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Emmanuel Carrère (1957-) et "Le Royaume" - Quand un écrivain moderne traite de la foi

vendredi 21 novembre 2014 par Phap

Table des matières

1. Quelle est la trajectoire personnelle de C. ?
2. Quelle est la thèse de C. sur le christianisme et sur le Christ ?
3. Quelle est la « réalité » finalement, d’après C. ?
4. D’après C. , y-a-t-il quelque chose à sauver dans le christianisme ou faut-il tout jeter ?
5. Comment réagissons-nous personnellement par rapport à la thèse de C. ?


1§ Nous avons lu le livre d’Emmanuel Carrère intitulé « Le Royaume », publié en 2014 aux éditions P.O.L.

2§ Notre intérêt pour ce livre s’explique d’abord par le fait que nous venions de donner une retraite sur le thème du Royaume en juillet 2014.
Au mois de septembre 2014, comme une personne nous avait dit sous forme de boutade que ce livre était « un livre à faire perdre la foi », et en tenant compte aussi du véritable buzz médiatique qui l’accompagnait, il nous a semblé pertinent de réfléchir sur cet ouvrage à partir de la problématique de la foi [1].

3§ Nous nous proposons de faire résonner en nous ce que dit le personnage central de l’ouvrage de son expérience religieuse, comment il a eu la foi chrétienne avant de la perdre au bout de trois ans, en respectant sa cohérence et son intégrité propres. Nous tenterons de restituer ses propos avec respect et honnêteté, avant de prendre à notre tour la parole pour faire part de l’écho que cela provoque en nous.

4§ Nous proposons notre réflexion personnelle sous forme de questions.

Deux remarques préliminaires :

  • Nous avons choisi de désigner par C. le personnage central de l’ouvrage qui s’exprime par un « Je ». Que ce « Je » soit un personnage fictif créé par l’auteur ou qu’il représente l’auteur lui-même n’est pas déterminant ici selon nous.
  • Nous renvoyons à des numéros de page, sans garantie. Il faut les lire comme des indications en y accolant « ou dans les parages ».


1. Quelle est la trajectoire personnelle de C. ?

5§ Réponse : Quelqu’un qui a cru pendant 3 ans (1990 à 1993), follement, puis qui a arrêté de croire sans que cela fasse de drame.

6§ Lors d’une messe très simple, alors que C. est torturé par sa névrose – il entend l’Évangile de Jean [2] :

En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas. [3]

7§ C. exprime un soulagement par rapport à un moi qui s’auto-torture, un moi divisé : selon nous, il se sent pris en charge par quelqu’un, il a l’impression que quelqu’un – qui ? – va prendre en charge son fardeau.

8§ [On sent un tiraillement ici : qu’entend C. par un moi qui veut aller là où il ne veut pas aller ? Est-ce que cela veut dire que la suite du Christ signifie renoncer à son Moi, à ce que l’on aime, à ce sur quoi on a fondé sa vie ? est-ce que cela veut dire faire table rase de tout ce que C. a été ? Est-ce que cela voudrait dire qu’on sacrifie ce que l’on a de plus cher sur l’autel de la volonté divine, comme Abraham a été amené à sacrifier son fils unique – à la différence que, cette fois-ci, le couteau ne serait pas arrêté ?

9§ Et notons-le, le nouveau moi là encore est divisé entre le moi qui veut et celui qui ne veut pas, il n’y a pas d’unité, il n’y a pas d’unification.]

10§ A partir de ce moment, C. se met à avoir une pratique assidue des sacrements, à lire et annoter chaque jour les Évangiles : il était, selon ses propres termes, un « catholique dogmatique ».
Cependant, il est travaillé par un questionnement : et si tout cela n’était pas vrai, si le Christ n’était pas ressuscité ? Si la réalité n’était pas là.
Petit à petit et sans drame, il va en arriver à la conclusion que tout cela n’est pas vrai, que le Christ n’est pas ressuscité, que la réalité n’est pas là. Cela à Pâques en 1993.

