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L’exercice d’équilibre du concile Vatican 2 : le contexte de Nostra Aetate

samedi 8 février 2014 par Phap

1§ La déclaration Nostra Aetate ouvre un chantier qui n’existait pas auparavant dans la conscience ecclésiale catholique, et qui correspond à la situation nouvelle du monde sécularisé. En ce sens, elle s’inscrit dans le mouvement voulu par Jean XXIII pour le concile Vatican II : un aggiornamento, une mise à jour de la conscience qu’a l’Église d’elle-même et du monde.

2§. Encore faut-il préciser que, dans l’esprit des papes conciliaires Jean XXIII et Paul VI, cet aggiornamento ne portait pas sur la doctrine, sur le dépôt de la foi : il s’agissait d’adapter la forme par laquelle ce dépôt de la foi était porté dans le monde, mais non le fond. Jean XXIII l’avait dit par avance, il n’eût pas été besoin de convoquer un nouveau concile s’il s’était agi d’énoncer le dogme : ce dernier était censé être fixé par les conciles précédents  [1].

Pour Jean XXIII, il s’agissait pour l’Église de se pencher sur le monde (selon l’expression ultérieure de Paul VI) et de lui proposer à nouveaux frais un dépôt qui, lui, était immuable  [2]. L’accent se voulait donc pastoral  [3], et non théorique.

3§. Le passage important à citer ici est le suivant  [4] :

oportet ut haec doctrina certa et immutabilis, cui fidele obsequium est praestandum, ea ratione pervestigetur et exponatur, quam tempora postulant nostra. Il faut que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque.
Est enim aliud ipsum depositum Fidei, seu veritates, quae veneranda doctrina nostra continentur, aliud modus, quo eaedem enuntiantur, eodem tamen sensu eademque sententia. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée.
Huic quippe modo plurimum tribuendum erit et patienter, si opus fuerit, in eo elaborandum ; scilicet eae inducendae erunt rationes res exponendi, quae cum magisterio, cuius indoles praesertim pastoralis est, magis congruant. Il faudra attacher beaucoup d’importance â cette forme et travailler patiemment, s’il le faut, à son élaboration ; et on devra recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral  [5].

Un coup de barre à « tribord »  [6]

4§. Ouverture donc au monde, écoute de ses attentes, mais à partir d’une position claire et non négociable : l’Église, parce que corps tout à la fois humain et divin, est dans le monde sans être du monde : elle ressort, pour une part, d’un principe divin qui lui est coextensif, ce qui explique que, plus tard à la clôture du concile, Paul VI la montrera se penchant sur le monde [7]. Elle se penche parce qu’elle voit plus loin, parce qu’elle vit de quelque chose d’autre que ce qui anime le monde dans lequel elle se tient mais dont elle ne ressort pas.

5§. Citons Jean XXIII dans son discours d’ouverture du Concile Vatican II le 11 octobre 1962 [8] :

Haec non intermisso studio triumphum divinae et humanae illius Societatis extollunt, scilicet Ecclesiae Christi, quae a Divino Redemptore nomen, gratiae munera, vimque accipit totam. Avec une constante ferveur, ils [les Conciles précédents] ont proclamé le triomphe de cette société à la fois divine et humaine qu’est l’Église du Christ, laquelle a reçu du divin Rédempteur son nom, son sens et le don de la grâce.

6§. Cela a pu être oublié par la suite lorsque la différence entre l’Église et les autres communautés religieuses a pu être gommée : le caractère humano-divin de l’Église est rappelé dès le début du concile par Jean XXIII , et l’Église dont il parle est une Église triomphante – le mot « triomphe » est utilisé à propos de l’Église du Christ. Cela peut choquer les lecteurs actuels que nous sommes, mais cela nous rappelle le danger de l’anachronisme en histoire, à savoir l’erreur méthodologique qui consiste à projeter des éléments actuels (faits, valeurs) dans le passé.

7§. Que l’on soit bien clair : ce qui est dit ici décrit non pas notre propre position, mais la position du Magistère en la personne de Jean XXIII quand il a voulu le concile. Cela peut entrer dans le jeu des affrontements partisans, on peut le regretter – mais c’est d’abord un fait incontestable selon nous, jusqu’à preuve du contraire.

