 Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir,, car il n’y a d’autorité que par Dieu, et celles qui existent sont établies par lui… 6 C’est encore la raison pour laquelle vous payez des impôts : ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s’appliquer à cet office. 7 rendez à chacun ce qui lui est dû : l’impôt, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez.

10§ Il explicite plus avant la relation entre les deux ordres, en donnant un fondement théologique à l’obéissance au pouvoir impérial : les autorités servent le bien public en récompensant les bons et en punissant les méchants, mission qui légitime leur pouvoir et le devoir de leur obéir ; Paul assigne par ailleurs une origine divine à ce pouvoir, qui est donné – ou plutôt confié - d’en haut par Dieu.

11§ Si le pouvoir civil est ainsi garanti dans la perspective théologique de Paul, il en reçoit aussi des conditions : que le pouvoir s’exerce non plus pour la paix et la justice civiles, qu’il soit facteur de désordre en récompensant le méchant et en punissant le bon, et il n’est plus le pouvoir voulu par Dieu, il montre qu’il a perdu sa légitimité de la part de Dieu et donc qu’il devient légitime de lui désobéir.

12§ C’est là notre interprétation du passage de la lettre aux Romains de Paul. Paul n’a pas développé les conséquences de sa théologisation du pouvoir. Sans doute n’était-il pas prudent de coucher par écrit une théorisation de la contestation du pouvoir. En tous cas, selon notre lecture, Paul a certes participé à une sacralisation du pouvoir, qui semble ressortir d’une constante sociologique, mais cette sacralisation n’est pas absolue.

13§ Avec la conversion de Constantin au christianisme, l’Etat romain conserve encore son « droit naturel » : l’appareil ecclésiastique couronne et sacre l’empereur, mais il ne le “fait” pas : c’est l’élection par l’armée et/ou le sénat qui fait l’empereur, étant entendu que la providence divine s’exerce dans cette élection même. Il sera donc possible de montrer sur des mosaïques l’Auguste couronné directement par le Christ ou par la Vierge, sans que la couronne passe par les mains du patriarche de Constantinople.

14§ La tradition multi-séculaire de l’Etat antique romain va se retrouver dans l’Etat impérial byzantin, mais elle sera perdue en Occident. Quand le pape Léon III voudra couronner empereur Charlemagne, il devra aller chercher le rituel byzantin. Encore y apportera-t-il une modification majeure [5] :

  • le rite byzantin comportait la séquence : acclamation par les corps constitué laïque et ecclésiastique de l’homme providentiel (l’homme élu par la Providence divine pour exercer le pouvoir, l’oint), puis couronnement de l’Empereur par le Patriarche de Constantinople, puis prosternation du Patriarche devant l’Empereur.
  • Lors du sacre de Charlemagne, les deux premières étapes seront inversées : ce qui fait Charlemagne empereur en premier, c’est le couronnement par le Pape, et non l’acclamation.
  • La symbolique est claire, le pouvoir civil impérial se reçoit par intermédiaire de l’autorité ecclésiastique, et non plus directement de Dieu via l’acclamation.

14§ La situation différente en Orient et en Occident explique une histoire différente des relations entre pouvoir civil et autorité ecclésiastique.

15§ En Orient, la tradition impériale pré-chrétienne ininterrompue, garantie par un droit canonique constitué en corpus, permet au pouvoir civil de maintenir ses prérogatives et son autonomie. Il s’agit toujours du Constantin « treizième apôtre », chargé de protéger la religion chrétienne comme religion officielle unique de l’Empire. L’appareil ecclésiastique est alors intégré dans le dessein politique, et n’échappe à l’emprise politique impériale que grâce à ses institutions prophétiques / charismatiques, les institutions monastiques [ce qui fait qu’il serait exagéré de parler de césaropapisme pour l’Orient].

16§ En Occident, les pouvoirs « barbares » et l’autorité pontificale trouveront un intérêt mutuel dans la sacralisation de l’investiture royale et impériale. Mais le vide politique instauré par la disparition de l’Empire Romain d’Occident va amener des négociations longues, et des tâtonnements qui, par moment, ressembleront par trop à du « bricolage » - voir le couronnement – indirect cependant – du fils Louis par son père Charlemagne en 813 – cf. chronologie plus bas.