11§ Son éloignement de la foi commence par une visite au rayon "Littérature" de la librairie de la Procure à Paris. Là, à son corps défendant (mais pourquoi s’en défendait-il ?), il renoue avec son désir d’écrivain, de concourir avec d’autres pour attirer le public et les prix littéraires.
Et si la réalité, c’était cela, le microcosme littéraire avec ses ambitions, ses alliances, ses grenouillages, s’est-il alors demandé avec effarement ? Et « Si l’illusion, c’était le Christ ? » [4]

12§ Cela continue avec son effroi devant ce qui est arrivé à un enfant, emmuré vivant en lui-même après une anesthésie qui s’est mal passée [5].
Et si la réalité, c’était que cet enfant était réellement seul dans un cauchemar éveillé ? S’il n’y avait pas de Père pour venir consoler cet enfant emmuré littéralement en lui-même ?
[On trouve ici ce que C. appelle l’enfer : être enfermé vivant en soi, sans pouvoir communiquer, communier avec les autres. C. considère que la névrose à ce titre est un enfer. On retrouvera la figure de l’enfant emmuré vivant avec Éric de l’Arche, pour un autre dénouement]

13§ L’autre élément sera l’analyse qu’il suit en parallèle et qui l’amène à se demander si la figure du Dieu tout-puissant n’est pas une simple « béquille » qui viendrait jouer avec la figure du propre père de C. [6].


2. Quelle est la thèse de C. sur le christianisme et sur le Christ ?

14§ Réponse : Le christianisme est une invention de Paul qui a mythologisé et théologisé le message authentique de Jésus, et ce faisant l’a déjudaïsé.

  • 15§ Mythologisé : avec Paul tel que le dessine C. , Jésus n’est plus un simple être humain juif, il est un avatar de la divinité descendu du ciel comme il en existe tant dans la mythologie grecque.
  • Théologisé : Paul, qui n’a pas connu Jésus de son vivant, en fait une abstraction philosophique, un Logos hors histoire, supra-mondain, un Dieu somme toute.

16§ Or d’après C., contrairement à ce que disent Paul et les évangélistes, Jésus était très proche des Pharisiens d’une part ; d’autre part il n’a pas été condamné à mort par les grands prêtres juifs mais par les Romains qui voyaient en Jésus un séditieux.
Simplement, ceux qui ont écrit le Nouveau testament étaient issus de la gentilité, des nations païennes, et ils voulaient se faire bien voir des autorités romaines, aussi ont-ils minimisé la responsabilité des Romains dans sa mise à mort [7].

17§ En vérité, pour C. , Jésus n’est pas ressuscité. C. suit explicitement les traces de Renan [8] qui s’attache à présenter une vie de Jésus expurgée de toute intervention transcendante et qui exclut en particulier la résurrection.

18§ C. considère que c’est ce qui ressort de l’évangile de Marc. Si l’on considère qu’il contient la tradition la plus ancienne sur Jésus (avec la source Q) et si l’on considère que la finale de l’Évangile a été ajoutée plus tard [9], l’évangile se termine sur des femmes en pleurs et c’est tout, il n’y est pas fait mention de la résurrection.


3. Quelle est la « réalité » finalement, d’après C. ?

19§ Réponse : L’horizon de l’homme, c’est la mortalité, et c’est dans ce monde avec cet horizon qu’il doit vivre et tenter d’être heureux. Y compris dans la dimension sexuelle.

20§ C. reprend l’échange entre Ulysse et Calypso : le vrai bonheur pour l’homme, ce n’est ni l’éternité ni l’immortalité que l’on passerait de manière agréable en buvant sans jamais connaître les effets secondaires douloureux de l’ivresse, en faisant l’amour sans jamais s’en lasser et en goûtant la poésie autant qu’on le désire – sea, sex and sun en mieux et sans fin [10]

21§ Ce n’est pas non plus la version chrétienne de l’immortalité telle que la voit C. , un peu ennuyeuse, où tout le monde est assis dans de longues robes à écouter les anges chanter et où le seul désir qui s’exprime est le désir de la gloire de Dieu tandis que la sexualité ne joue plus [11]

22§ Le vrai bonheur pour l’homme, c’est accepter la réalité de la condition humaine, de sa finitude, en se disant que la réalité finalement est là. Et non pas dans la poursuite d’une immortalité chimérique, que cette immortalité soit proposée par une déesse plantureuse ou un Dieu unique austère.

