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La naissance dans la Terre Pure - le point de départ

samedi 15 novembre 2014 par Phap

Sommaire général

1. Les auteurs et les textes majeurs du bouddhisme de la Terre Pure
2. La naissance dans la Terre Pure - le point d’arrivée
3.

La naissance dans la Terre Pure - le point de départ

4. La naissance dans la Terre Pure - La trajectoire du départ à l’arrivée
5. Shinran (1173-1263) et Hônen (1133-1212) - Quand le disciple va plus loin que le maître
6. Le concept de Terre Pure dans divers sutras du "Grand Véhicule"
7. Trois objections bouddhistes faites au courant de la Terre Pure
8. Quand Shandao 善導 (613-681) répond à l’objection fondamentale contre la Terre Pure

1§ La « naissance dans la Terre Pure d’Amida » désigne un mouvement qui peut être analysé en trois moments :

  • 1) le terminus ad quem, le point d’arrivée, la destination du mouvement, ici la « Terre Pure d’Amida » ;
  • 2) le terminus a quo, le point de départ, l’endroit d’où vient celui qui naît, ici le monde Saha 娑婆 ;
  • 3) la trajectoire entre le terminus a quo et le terminus ad quem.

Le point de départ : le monde Saha

11§ Comme nous venons de le voir, la Terre Pure d’Amida comporte des attraits qui font désirer y naître. Ces attraits apparaissent comme d’autant plus désirables, lorsque les auteurs les font jouer par contraste avec le Triple Monde.
Il nous semble que l’ôjôyôshû de Genshin représente l’aboutissement d’une telle démarche : Genshin y dresse le noir tableau de la vie humaine, accentuant l’angoisse qui étreint l’agonisant : pour Genshin, le mourant souffre surtout d’une terrible solitude, lui qu’accompagnent seulement ses mauvaises actions devant le juge infernal [1].

Genshin décrit aussi les affres des êtres dans les mauvaises destinées 惡趣 ou 三種惡道 de façon à provoquer l’effroi et la répulsion.
Genshin n’épargne pas non plus les habitants des demeures célestes : il montre l’angoisse atroce de l’être céleste qui arrive à la fin des fruits de ses bons actes 善業 et qui sait qu’il va devoir quitter son ciel de délices ; le sort de cet être céleste est d’autant plus pitoyable que les autres habitants, avertis de l’imminence de sa « chute », le tiennent en quarantaine : « il faut savoir que cette souffrance est pire que celle de l’enfer » [2].

12§ La noirceur du monde apparaît d’autant plus grande qu’il se trouve dans la période de la Décadence de la Loi 末法 mappô (jap.) [3] ou 末代 matsudai (jap.) [4].
Daochuo dit que, dans cet âge, il est devenu impossible de pratiquer la Loi dans l’univers Saha.
Daochuo a développé son point de vue en interprétant à sa façon le classement en deux voies des écoles bouddhistes de Tanluan.
Celui-ci l’avait trouvé chez Nagarjuna qui décrivait deux voies :

  • la voie de la pratique facile 易行道, qui est comme de se laisser amener à destination sur un bateau,
  • par opposition à la voie de la pratique difficile 難行道, la voie de terre [5].

- Nagarjuna a pu lui-même s’inspirer de la description de la huitième étape dans les Dix étapes des Bodhisattava, où le pratiquant avance désormais sans effort car il est transporté par un bateau porté par le vent [6]

- Nagarjuna propose la voie facile à un homme qui veut atteindre l’étape de non-régression sans faire d’efforts [7]. Nagarjuna caractérise la voie facile par la « pratique facile fondée sur la foi » [8] : pour Nagarjuna, elle se décline en un aspect mental (garder en mémoire avec révérence les dix Bouddha des dix directions) et un aspect vocal (réciter les noms des dix Bouddha des dix directions) [9].

- Tanluan interprète Nagarjuna en concentrant la voie facile sur le Bouddha Amida et ses vœux ; Tanluan semble penser, comme Nagarjuna, que la voie difficile reste praticable [10].