17§ A la différence de l’Empire byzantin, bénéficiant d’un équilibre stable, l’histoire montrera qu’en Occident, l’équilibre entre le pouvoir civil et l’institution ecclésiastique restera précaire : il sera renégocié plusieurs fois quand le rapport de force aura changé en faveur de l’un ou de l’autre des protagonistes.

18§ Pour l’instant, c’est l’Empereur qui a la haute main, en la personne de Charlemagne : cette domination apparaît dans l’acte qui a précédé son sacre, à savoir le jugement du pape Léon III en 800 sous la protection de Charlemagne. Charlemagne se présente comme le protecteur de la chrétienté latine, et ce rôle l’autorise à attendre de la hiérarchie ecclésiastique une totale collaboration, sinon une intégration à son administration centralisée.

19§ Lors de la seconde translation de l’Empire, Otton 1° poursuit la politique carolingienne de mainmise sur l’institution ecclésiale : contrôle de l’élection du pape, remise de la crosse et l’anneau aux évêques avant leur consécration par le métropolite.

20§ Cette situation sera modifiée par un processus qui trouvera son révélateur en Grégoire VII au second millénaire.

Chronologie succincte

494 le pape Gélase 1° (492 - 496) dira dans une lettre adressée à l’empereur Anastase : “Il y a deux pouvoirs principaux par lesquels ce monde est régi l’autorité (auctoritas) sacrée des pontifes et le pouvoir royal (regalis potestas). Mais l’autorité des pontifes est plus lourde d’autant qu’ils auront à répondre des rois eux-mêmes au tribunal du Juge Suprême” [6]
672 En Espagne, sacre du roi wisigoth Wamba (672 680)
732 733 Coup de force de l’empereur Léon III, iconoclaste, contre Rome qui défend l’usage des icônes : l’Illyricum est rattachée au patriarcat de Constantinople, et ne contribue plus au patrimoine de l’Eglise romaine. Idem pour la Sicile et la Calabre. [7]
739 appel au secours lancé à Charles Martel par le pape Grégoire III menacé par le Lombard Liutprand et ne pouvant compter sur l’empereur byzantin Léon III. Celui-ci décline l’appel.
6 janvier 754 A la demande du pape Étienne II monté au palais de Ponthion, Pépin accepte de sauver la Respublica romana. Le pape Etienne II sacre Pépin roi à saint Denis ; il consacre aussi ses fils Carloman et Charles, et son épouse Berthe : fin du principe d’élection de la nation franque.
755 Le lombard Aistof, battu par Pépin le Bref, livre les 22 villes de l’exarchat de Ravenne et de la Pentapole : l’Etat pontifical est en voie de constitution, qui ne disparaîtra qu’en 1870.
Entre 757 et 767 Constitutum Constantini, forgé sous Paul 1er, avec, en seconde partie, la « donation de Constantin » par laquelle il cède à Sylvestre 1er le palais du Latran, les insignes impériaux et surtout Rome ainsi que tout l’Occident au pape [8]
Noèl 800 couronnement à Rome de l’empereur Charlemagne (742-814) par le pape Léon III (795-816) Léon III donne le titre impérial à Charlemagne selon le rituel utilisé à Byzance, mais avec une modification. première translatio imperii, à la nation franque.
806 Charlemagne fait chanter le credo avec l’ajout du Filioque à la chapelle d’Aix alors qu’Orient et Occident sont sur le point de se faire la guerre à propos de la Vénétie et la Dalmatie [9]
809 Charlemagne fait approuver l’ajout du Filioque dans la récitation du credo au concile d’Aix, ce que désapprouve le pape Léon III : “legimus sed non cantamus” – nous lisons mais nous ne chantons pas [sous-entendu pendant la messe.]
812 Michel 1er reconnaît Charlemagne comme empereur d’Occident au traité d’Aachen, moyennant la rétrocession de la Vénétie, de l’Istrie et de la Dalmatie
813 Charles couronne lui-même son fils Louis (surnommé Louis le Pieux - 814 à 840) – mais pas directement : il pose la couronne sur l’autel de la Chapelle de son palais à Aix, et son fils la prend ensuite de l’autel : le pouvoir est reçu de Dieu, directement, sans l’intermédiaire de l’instance ecclésiastique. Ce geste semblera insuffisant puisque le Pape Étienne IV consacrera son fils à Reims en 816 - quand un équilibre se cherche, pourrait-on dire, à travers des tâtonnements plus ou moins inspirés.
814 Mort de Charlemagne (r. 768 – 814)
843 Traité de Verdun qui met fin à l’unité de l’Empire carolingien
863 synode romain sous Nicolas 1er demandant qu’Ignace retrouve son siège de patriarche de Constantinople aux dépens de Photius [10]
25 décembre 875 Charles le Chauve est couronné empereur par le pape Jean VIII
936 Otton se fait sacrer roi de Germanie à Aix-la-Chapelle
février 962 Otton (912-973) descend en Italie se faire sacrer empereur à Rome par le pape Jean XII (955-963), fondant ainsi le Saint Empire romain germanique. Deuxième translation de l’Empire, à la nation germanique cette fois.