23§ C. considère que le christianisme est intenable pour un être humain parce que ce que promet le Christ est une immortalité impossible
– Jésus lui-même d’ailleurs, dit C. , n’est pas ressuscité et par là-même le raisonnement de Paul sur la résurrection générale s’effondre [12]

24§ Non seulement la promesse d’immortalité du Christ est chimérique, mais même la façon qu’il propose de vivre est inhumaine, d’après C. , elle va à l’encontre de la nature humaine.
D’après C. , qui prête de manière erronée des propos de Paul à Jésus, Jésus aurait conseillé la chasteté aux époux, allant à l’encontre du sens commun le plus élémentaire : « ne désirez pas de femme » [13]. Jésus, cet homme peu – pas – porté sur la chose [14] et qui, en plus, demanderait à ce qu’on soit comme lui ?

25§ [Personnellement, je ne peux pas ne pas faire le rapprochement de cette conception de la réalité avec un texte encore plus ancien que celui d’Homère, l’épopée de Gilgamesh, écrite plus de 2 000 ans avant Jésus Christ en Mésopotamie.
Le héros Gilgamesh entreprend une quête de l’immortalité après avoir découvert à travers la mort de son ami que lui aussi était mortel.
Le héros fera l’expérience que l’accès à l’immortalité lui est interdit et que le bonheur pour lui, mortel, c’est de tenir par la main son enfant et d’enlacer sa femme pendant qu’il est encore vivant. Point barre.]

26§ Accepter donc sa condition mortelle pour accéder au vrai bonheur, à la réalité de la condition humaine, sans céder aux promesses d’immortalité illusoires.

27§ [Mais dirions-nous en contrepoint de C. , est-ce que le christianisme ne dit pas lui aussi que c’est dans, sous et à travers cette épaisseur humaine même, cette existence humaine même, que se joue l’éternité – et pas ailleurs ?

28§ Il nous semble que manque chez C. la notion de transfiguration :

  • le buisson du mont Horeb [15] brûlait sans se consumer, la présence de l’Ange du Seigneur en son sein ne le détruisait pas mais au contraire le rendait rayonnant, lumineux ;
  • la révélation de la divinité en Jésus transformait son humanité sans la détruire :

La conversion à la vie divine selon nous ne s’apparente pas à faire table rase - tabula rasa – mais à reprendre, purifier et élever ce qui existe déjà et qui déjà est bon – car celui qui a fait toutes choses les a faites dans la bonté, avec bonté.

29§ C. a-t-il perçu cette bonté qui accompagne tout ce qui est dans la foi biblique [16] ?
C’est sans doute parce qu’il ne l’a pas perçue qu’il redoute comme la mort (c’est le cas de le dire) une conversion qui s’apparente pour lui manifestement à une auto-mutilation de tout ce qui donne du goût à la vie – Dieu comme un père castrateur, pour reprendre une terminologie psychanalytique

30§ – pour la peur panique de C. « d’être touché par la grâce », voir son récit de la conversion d’une jeune fille qui du jour au lendemain change du tout au tout et entre au Carmel [17] ; voir aussi cet ami qui redoutait de devenir comme ce jeune homme touché par la grâce qui était entré au séminaire ; voir aussi comment il parle de la conversion de Paul, mutant qui n’a plus rien à voir avec l’ancien Saul et qui est devenu autre chose, à savoir le Christ qui vit en lui comme l’alien vit dans l’enveloppe corporelle de l’être humain qu’il a éliminé.
Voir aussi comment C. craint d’être touché par la grâce en revenant de l’Arche : « par bonheur, il ne se passa rien de tel [18] ». ].

31§ Et nous parlons d’éternité ici, pas d’immortalité : l’immortalité se définit négativement comme le fait de ne pas pouvoir mourir, - mais quelle temporalité implique-t-elle ? Une éternité qui serait longue, surtout vers la fin, comme le disait Woody Allen ?