- Dans son Recueil de Bonheur-Paisible, Daochuo reprend la division des deux voies, en distinguant entre la Voie des Saints (qui regroupe les pratiques autres que celle de la Terre Pure) et la Voie de la Terre Pure.
Selon Daochuo, lui et ses contemporains sont déjà entrés dans le temps de la Décadence de la Loi, aussi seule la voie de la Terre Pure reste praticable [11]. Daochuo fait jouer le paradigme spécifique de la Terre Pure, à savoir l’impact du mappô sur la pratique, ce qui l’amène à distinguer la Voie de la Terre Pure des autres courants à l’intérieur du Mahayana ; on peut dire qu’avec lui commence l’identité de la Terre Pure comme école autonome [12].

- Hônen et Shinran reprendront, plusieurs siècles plus tard, cette conclusion, en se basant sur les mêmes prémices.

13§ L’argument de la Décadence de la Loi a certainement contribué au succès de l’idéal de la Terre Pure à l’époque de Daochuo ou de Hônen.
Cet argument a paru si décisif à Hônen qu’il a renoncé à toutes les autres pratiques pour ne plus garder que la pratique de la Terre Pure du nembutsu « jaculatoire » [13]. Cependant, l’historien aura intérêt à nuancer l’influence du mappô sur la mentalité de l’époque : le danger pour lui serait de surévaluer des évènements – famines, guerres civiles, épidémies, corruption des mœurs y compris et surtout chez les religieux de profession [14] – qui, tout compte fait, se produisent régulièrement dans l’histoire.
Si traumatisme il y a à l’intérieur d’une civilisation ou d’une époque, il est davantage à chercher du côté d’un ébranlement des paradigmes par lesquels une société pense et organise son monde [15].
Par ailleurs, nous venons de voir qu’il y avait au moins deux dates en circulation concernant le début du mappô  : la date de début de la Décadence de la Loi a pu faire l’objet de discussions à l’époque, comme, mutatis mutandis, la date de la fin du monde en « Occident ».
Pour terminer, rappelons que, selon le bouddhologue David W. Chappel [16], un auteur comme Shandao n’a pas promu la Terre Pure à partir de l’argument de la Décadence de la Loi [17] : pour Shandao, la Terre Pure présente suffisamment d’attraits par elle-même.

14§ Si Shandao n’éprouve pas le besoin de noircir outre mesure le monde Saha, il maintient qu’il y a urgence à passer « de l’autre côté », vers la Terre Pure d’Amida : cette urgence naît de ce que l’homme est en danger sur cette rive-ci, dans le monde Saha.
Shandao décrit la situation de l’homme dans le monde Saha par la célèbre parabole du chemin blanc et des deux fleuves, 一白道二河 [18] dont on sait qu’elle fait écho à une parabole de Tanluan [19].

15§ Dans les deux paraboles, il s’agit d’un homme en danger de mort, poursuivi par des bandits ; chez Tanluan, dans sa course éperdue d’est en ouest, l’homme se trouve acculé devant un fleuve.
Shandao le montre arrivant devant deux fleuves, l’un de flammes, l’autre d’eau déchaînée, séparés entre eux par un mince passage de sable blanc qui mène à la rive occidentale. Dans les deux paraboles, le monde Saha apparaît comme un monde où les passions (peur – l’eau - et colère – feu -) menacent de submerger l’homme, poursuivi par toutes sortes d’êtres malfaisants.
Le salut, chez Tanluan comme chez Shandao, consiste à échapper à ce terrible terminus a quo, et à passer dans le terminus ad quem.
Nous reviendrons sur ces paraboles plus bas.

16§ Nous terminerons l’analyse du terminus a quo sur le Sutra de la Contemplation.
Ce sutra met en scène la reine Vaidehi 韋提希, désespérée par la noirceur du monde où elle vit : son fils, le prince Ajatashatru 阿闍世, l’a fait emprisonner, tandis que parallèlement il a condamné son propre père, le roi Bimbisara 頻婆娑羅, à mourir de faim.
Comment échapper à un karma qui m’a valu un tel fils ? comment échapper à un monde de tant de soucis et de peines ? demande la reine en substance.
Elle supplie le Bouddha Sakyamuni de lui montrer une Terre Pure où elle pourrait échapper à de telles souffrances. Parmi celles que lui montre le Bouddha Sakyamuni, elle choisira la Terre Pure d’Amida, montrant ainsi sa supériorité par rapport aux autres Terres Pures.


Extrait du mémoire de Master soutenu à l’Institut Catholique de Paris, intitulé : "La naissance dans la Terre Pure du Bouddha Amida - La saisie par un autre ou la sortie du régime de la nécessité".