3. Une pratique de l’art religieux différente entre Orient et Occident

[ Ce chapitre doit beaucoup à l’ouvrage suivant :
Cutler, Anthony, Spieser, Jean-Michel, Byzance médiévale 700 1204, texte de Cutler traduit de l’anglais par Arietta Papaconstantinou, Collection « L’univers des formes », NRF, Gallimard, 1996, p. 284]

21§ Le rapport à l’image représentant une réalité sainte (épisode de la vie de Jésus, Jésus Christ en gloire, personnage de la Vierge, des saints, épisodes et personnages saints de l’Ancien Testament) diffère entre Occident et Orient, nous semble-t-il.

22§ En Occident, l’image, qu’elle résulte d’une peinture ou d’une mosaïque, est reçue comme un artefact humain, sans aucune charge sacrale. Sa fonction est purement illustrative, elle sert de support pédagogique à l’évangélisation des gens simples : Grégoire le Grand la qualifiera de « prédication muette ». A partir du moment où l’image est perçue de cette manière par le peuple chrétien occidental, il n’y a pas lieu de redouter une quelconque idolâtrie envers l’image : telle sera la conclusion de Grégoire le Grand face à un évêque qui s’inquiétait de l’impact des images sur la piété populaire [11].

23§ Il n’en va pas de même dans la sensibilité orientale, qui investit l’image d’une charge de sacralité. La question sera alors de déterminer quelle en est l’intensité, ou plutôt le niveau ? S’il s’agit d’une adoration, d’une lâtrie, le geste envers l’image est condamnable car il devient idolâtrique : en effet, seul Dieu peut faire l’objet légitime de l’adoration en régime biblique.

24§ Il se trouve qu’une série d’empereurs orientaux vont considérer comme idolâtrique la relation aux images saintes ; ils entreprendront de remplacer les images de figures humaines par des images soit de la croix, soit de végétaux et d’animaux : ces empereurs rencontreront l’opposition du pape à Rome d’une part, et celle des monastères orientaux d’autre part. Pour sa part, la hiérarchie ecclésiastique orientale se sera montrée plutôt opportuniste pendant cette crise iconoclaste qui aura secoué l’Orient de 727 environ à 843.

25§ Les empereurs iconoclastes porteront l’affaire aussi sur le plan christologique : Jésus Christ en tant qu’il est vraiment Dieu, en tant qu’il est la deuxième personne de la Trinité, ne peut pas être représenté : la nature divine n’est pas représentable – comment représenter le Dieu invisible ? Le représenter comme un être humain ne serait pas rendre compte de ce qu’il est en vérité, d’après cet argument utilisé par les iconoclastes.