A notre sens, l’éternité n’est pas une durée, c’est une intensité – et l’on a éprouvé quelque chose de cela à certains moments très fugaces et si intenses que la sensation du temps qui passe s’est évanouie – on n’est plus que dans un présent sans dimension, une présence d’une intensité infinie, sans passé ni futur, rien que le présent de ma présence qui est une présence de communion absolue.]


4. D’après C. , y-a-t-il quelque chose à sauver dans le christianisme ou faut-il tout jeter ?

32§ Réponse : Non, il ne faut pas jeter le christianisme avec l’eau du bain, car il contient quelque chose comme de la « bonté pure ».

33§ C. s’appuie sur trois exemples :

  • 1. celui de Jean-Claude Romand qui, après avoir vécu pendant 18 ans en prétendant être médecin, a fini par tuer sa femme, ses enfants et ses parents en 1993 ;
  • 2. celui de Pierre qui, dans les Évangiles, a renié par trois fois Jésus lors de son arrestation ;
  • 3. celui enfin de deux enfants trisomiques qui encadrent l’œuvre de C. : Pascal au début (p. 53), Élodie à la fin.

34§ Jésus, c’est celui qui peut donner au criminel d’échapper à l’enfer auquel C. donne un nom : la névrose.
C. voit définit l’enfer comme un enfermement en soi, une incapacité à aimer, à créer, impuissance redoublée par la jalousie envers la réussite des autres [19].

35§ Jésus, c’est aussi celui qui sans cesse pardonne à ceux qui ne cessent de le renier, dont le premier, Pierre, qui a l’honnêteté de rapporter sa défaillance [20].

36§ Enfin, Jésus est celui qui inspire des gestes tendres, des gestes inouïs comme de laver les pieds des disciples et qui de demande de faire comme lui.
C. cite Jean Vannier, fondateur de l’Arche, qui raconte comment en s’occupant d’Éric, un enfant enfermé, emmuré – encore cet enfer tant redouté par C.- , il a découvert qu’en donnant il recevait tout autant.
Et cela parce qu’il a pu rejoindre Éric en le lavant, - à la suite de Jésus qui s’est agenouillé pour laver les pieds des disciples, et qui a demandé à ce que l’on fasse comme lui. [21]

37§ Attention envers les petits, attention envers les enfants trisomiques, dont la simplicité a fortement marqué C. : ce qui le frappe chez eux, c’est qu’ils sont manifestement parfaitement à leur place, ils sont entièrement dans ce qu’ils font, ils sont entiers, ils ne sont pas partagés, pas divisés – comme lui a pu l’être.
C. dira à la fin du livre que c’est en regardant Élodie qu’il a l’intuition de ce que peut être le Royaume [22].

38§ Finalement, il s’agit de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, « ce bébé difforme et merveilleux, cet enfant trisomique qu’on nomme le christianisme » [23].


5. Comment réagissons-nous personnellement par rapport à la thèse de C. ?

39§ Réponse : Indépendamment du respect et de la sympathie sincères que nous éprouvons pour le personnage central C. dessiné par Carrère, pour nous, C. n’a pas su voir combien est désirable et beau le visage du Père, il n’a pas réussi à entrer dans la conscience de Jésus de Nazareth habitée par une relation filiale envers le Dieu d’Israël qu’il appelait Abba, Père.

40§ Qu’on soit clair. Il ne s’agit pas d’appliquer un jugement moral sur le personnage central du livre, ni de se moquer de lui, ni de le regarder de haut.
Il s’agit de dire comment ce que le personnage central dit de son expérience religieuse fait écho à notre propre expérience religieuse, celle d’un religieux dominicain de l’Église catholique latine.
Nous parlons de notre point de vue personnel que nous n’entendons imposer à personne. Nous proposons notre lecture sans prétendre à ce qu’elle soit la seule possible.

41§ Pour faire comme le personnage central qui fait référence au bouddhisme à plusieurs reprises, nous dirons deux choses en reprenant la terminologie de l’expérience religieuse dans le bouddhisme Zen :

  • 1) le personnage central a fait une expérience de satori incomplet – c’est notre point de vue, vous pouvez ne pas être d’accord et nous pouvons nous tromper.
  • 2) Le personnage central n’a pas réussi à intégrer le koan du père et des deux fils – c’est notre point de vue, vous pouvez ne pas être d’accord et nous pouvons nous tromper.