8§. On peut supposer que Jean XXIII s’employait ainsi à donner des gages à une frange opposée à la tenue du Concile, frange dont on peut entendre les craintes si l’on veut bien lire en ce sens les propos de Jean XXIII que nous avons cité plus haut, propos repris ensuite dans le discours de clôture prononcé par Paul VI le 7 décembre 1965  [9] : voici ce que dit Paul VI :

Adhuc resonant in hac Petriana Basilica verba, quae in auspicali huius Concilii allocutione prolata fuerunt a Decessore Nostro fel. rec. Ioanne XXIII, quem iure optimo auctorem huius Oecumenicae Synodi agnoscere possumus. Tunc ille Pontifex ita locutus est : « Quod Concilii Oecumenici maxime interest hoc est, ut sacrum doctrinae christianae depositum efficaciore ratione custodiatur atque proponatur . . .(..) » (Discorsi, 1962, p. 583). Ils résonnent encore dans cette basilique les mots prononcés lors du discours d’ouverture par Notre vénéré prédécesseur Jean XXIII, que Nous pouvons bien appeler l’auteur de ce grand rassemblement.

« La tâche la plus importante du Concile, disait-il, est de garder et de proposer d’une manière plus efficace le dépôt de la foi chrétienne.(..) »

Un coup de barre à bâbord [10]

9§. La crainte est de voir le « dépôt de la foi » dénaturé. Jean XXIII puis Paul VI réaffirment qu’il s’agit de « garder » le dépôt de la foi, ce qui devait contribuer à rassurer ceux qui voulaient « qu’on ne touche à rien », pour le dire trivialement. L’inquiétude pouvait cependant renaître du fait qu’en même temps, les deux papes redisaient leur intention de changer la façon dont ce dépôt était proposé, afin que l’annonce soit plus « efficace », autrement dit qu’elle soit adaptée au monde moderne.

10§. Or Jean XXIII refusait manifestement de « continuer comme avant », comme l’indique l’attaque virulente qu’il adresse à des détracteurs invisibles dans son discours d’ouverture précité :

Saepe quidem accidit, quemadmodum in cotidiano obeundo apostolico ministerio comperimus, ut non sine aurium Nostrarum offensione quorundam voces ad Nos perferantur, qui, licet religionis studio incensi, non satis tamen aequa aestimatione prudentique iudicio res perpendunt. Hi enim, in praesentibus humanae societatis condicionibus, nonnisi ruinas calamitatesque cernere valent ; dictitant nostra tempora, si cum elapsis saeculis comparentur, prorsus in peius abiisse ; atque adeo ita se habent, quasi ex historia, quae vitae magistra est, nihil habeant quod discant, ac veluti si, superiorum Conciliorum tempore, quoad christianam doctrinam, quoad mores, quoad iustam Ecclesiae libertatem, omnia prospere ac recte processerint. Il arrive souvent que dans l’exercice quotidien de Notre ministère apostolique Nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre et comme si du temps des Conciles d’autrefois tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les moeurs et la juste liberté de l’Église.
At Nobis plane dissentiendum esse videtur ab his rerum adversarum vaticinatoribus, qui deteriora semper praenuntiant, quasi rerum exitium instet. Il Nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin.

11§. Jean XXIII dénonce ici les « prophètes de malheur », au nom de sa conception propre de l’histoire, une conception marquée par un optimisme de principe : le passé (sous l’angle de la doctrine et des mœurs, tels qu’ils ont été traités par les Conciles précédents, ainsi que du rapport politique de l’Église à la puissance temporelle – on peut y entendre le regret d’une partie de l’Église face à la perte du statut d’Église d’État ou d’Empire) n’est pas nécessairement meilleur que le présent, ou, pour le dire autrement, le présent peut être meilleur que le passé, ou du moins aussi bon. Plus fondamentalement, Jean XXIII qualifie l’histoire de « maîtresse de vie » qui peut nous apprendre quelque chose. Jean XXIII prépare une conception de l’Église qui certes, édicte, mais aussi écoute. [Le thème des « signes des temps » n’est sans doute pas loin, s’il n’est pas déjà là : il faudrait continuer la recherche ici].