26§ Les partisans des icônes auront alors à répondre à ces questions : sur le plan christologique, ils répondront que Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, donne à voir, à toucher et à entendre dans, à travers et sous sa nature humaine, et que ce qu’il donne ainsi à sentir renvoie à sa nature divine :« Qui me voit voit le Père » [12]

Sur le plan théologique, les « iconodoules » (les « vénérateurs de l’icône ») préciseront le rapport à l’image sainte : il ne s’agit pas d’une adoration (latrie en grec) mais d’une vénération (doulie) de l’image. Quand les croyants touchent l’icône ou qu’ils l’embrassent, ils vénèrent l’image et, ce faisant, ils adorent le prototype de l’icône, à savoir Dieu.

27§ Sensibilité différente entre Orient et Occident donc dans le rapport à l’image, simple illustration en Occident, icône chargée de sacré en Orient. Nous aurions tendance à rapprocher cette différence d’attitude avec la légende de l’image d’Édesse : selon la légende, à la demande du roi Abgar d’Édesse transmise par des messagers, Jésus aurait imprimé miraculeusement les traits de son visage sur une étoffe qu’il aurait ensuite donnée aux messagers. Le roi Abgar, malade, aurait appliqué cette étoffe sur lui et aurait été miraculeusement guéri.

28§ Quel est le rapport avec les icônes ? Eh bien, cette image d’Édesse ne résulte pas d’un travail artisanal ou artistique, elle est l’œuvre de Dieu directement et elle est chargée d’une puissance sacrale – et il s’agit d’une icône. Ce statut rejaillit alors sur les icônes faites de main d’homme, dans la mesure où elles reproduisent fidèlement les icônes « non faites de main d’homme » (« acheiropoiëtes » en grec), qui ne peuvent être, elles, soupçonnées d’idolâtrie. On peut trouver là une explication a posteriori de la relative fixité des canons iconographiques en Orient : l’artiste n’est pas censé faire œuvre de créativité, il lui est demandé de suivre le code strict de l’iconographie, qui lui impose les couleurs, les attitudes, les vêtements, les personnages, les dimensions respectives, etc..

29§ Si l’Occident semble moins vibrer à la vue des icônes, il semble plus attiré par les statues, qui, dans un premier temps, servent de reliquaires. On sait l’utilisation par l’Antiquité grecque des statues utilisées pour représenter les dieux, et même pour les rendre présents à la cité qui les honore. Il en a résulté une grande méfiance des chrétiens pour les statues, méfiance que l’Orient a maintenue, mais non l’Occident [13].

30§ Signalons enfin la différence entre les basiliques byzantines et latines :

  • le plan grec conjugue les trois formes symboliques du cercle, du carré et de la croix : cercle de la coupole représentant le ciel ; carré sur lequel repose la coupole et qui symbolise la terre ; enfin les transepts qui forment une croix.
  • Le plan latin repose sur d’autres choix : les églises « universelles » (à la fois cémetériales, baptismales, de pèlerinage et de célébrations eucharistiques) vont être structurées en tenant compte des différentes fonctions qu’elles assurent : nef pour les fidèles venus pour l’office, chœur et sanctuaire pour le clergé qui officie, déambulatoires pour les pèlerins venus entrer en relation avec les reliques.

31§ Nous nous posons la question suivante : la vénération pour les reliques des saints, et les pèlerinages qui en résultent, ressortent plus de la piété latine que de la piété byzantine ? Cela pourrait expliquer alors l’introduction des déambulatoires dans les églises latines. [Nous ne faisons qu’émettre ici une hypothèse de travail].

32§ En Orient, l’utilisation de la coupole induit un effet esthétique précis [14] : les fidèles, en se tenant sous la coupole, éprouvent comme le fait d’entrer eux-mêmes dans l’espace tri-dimensionnel qu’elle dessine : eux aussi sont avec les saints et les apôtres qui regardent et louent le Seigneur Jésus Christ.