42§ Un satori incomplet. Il s’agit bien d’une expérience religieuse d’illumination, d’ouverture des yeux sur une perspective plus grande que celle habituelle, d’une sortie d’un auto-centrage – d’un enfermement. Cela dit, la force de ce satori provient d’un "soulagement" [24] : temporairement, le ricaneur perpétuel se tait, le moulin à sarcasmes arrête de tourner.

43§ C. se met à marcher sur la voie du Christ parce que quelque chose qui le taraudait a cessé – temporairement – de le dévorer intérieurement. Quelque chose a cessé en lui – qu’il va continuer à vouloir faire taire en lisant les écrits religieux, en posant les gestes religieux – en s’imposant des habitudes religieuses.
Ce satori repose sur du négatif : quelque chose qui s’arrête. Mais y-a-t-il quelque chose de positif qui ait commencé, qui ne soit pas seulement l’absence de souffrance ?

44§ Je le dis souvent, un engagement fondé sur des raisons négatives est fragile : que cessent les raisons négatives, et l’engagement n’a plus de base solide.
Ainsi, quelqu’un qui dirait : « je veux rentrer dans la vie religieuse parce que ma femme m’a quitté et que le monde est trop dur », celui-là construit sur du sable : il suffit qu’une autre femme vienne dans sa vie par exemple, et tout l’édifice de vie religieuse qu’il aura construit risque de s’écrouler – sauf si, entre temps, il a trouvé des raisons positives à son engagement religieux.

45§ Et c’est sans doute ce qui s’est passé pour C. Quand il s’est mis à aller mieux, quand il a découvert qu’il pouvait aimer (et aussi s’aimer soi-même sans doute), quand la crise est passée, la raison d’être de son engagement sur la voie du Christ s’est évanouie.

46§ Selon nous, un satori de niveau plus élevé dans l’expérience religieuse chrétienne contient un aspect positif : la rencontre entre un Moi et un Tu, la découverte par Moi que Tu m’aimes comme Je suis et là où J’en suis, et que si Je laisse cet amour se développer en Moi, Je serai toujours plus à même de me tenir à Ta hauteur parce que Tu m’attireras à Toi, parce que Tu me feras grandir [25]

47§ Ce satori plus élevé unifie la personne qui

  1. se sent reprise avec tout ce qu’elle est, avec toutes les ombres et les lumières de son passé,
  2. dans une communication avec une réalité ineffablement désirable et belle et bonne qui donne une plénitude d’éternité au moment présent
  3. et qui envoie vers un avenir habité par la promesse d’une vie commune où tout sera réconcilié, en harmonie, en paix – tout.

Tout l’homme dans toutes ses dimensions, tous les hommes, toute la création, réconciliés entre eux, avec eux-mêmes et avec celui que la Bible appelle Dieu. Le Royaume. Déjà là et pas encore.

48§ Cette rencontre pose un roc, la confiance en quelqu’un dont toute figure de paternité dérive [26] et que la Bible appelle Dieu, celui qui a fait toute chose dans sa bonté et par bonté – une formulation similaire avec un autre mot qu’utilisent beaucoup les chrétiens, serait dans l’amour et par l’amour.
Cette figure paternelle positive manque dans le satori chrétien de C. Or elle est fondamentale : la personne de Jésus de Nazareth ne se comprend pas sans cette référence incessante qu’il fait avec le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, avec le Dieu d’Israël qu’il appelle son père.

49§ C. a manqué nous semble-t-il quelque chose qui est constitutif de la conscience de Jésus, à savoir sa conviction qu’il entretient une relation unique, d’une intensité extraordinaire telle que personne ne l’a jamais eu avant lui et personne ne l’aura après lui – au point qu’il est celui qui vient inaugurer le Royaume de Dieu sur terre une fois pour toutes et définitivement. Cette relation, c’est une relation de filiation unique entre lui et Dieu.