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© esperer-isshoni.info - novembre 2014

[1ASUKA Ryôko, Vers la Terre Pure, L’Harmattan, 1993, p.123.
Longtemps avant Genshin, le Sutra long disait déjà :

« Cependant tant qu’on demeure en ce monde, au milieu des désirs, c’est seul 獨 que l’on naît, seul 獨 que l’on meurt, seul 獨que l’on vient, seul 獨 que l’on va. Qu’elle soit agréable ou pénible il faut de toutes façons aller vers sa destinée et chacun doit y aller en personne, car nul ne peut prendre sa place. »

(Trois Soûtras et un Traité.., op. cit p.173 - Éracle traduit T.12,360,274c25-26).

[2ASUKA Ryôko, Vers la Terre Pure, op. cit., p.120

[3Cf. Hônen, Le gué ..., op. cit. p. 44 note 1.
Shinran signale cinq périodes :

  1. celle de la Loi alors que le Buddha est encore dans le monde 在世法
  2. celle de la Loi Correcte shôbô (jap) 正法,
  3. celle de la Ressemblance zôbô (jap.) 像法 de la Loi,
  4. celle de la Décadence mappô (jap) 末法 de la Loi,
  5. et enfin celle de la Disparition 滅法de la Loi (T. 83,2646,632c23-24).

On parle plus souvent des trois périodes, des trois âges, 三時 constitués par shôbô, zôbô et mappô. Le tableau suivant montre la logique présidant à la distinction des cinq périodes entre elles :
Tableau 1- Les périodes de la Loi

Période Doctrine de la Loi教présente Pratique 行possible Réalisation de l’Illumination 證 possible Bouddha présent
在世法 O O O O
正法 O O O N
像法 O O N N
末法 O N N N
滅法 N N N N

Pour plus de détails, voir GIRA Dennis A., Le sens de la conversion dans l’enseignement de Shinran, Maisonneuve et Larose, 1985 n.7 p.43
Shinran considère que la Voie des Saints n’est praticable (« opportune » d’après 時機) que pendant les deux premières périodes (聖道諸教爲在世正法。而全非像末法滅之時機。T.83,2646,632c23-24 ; Inagaki traduit en anglais : « the various teachings of the Path of Sages 聖道 were intended for the period when the Buddha was in the world and for the period of the Right Dharma, 在世正法 and not for the periods of the Semblance 像 Dharma, the Decadent 末 Dharma, and the Extinct滅Dharma »  ;
nous traduisons Inagaki en français : « les divers enseignements de la Voie des Saints étaient prévus pour les périodes de la présence du Bouddha et de la Loi Correcte, mais pas pour les périodes de la Ressemblance de la Loi, de la Décadence de la Loi et de l’Extinction de la Loi »).
Plus loin, Shinran dira que l’enseignement, la pratique et la réalisation de l’Illumination proposés par la Voie des Saints est devenue invalide depuis longtemps : 聖道諸教行證久廢。T.83,2646,642c6
(Inagaki traduit en anglais : «  in the various teachings of the Path of Sages, both practice and enlightenment have long become unrealizable  » ; nous traduisons Inagaki en français : « dans les divers enseignements de la Voie des Saints, à la fois la pratique et l’illumination sont devenues irréalisables depuis longtemps »).

[4Cf. Hônen,, Le gué ..., op. cit.,p. 44 note 1. Shinran affirme que 683 années se sont écoulées depuis le début de l’âge de la Décadence de la Loi (已以入末法六百八十三歳也 KGSS T.83,2646,633b21 ; Inagaki traduit en anglais : « we find that 683 years have already passed since the age of the Decadent Dharma began. » ; nous traduisons Inagaki en français : « nous trouvons que 683 années se sont déjà écoulées depuis que l’âge de la Décadence de la Loi a commencé »)), ce qui fait débuter le mappô en 552 A.D.
Voir aussi Suzuki, KGSS, n.273 p.290.
Un autre comput aboutit à la date de 1052 A.D. pour le début du mappô - cf. SHIGEMATSU Akihisa, « An Overview of Japanese Pure Land... », art. cit., n.31 p.311

[5Hônen, T.83,2608,2a27

[6Cf . Soûtra des Dix Terres, op. cit., p. 166 ; texte chinois en T.10,279,199c05-06.