Chronologie succincte

544 image d’Édesse, le « Mandylion », redécouverte lors du siège par les Perses, d’après la tradition
574 arrivée à Constantinople de l’image de Kamouliana, acheiropiete, non faite de main d’homme
601 dans une lettre, Grégoire le Grand (540-604) encourage les images comme illustrations.
626 Lors du siège de Constantinople par les Avars, le patriarche emmène en procession sur les remparts l’image de la Théotokos
Janvier 730 interdiction des images à Constantinople par Léon III, contre le patriarche Germain. Le motif de la croix remplace les figures du Christ dans les absides, Ravenne échappe à cette politique
vers 730 Une théologie des images fut élaborée par jean Damascène (650-749) dans son traité sur la Défense des images saintes
732 733 Coup de force de l’empereur Léon III, iconoclaste, contre Rome qui s’oppose à sa politique iconoclaste : l’Illyricum est rattachée au patriarcat de Constantinople, et ne contribue plus au patrimoine de l’Eglise romaine. Idem en Sicile et Calabre, qui prive l’Eglise de Rome de patrimoines importants pour sa bureaucratie et ses diaconies [15]
741-775 l’empereur Constantin V, fils de Léon III, ne se limita pas à faire retirer et détruire les images, mais poursuivit durement leurs défenseurs.
6 Février 754 Concile iconoclaste de Hiereia qui décréta que l’eucharistie était la seule et unique image appropriée du Christ, et que les icônes de la Vierge Marie et des saints étaient des idoles, qu’il fallait détruire
765 Campagne de Constantin V contre les moines
775 780 Léon IV, iconoclaste
787 le concile de Nicée II, convoqué par la régente Irène, réhabilite le culte des images. Les 22 canons auraient été mal traduits en latin [16] et auraient ainsi entraîné leur rejet par Charlemagne : ce rejet s’exprimera dans Livres carolins rédigés par Théodulf d’Orléans (et non Alcuin) contre « l’adoration des images »
794 Charlemagne fait condamner au concile de Francfort les actes de Nicée II sur le culte des images [17].
813 820 Léon V l’Arménien s’empare du trône et relance l’iconoclasme
815 concile iconoclaste
815 à 843 prohibition des images sacrées
829 842 Empereur Théophile, iconoclaste
en 843 à la mort de l’empereur Théophile, son épouse Théodora rétablit définitivement le culte des images. D’où la fête chaque année du « dimanche de l’orthodoxie » (premier dimanche de carême) qui célèbre la victoire des « iconodoules », les « vénérateurs des icônes »
944 un général du Basileus Romain 1e s’empare du Mandylion – voir l’an 544 - à Edesse


Bibliographie

Usuels

  • Atlas historique, adaptation de l’allemand sous la direction de Pierre Mougenot, [D.T.V. Atlas zur Weltgeschichte, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1964], Stock, 1968, 619 p.
  • La Bible, Traduction œcuménique – édition intégrale TOB – 1988 CERF / Société Biblique Française, 1988, 3095 p.

Histoire

  • CAMELOT, Pierre-Th., Maraval, Pierre, “Les conciles oecuméniques – I Le premier millénaire”, Desclée, 1988, 90 p
  • FELLER, Laurent, Eglise et société en Occident, VII XIe siècle, [Her/Sedes 2001], Armand Colin, 2004, 283 p.
  • ARQUILLIERE, H.X. - L’Augustinisme politique - J. VRIN Paris 1972 - Deuxième édition
  • Histoire du christianisme des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard, tome IV, Evêques, moines et empereurs (610-1054)
    • RICHE, Pierre, Chap. 1. « De Grégoire le Grand à Pépin le Bref (VIIe milieu du VIIIe siècle), » p.607-682
    • RICHE, Pierre, Chap. 2. « Le christianisme dans l’Occident carolingien (milieu VIIIe s. fin IXe s.) » p.683-765
    • RICHE, Pierre, avec le concours de Jean-Marie Martin et Michel Parisse, Chap. 3, « La chrétienté occidendatle (Xe – milieu du XI e siècle) », p.767-866
    • KLOCZOWSKI, Jerzy, « la nouvelle chrétienté du monde occidental. La christianisation des Slaves, des Scandinaves et des Hongrois entre le IX e et le XI e siècles », p.869-943
    • HANNICK, Christian, « Les nouvelles chrétientés du monde byzantin : Russes, Bulgares et Serbes », p. 909-939

