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Le bouddhisme Theravada - Quelles autorités sont légitimes ?

vendredi 6 février 2015 par Franck

Table des matières

  1. Les autorités scripturaires
  2. L’Éveillé, Guide des Mondes

1§ Aujourd’hui, nous allons partir de la source, du bouddhisme originel [1]. Ce passage par le « bouddhisme originel » est indispensable si l’on veut pouvoir comprendre les airs de famille entre les différents bouddhismes que nous allons voir par la suite.

2§ Nous reconstruirons ce bouddhisme originel à partir de la Doctrine des Anciens, le Theravada.

3§ Rappelons les trois grands courants du bouddhisme actuel en Asie :

  1. Le Theravada qui se revendique du « bouddhisme originel » : il est implanté surtout au Sri Lanka, Birmanie, Laos, Thaïlande et Cambodge. Il compte 100 millions de membres [2].
  2. Le Grand Véhicule Mahayana, qui perçoit – péjorativement - le Theravada comme "Petit Véhicule" Hinayana : il se trouve en Chine, Japon, Corée. Il compte 300 millions de membres.
  3. Le Véhicule du Diamant, Vajrayana, qui a intégré des éléments tantriques : implanté au Tibet et en Mongolie, il compte 8 millions de membres.

Les autorités de référence. « Quelle est votre légitimité à parler ? »


1. Les autorités scripturaires

5§ Après la disparition du Bouddha Sakyamuni [3], ses disciples ont été confrontés à des interprètes du message du Bouddha revendiquant chacun une autorité incontestable. Comment trancher dans un sens ou dans l’autre ?

6§ Un sutra (c’est-à-dire un texte réputé contenir les paroles mêmes du Bouddha Sakyamuni) donne des règles de discernement. Ce sutra s’appelle le sutra des quatres grandes autorités  [4] :

« Supposons, ô moines, qu’un moine déclare :

  • « C’est en face du Bienheureux, ô frère, que je l’ai entendu. (respectivement :
  • « C’est en face de la communauté (Sangha)
  • « C’est en face de moines doyens
  • C’est en face d’un moine doyen »



C’est en face de lui que je l’ai appris : c’est la Doctrine, c’est la Discipline, c’est l’Enseignement du Maître ».

In this fashion, bhikkhus, a bhikkhu might speak : ’Face to face with

  • the Blessed One, brethren … ;
  • a community. ’ ;
  • several bhikkhus who are elders, ’ ; or :
  • a single bhikkhu who is an elder’.



I have heard and learned thus : This is the Dhamma and the Discipline, the Master’s Dispensation’

8§ Le moine légitime son propos en s’appuyant sur une des quatre autorités (d’où le titre). Le Bouddha Sakyamuni indique alors quoi faire pour accepter ou rejeter ce propos :

« Sans les accueillir, sans les rejeter, mais en ayant étudié soigneusement les syllabes et les mots de ses paroles,
il faut les confronter aux Sermons, il faut les comparer au code de la discipline.
In such a case, bhikkhus, the declaration of such a bhikkhu is neither to be received with approval nor with scorn. Without approval and without scorn, but carefully studying the sentences word by word, one should trace them in the Discourses and verify them by the Discipline.

9§ Vous aurez reconnu les sutra (les sermons) et les vinaya (le code de la discipline). Sutra et vinaya constituent deux des "trois corbeilles" tripitaka du canon du Theravada, la troisième corbeille étant constituée par les « commentaires des Sutra », les abhidharma  [5].

10§ Par ailleurs, la corbeille des sutra a été divisée en 5 "recueils" nikaya  [6] :

  1. recueil des sutra longs digha nikaya (abrégé en DN ou D),
  2. recueil des sutra moyens Majjihima nikaya (MN ou M)
  3. et recueil des sutra courts samyutta nikaya (SN ou S)
  4. recueil des sutra classés par nombre angutara nikaya (AN ou A - le sutra des 4 grandes autorités figure dans les sutra de nombre 4
  5. recueil de sutras divers : khuddaka nikaya (KN ou K - y figurent les récits des vies antérieures jataka du Bouddha Sakyamuni et le dharmapada) [7]

11§ Suivant la recommandation du sutra des quatre grandes autorités, nous appuierons nos propos sur les sutra et sur l’abhidharmakosa de Vasubandhu.

12§ Les autorités scripturaires disposent d’une grande légitimité, supérieure à celles des 4 grandes autorités. Elle n’est cependant pas absolue, comme le montre le sutra aux kalama [8].

« Ne vous laissez pas guider
1. par des rapports, 2. ni par la tradition religieuse, 3. ni par ce que vous avez entendu dire. 4. Ne vous laissez pas guider par l’autorité des textes religieux, 5. ni par la simple logique 6. ou les allégations, 7. ni par les apparences, 8. ni par la spéculation sur des opinions, 9. ni par des vraisemblances probables, 10. ni par la pensée que “ce religieux est notre maître spirituel “ [9].
So in this case, Kalamas, don’t go 1. by reports, 2. by legends, 3. by traditions, 4. by scripture, 5. by logical conjecture, 6. by inference, 7. by analogies, 8. by agreement through pondering views, 9. by probability, or by the thought, ’This contemplative is our teacher.’ [10]
« Cependant, Kalamas, lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses sont justes, qu’elles sont irréprochables, louées par les sages et que, lorsqu’on les met en pratique, elles conduisent au bien et au bonheur, pénétrez-vous de telles choses et pratiquez-les ! » When you know for yourselves that, "These qualities are skillful ; these qualities are blameless ; these qualities are praised by the wise ; these qualities, when adopted & carried out, lead to welfare & to happiness" — then you should enter & remain in them.’