[7Nagarjuna répond ainsi aux paroles (au souhait) d’un homme « lâche, méprisable, et non celles d’un cœur/esprit de grande détermination »
Nous traduisons Inagaki : “words of a cowardly and contemptible man, and not those of a brave man with a strong aspiration  », qui traduit le chinois : 弱怯劣無有大心. Cf. Nagarjuna T.26,1521,41a15 et b1.

[8Nous traduisons Inagaki : « the easy practice based on faith”, qui traduit le texte chinois de l’Analyse des dix stades attribué à Nagarjuna : 信方便易行(T.26,1521,41b).
La foi est désignée ici comme un 方便, hôben jap., un « moyen habile », upaya en sanscrit, ce que ne rend pas la traduction de Inagaki.

[9應以恭敬心執持稱名號(T. 26,1521,41b14 )
– Inagaki traduit en anglais : « [Those who wish to enter the Stage of Non-retrogression quickly] should reverently hold them in mind and recite their names » ;
nous traduisons Inagaki en français : « [Ceux qui veulent entrer dans l’Etape de Non-regression] devraient les garder à l’esprit et réciter leur nom [le nom des »Honorés du monde », des Bouddha] avec révérence ».

[10Tanluan cité par Hônen (Hônen,, Le gué ..., op. cit.,p.54).

[11Daochuo cité par Shinran : “We are now in the age of the Decadent Dharma. In the evil world of the five defilements, the Dharma-gate to the Pure Land is the only way possible for us” - trad. Inagaki du chinois : 當今末法。是五濁惡世。唯有淨土一門可通入路又云。(T. 83,2646, 629b12-13).
Nous traduisons l’anglais : « Nous nous trouvons désormais dans l’âge de la Décadence du Dharma. Dans le monde mauvais des cinq souillures, la porte du Dharma qui mène à la Terre Pure reste la seule voie praticable pour nous ».

[12Cf. BLUM, Mark L., The Origins and Development of Pure Land Buddhism, A Study and Translation of Gyõnen’s Jōdo Hōmon Genrushō, Oxford University Press, 2002, n.18 p.186.

[13Ducor traduit le chinois 稱念 shônen (jap.) par « nembutsu jaculatoire » (Hônen, Le gué.., op. cit. p. 116).
Ducor utilise aussi cette expression pour traduire nembutsu, lorsque ce dernier est opposé au 觀念 kannen (jap.) traduit par « nembutsu contemplatif » (Hônen, Le gué.., op. cit. p. 106).

[14La corruption des mœurs des religieux (qu’on se reporte au Decameron de Boccace pour les portraits de religieux hypocrites et débauchés) constitue un topos si universel qu’on peut y soupçonner le fantasme du « laïc » sur la vie « religieuse » plutôt qu’une réalité sociale historique.

[15De fait, Hônen et Shinran vivent à un moment de transition, avec le remplacement de l’ère Heian (794-1185) par l’ère de Kamakura (1185-1333) : à la culture des aristocrates esthètes de Kyôto succède à celle des guerriers de l’Est, suite à la guerre de Genpei (1180-1185) entre les Taira et les Minamoto

[16De fait, Hônen et Shinran vivent à un moment de transition, avec le remplacement de l’ère Heian (794-1185) par l’ère de Kamakura (1185-1333) : à la culture des aristocrates esthètes de Kyôto succède à celle des guerriers de l’Est, suite à la guerre de Genpei (1180-1185) entre les Taira et les Minamoto

[17Il avait cependant conscience de vivre pendant la période de mappô - cf. Hônen, Le gué ..., op. cit.,p. 110 note 1

[18Shandao (T.37, 1753, 270c-272a, 272b-273b), repris par Hônen (T.83,2608,11b14-12a13) et par Shinran ( T.83,2646,603b).

[19Cf. T 47,1957,3c10-15 traduit dans PAS, Julian F., Visions of Sukhavati ..., op. cit., p.147.
[On sait peut-être moins que le MPPS rapporte une parabole similaire : en particulier, on y voit un homme, oppressé par des ennemis mortels, qui se risque à traverser une rivière dangereuse pour passer sur l’autre rive, où « il y avait un pays étrange, pays bienheureux 國安樂(sukhavati), apaisé, pur 清淨 et exempt de tourments » MPPS, Tome 2, p.707.
Lamotte traduit : 河之彼岸即是異國。其國安樂坦然清淨無諸患難。(T.25,1509,25,145b18-19) - le rapprochement que nous proposons ici ne figure dans aucune de nos lectures].


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