- En histoire de l’art

  • CUTLER, Anthony, SPIESER, Jean-Michel, Byzance médiévale 700 1204, texte de Cutler traduit de l’anglais par Arietta Papaconstantinou, Collection « L’univers des formes », NRF, Gallimard, 1996, 440 p.
  • Magazine Histoire du Christianisme, Hors série, automne 2010, Byzance, un art venu d’Orient – Mille ans de splendeur
  • Magazine Histoire du Christianisme, n°2, octobre 1999, L’expansion du christianisme
  • Magazine Histoire du Christianisme, n°26, février 2005, Byzance, l’apogée d’un empire

© Esperer-isshoni.fr, décembre 2010
© Esperer-isshoni.info, octobre 2014

[1Voir les conseils de Grégoire le Grand à Augustin concernant les pratiques païennes dans Hamman, Adalbert, Pour lire les Pères de l’Église, Cerf, p. 149

[2Histoire du christianisme des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard, tome IV, Évêques, moines et empereurs (610-1054)

  • Riché, Pierre, « Le christianisme dans l’Occident carolingien (milieu VIIIe s. fin IXe s.) » p. 719

[3Histoire du christianisme des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard, tome IV, Evêques, moines et empereurs (610-1054)

  • Riché, Pierre, « Le christianisme dans l’Occident carolingien (milieu VIIIe s. fin IXe s.) » p. 719

[4Riché, p. 637

[5voir Feller, Laurent, Eglise et société en Occident, VII XIe siècle, [Her/Sedes 2001], Armand Colin, 2004, p.144-145

[6ARQUILLIERE, H.X. - L’Augustinisme politique - J. VRIN Paris 1972 - Deuxième édition, p. 120

[7Feller, p. 140

[8Voir : Feller, Laurent, Église et société en Occident, VII XIe siècle, [Her/Sedes 2001], Armand Colin, 2004, p 141

[9Rappelons que le troisième article du Credo fixé depuis le concile de Chalcédoire dit :

"Je crois en l’Esprit Saint qui procède du Père, et qui, avec le Père et le Fils, reçoit même honneur et même gloire".

Charlemagne, à la suite des Wizigoths d’Espagne, fait dire :

"Je crois en l’Esprit Saint qui procède du Père et du Fils (Filoque en latin), et qui, avec le Père et le Fils, reçoit même honneur et même gloire".

[10Histoire du christianisme des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard, tome IV, Evêques, moines et empereurs (610-1054) Riché, Pierre, « Le christianisme dans l’Occident carolingien (milieu VIIIe s. fin IXe s.) » p. 712

[11Voir : Histoire du christianisme des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard, tome IV, Évêques, moines et empereurs (610-1054)
RICHE, Pierre, Chap 1. « De Grégoire le Grand à Pépin le Bref (VIIe milieu du VIIIe siècle), » p. 678

[12Citons largement Jean :

Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. » Jésus lui dit : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu : “Montre-nous le Père” ?
Évangile de Jean, 14,8-9

[13Références à fournir.

[14Nous nous sommes appuyés sur :
Cutler, Anthony, Spieser, Jean-Michel, Byzance médiévale 700 1204, texte de Cutler traduit de l’anglais par Arietta Papaconstantinou, Collection « L’univers des formes », NRF, Gallimard, 1996, p. 284

[15Voir : Feller, Laurent, Eglise et société en Occident, VII XIe siècle, [Her/Sedes 2001], Armand Colin, 2004, p. 140

[16Qu’on nous permette de douter d’une explication historienne qui nous semble simplette. Il n’y aurait pas eu de traducteur compétent à la chancellerie de Charlemagne ? Et, par contre, il y en aurait eu à Rome, puisque le Pape approuvera les canons de Nicée II ?
Ne faut-il pas plutôt pencher pour la thèse d’une lecture volontairement faussée des canons afin de justifier une politique indépendante, sinon opposée, au pouvoir byzantin ?
L’histoire, aussi bien ancienne que récente, montre que les pouvoirs politiques savent faire dire aux savants (traducteurs, théologiens, et maintenant ces nouveaux théologiens que sont les « experts scientifiques ») ce qu’ils veulent entendre.

[17Voir le canon 2 (Mansi XIII, 909 D) cité par Camelot, p. 67


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