50§ Cela nous amène à notre seconde proposition : C. n’a pas réussi à résoudre - c’est-à-dire à dissoudre – le koan  [27] posé par Jésus à ses disciples dans la parabole du père et des deux fils.
« C’est injuste », s’écrie le fils aîné, dans la reformulation qu’en fait C. L’amertume du fils aîné est légitime, disent les amis de C. à qui il a soumis ce koan.
Ce n’est pas seulement le fils aîné qui parle. Ce ne sont pas seulement les amis de C. qui parlent.
C’est d’abord et surtout C. .

51§ Pour dissoudre le koan, il faut saisir la pointe de la parabole : les deux fils, l’aîné comme le cadet, n’ont pas compris qui était leur père. Ils n’ont pas compris que leur père était bon. Pour tous les deux, le père est celui qui empêche de jouir, de faire la fête [28].
Le fils aîné n’avait qu’à le demander, son chevreau, et il l’aurait eu : la preuve, c’est que quand le fils cadet a demandé infiniment plus, quand il a demandé sa part d’héritage, son père la lui a donnée.

Leur imagination leur avait fait défigurer le visage de leur père. Comme Adam et Eve ont défiguré le visage de Dieu au jardin d’Éden en acceptant d’accueillir en eux la parole de défiance du serpent [29]. Il leur reste à comprendre qui est leur père, et comment sa bonté lui fait respecter infiniment leur liberté. Ils ne l’ont pas encore compris.

-  "Dieu est bon. Le Père est bon".
-  "Oui, mais ceci, oui mais cela… "
-  "le Père est bon. Dieu est bon."

Cela ne se pense pas d’abord. Cela se goûte, cela s’éprouve, cela s’expérimente.
D’abord.


© esperer-isshoni.info - novembre 2014

[1– la foi comme problème ? pour nous, la foi est d’abord une fête à vivre avant d’être un problème à résoudre mais bon, passons pour le moment

[2p.55-56

[3Jean 21,18 dans la traduction de la Bible de Jérusalem

[4p. 74

[5p. à fournir

[6p.122.125

[7En contrepoint de cette thèse, on peut lire le petit livre de l’exégète Daniel Marguerat et de l’historien Éric Junod : "Qui a fondé le christianisme ?" publié en 2010 aux éditions Labor et Fides - Bayard, 119 p.

[8p. 361

[9Carrère a traduit l’évangile de Marc avec Hugues Cousin pour la Bible des éditions Bayard – c’est Hugues Cousin qui a signalé à Carrère cette hypothèse exégétique communément admise (p. 569)

[10P. 294

[11page à fournir

[121 Corinthiens 15,12-20 dans la traduction de la Bible de Jérusalem :

12 Or, si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? 13 S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité. 14 Mais si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi.
15 Il se trouve même que nous sommes des faux témoins de Dieu, puisque nous avons attesté contre Dieu qu’il a ressuscité le Christ, alors qu’il ne l’a pas ressuscité, s’il est vrai que les morts ne ressuscitent pas.
16 Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. 17 Et si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi ; vous êtes encore dans vos péchés. 18 Alors aussi ceux qui se sont endormis dans le Christ ont péri.
19 Si c’est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.
20 Mais non ; le Christ est ressuscité d’entre les morts, prémices de ceux qui se sont endormis.

[13p. 485-486. Cette attribution erronée serait-elle un lapsus révélateur ?

[14p. 301

[15Exode chapitre 3. Extrait de la T.O.B. (Traduction oecuménique biblique) :

1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. 2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »

4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. »
Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.

7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux, 10 va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. »

.

[17p. 62

[18p. 636

[19p. 435

[20cette honnêteté de Pierre, mais aussi des Évangiles et de l’Église impressionnent favorablement C., signalons-le

[21p. 632

[22p. 638

[23p. 498

[24sic

[25Nous nous inspirons du premier satori expérimenté par Augustin qui a converti son intelligence. Augustin devra vivre un second satori pour que son affectivité soit elle aussi convertie.
Cf. Figures spirituelles chrétiennes - Augustin, le rhéteur devenu pasteur.

[26Ephesiens 3:14-15 dans la traduction de la Bible de Jérusalem :

14 C’est pourquoi je fléchis les genoux en présence du Père 15 de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom.

[27Pour ce terme du bouddhisme Zen Rinzai, voir : Le koan dans le Zen


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