12§.Paul VI, dans son discours de clôture mentionné précédemment, enfonce le clou :

Hic habitus mentis, ortus ex eo quod Ecclesia superiore aetate, praeterito ac maxime hoc saeculo, abfuit et disiuncta est a profano ingenii cultu, hic habitus mentis, quem munus Ecclesiae salvificum ac primarium nullo non tempore ingerit, in Concilio efficaciter et continenter obtinuit. Cette attitude, provoquée par l’éloignement et les ruptures qui séparèrent l’Église de la civilisation profane au cours des siècles derniers, surtout au XIXe et en notre siècle, et toujours inspirée par la mission de salut qui est essentielle à l’Église, a fortement et constamment fait sentir son influence dans le Concile :
Quam ob rem quibusdam ea suspicio est iniecta, ut putarent in hominibus et actis Synodi plus aequo ac nimis indulgenter praeponderasse illam rationem, quae ex « relativismi » doctrina inhaeret mundo externo, rebus, quae fugaci cursu geruntur, novis modis, qui in humano cultu invalescunt, necessitatibus, quae oriuntur, cogitatis aliorum ; idque cum detrimento fidelitatis, quae a maioribus acceptae doctrinae debetur et cum damno religiosae mentis ac voluntatis, quas Concilii proprias esse oportet. au point de faire naître chez certains le soupçon qu’à cause de l’influence de la doctrine du « relativisme » un excès de tolérance et de considération pour le monde extérieur, l’actualité qui passe, les modes en matière de culture, les besoins contingents, la pensée des autres, aient prévalu chez certains membres du Concile et dans certains de ses actes, au détriment de la fidélité due à la tradition et aux finalités de l’orientation religieuse du Concile lui-même.
Non equidem arbitramur ei tribuendam esse talem perniciem, si eius vera et recondita consilia et germani actus spectantur. Pour Notre part, Nous n’estimons pas qu’on puisse taxer de pareille déviation ce Concile, en ce qui concerne ses véritables et profondes intentions et ses manifestations authentiques.

13§. L’argumentation de Paul VI est claire : il s’agit de combler un fossé qui s’est creusé entre la « civilisation profane » et l’Église. Paul VI fait débuter ce processus de divorce « au cours des siècles derniers » et le fait culminer au XIX e siècle : nous émettons l’hypothèse que, dans la pensée de Paul VI, cet écart provient de la « sécularisation » croissante de la société (occidentale), autrement dit de son développement autonome en dehors de toute considération de ce que tient l’Église.

14§. La réfutation de Paul VI est tout aussi explicite : le concile n’a pas versé dans le « relativisme », entendu comme une prise en compte excessive de « ce monde qui passe » (pour reprendre une expression paulinienne) au détriment de l’intégrité du « dépôt de la foi ». Nous notons ici l’engagement ferme et solennel de Paul VI en faveur du Concile contre ses invisibles détracteurs : le fait que Paul VI doive engager son autorité papale dit assez la force de l’opposition au Concile, opposition que Jean XXIII avait déjà dû surmonter. Nous verrons - dans le cadre de notre étude du dialogue interreligieux -, que cette opposition n’a pas désarmé.


© esperer-isshoni.fr, mai 2010

[1Citons Jean XXIII dans son discours d’ouverture du Concile Vatican II le 11 octobre 1962 :

6. (..) Neque opus nostrum, quasi ad finem primarium, eo spectat, ut de quibusdam capitibus praecipuis doctrinae ecclesiasticae disceptetur, atque adeo fusius repetantur ea, quae Patres ac theologi veteres et recentiores tradiderunt, et quae a vobis non ignorari sed in mentibus vestris inhaerere merito putamus. 6. (..) Nous n’avons pas non plus comme premier but de discuter de certains chapitres fondamentaux de la doctrine de l’Église, et donc de répéter plus abondamment ce que les Pères et les théologiens anciens et modernes ont déjà dit. Cette doctrine, Nous le pensons, vous ne l’ignorez pas et elle est gravée dans vos esprits.
Etenim ad huiusmodi tantum disputationes habendas non opus erat, ut Concilium Oecumenicum indiceretur. En effet, s’il s’était agi uniquement de discussions de cette sorte, il n’aurait pas été besoin de réunir un Concile œcuménique.

Texte latin
Texte français dans La Documentation catholique, n°1387, 4 novembre 1962

[2Citons Jean XXIII dans son discours d’ouverture du Concile Vatican II le 11 octobre 1962 :

5. Quod Concilii Oecumenici maxime interest, hoc est, ut sacrum christianae doctrinae depositum efficaciore ratione custodiatur atque proponatur. 5. Ce qui est très important pour le Concile oecuménique, c’est que le dépôt sacré de la doctrine chrétienne soit conservé et présenté d’une façon plus efficace.
6. (..) Scilicet Concilium Oecumenicum primum et vicesimum (…) integram, non imminutam, non detortam tradere vult doctrinam catholicam, quae, licet inter difficultates et contentiones, veluti patrimonium commune hominum evasit. 6. (..) Le XXI Concile œcuménique (..) veut transmettre dans son intégrité, sans l’affaiblir ni l’altérer, la doctrine catholique qui, malgré les difficultés et les oppositions, est devenue comme le patrimoine commun des hommes.

Texte latin
Texte français dans La Documentation catholique, n°1387, 4 novembre 1962

[3Paul VI parlera aussi du « caractère pastoral que le Concile a voulu et dont il a fait en quelque sorte son programme » dans son discours de clôture du concile prononcé le 7 décembre 1965.
Texte latin
Texte français

[5Paul VI fera sienne les orientations de Jean XXIII (orientation pastorale plus que dogmatique, désir d’un rapport fraternel, dans un langage de tous les jours, sans anathème avec le monde – et en même temps rappel de l’autorité de l’Église), comme le confirme son discours de clôture du Concile prononcé le 7 décembre 1965 :

Nunc vero animadvertere iuvat, Ecclesiam per suum magisterium, quamvis nullum doctrinae caput sententiis dogmaticis extraordinariis definire voluerit, nihilominus circa plurimas quaestiones cum auctoritate doctrinam proposuisse suam, ad cuius normam homines hodie tenentur conscientiam suam suamque agendi rationem conformare. Mais il est bon de noter ici une chose : le magistère de l’Église [plutôt « l’Église par son magistère »], bien qu’il n’ait pas voulu se prononcer sous forme de sentences dogmatiques extraordinaires, a étendu son enseignement autorisé à une quantité de questions qui engagent aujourd’hui la conscience et l’activité de l’homme ;
Ecclesia pratetera, ut ita dicamus, cum nostrorum temporum hominibus colloquium iniit ; semperque auctoritatem virtutemque suam retinens, ipsam tamen loquendi rationem adhibuit facilem et amicam, quae caritatis pastoralis propria est. Voluit enim ab hominibus audiri atque intellegi. Quapropter, non ad solam hominis intellegentiam verba sua convertit, sed dicendi genere usa est, quod hodie communiter usurpatur in serendis colloquiis, quae quidem ex vitae usu, quo nituntur, il en est venu, pour ainsi dire, à dialoguer avec lui ; et tout en conservant toujours l’autorité et la force qui lui sont propres, il a pris la voix familière et amie de la charité pastorale, il a désiré se faire écouter et comprendre de tous les hommes ; il ne s’est pas seulement adressé à l’intelligence spéculative, mais il a cherché à s’exprimer aussi dans le style de la conversation ordinaire.
et ex sinceris humanitatis sensibus, quibus afficiuntur, maiorem vim capiunt ad alliciendum et ad persuadendum. Ecclesia scilicet collocuta est cum nostrae aetatis hominibus, uti sunt. En faisant appel à l’expérience vécue, en utilisant les ressources du sentiment et du cœur, en donnant à la parole plus d’attrait, de vivacité et de force persuasive, il a parlé à l’homme d’aujourd’hui, tel qu’il est.

Texte latin
Texte français
On entend dans l’accent sur le dialogue l’écho de la première encyclique Ecclesiam Suam de Paul VI.

[6L’image fait référence au domaine de la navigation sur l’eau – l’Église n’est-elle pas souvent comparée à un bateau ? - et non celui de la politique.

[7Texte latin

|Ecclesia ad hominem et ad mundum se inclinat, sed simul etiam ad Dei regnum extollitur. |L’Église se penche sur l’homme et sur la terre, mais c’est vers le royaume de Dieu que son élan la porte. |

[8Texte latin.
Texte français dans La Documentation catholique, n°1387, 4 novembre 1962

[10L’image fait référence au domaine de la navigation sur l’eau – l’Église n’est-elle pas souvent comparée à un bateau ? - et non celui de la politique.


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