13§ Le kalamasutra est souvent cité [11] pour montrer que l’enseignement du Bouddha Sakyamuni ne demande pas la soumission à une autorité extérieure, fut-elle le canon des Écritures : le disciple doit vérifier par son expérience personnelle (« savoir par soi même ») l’efficacité des propos tenues par les autorités.


2. L’Éveillé, Guide des Mondes

14§ L’autorité suprême, le fait que les bouddhistes puissent tenir un discours sur le destin des défunts en particulier, provient en dernier recours de l’expérience faite par un homme, il y a 2,500 ans environ, à la pleine lune de Vaisakha (avril – mai 523 avant l’ère chrétienne [12])

15§ Lors de cette nuit, Siddharta Gautama fait l’expérience de l’Éveil et devient le Bouddha Sakyamuni. Cette nuit est décrite traditionnellement comme une suite de trois veilles (6 h du soir à 10 h du soir, 10 h du soir à 2 h du matin, 2 h du matin à 6 h du matin) pendant lesquelles le Bouddha Sakyamuni acquiert successivement 3 savoirs suprêmes abhijna  [13] :

  • 1e veille : il connaît ses vies passées ;
  • 2e veille : il connaît les vies et morts des êtres vivants dans les différentes destinées ;
  • 3e veillle : il connaît les 4 Nobles Vérités et il est délivré des trois poisons :
    1. haine colère aversion dosa  ;
    2. attraction passion avidité amour raga  ;
    3. ignorance méprise égarement confusion erreur moha  [14]

qui infectent l’acte.

16§ Parce que le Bouddha Sakyamuni connaît les vies et morts des êtres vivants des différentes destinées, il pourra guider les êtres en leur faisant comprendre le cycle de vies et morts dans lequel ils sont prisonniers, et comment ils peuvent lui échapper – parce que lui-même a éprouvé par lui-même ces vérités, et qu’il a échappé [15].


© esperer-isshoni.fr – février 2009
© esperer-isshoni.info – février 2015

[1en sachant que tout discours sur l’origine est une reconstruction de ce qui est de soi inaccessible.

[2Chiffres provenant de : Le Monde du dimanche 10 – lundi 11 août 2008

[3– en régime bouddhiste, on ne peut parler de « mort » puisque cela voudrait dire que le Bouddha Sakyamuni renaîtrait : on parle du "Nirvana suprême et sans reste" parinirvana du Bouddha Sakyamuni à l’âge de 80 ans -

[4MAHAPADESA –SUTTA - Quatre grandes autorités (Angutara . II, 167-170 ; cf. Diganikkaya . II, 123-126.)
Traduction française dans : Wijayaratna, Môhan, Le Bouddha et ses disciples, Cerf, 1990, p.73
Nota bene : d’après Thanissaro, apadesa signifie en fait « source », « référence » et non pas « autorité » - cf. n.37 de sa traduction sur Internet].

7§ En voici la teneur, en français et en anglais [[Traduction anglaise extraite de : http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/dn/dn.16.

[5Notons que le sutra des quatre grandes autorités ne mentionne pas les abhidharma. Il pourrait faire partie des arguments des écoles qui ne reconnaissent pas le canon en trois parties, comme l’école des sautrantilka qui ne reconnaissant que la corbeille des sutra.
[Vasubandhu, dans l’abhidharmakosa, aurait défendu les thèses de cette « branche dissidente de l’école Sarvastivadin, celle des Sautrantika, partisans d’un retour à l’autorité des sutra » (Renou, L., Filliozat, J., L’Inde classique, Manuel des études indiennes, Tome II, Paris, Imprimerie Nationale, École Française d’Extrême Orient, Hanoï, 1953, §2135)] ,

[6Voir en anglais dans Wikipedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Digha_Nikaya

[7Migot ,André, Le Bouddha, Club Français du Livre, Paris, 1957, p. 68

[8dans le recueil angutara, pour les sutra de rang 10

[9WIJAYARATNA, Môhan, Le Bouddha et ses disciples, Cerf, 1990, p.31-32 - Traduction du Kalamasutta (A, I, p 187-191)

[10Traduction anglaise de Thanissaro : http://www.accesstoinsight.org/tipitaka/an/an03

[11Gabaude parle du kalamasutta comme de la « tarte à la crème de l’apologétique bouddhique, du moins en Thaïlande ». Voir dans Gabaude, Louis, Une herméneutique bouddhique contemporaine de Thaïlande : Buddhadasa Bhikkhu, Publications de l’École Française d’Extrême Orient, volume CL, Paris 1988, p. 108

[12Renou, L., Filliozat, J., L’Inde classique, Manuel des études indiennes, Tome II, Paris, Imprimerie Nationale, École Française d’Extrême Orient, Hanoï, 1953, §2188.

[13D’après la doctrine bouddhiste, seule la dernière connaissance, celle de l’épuisement des impuretés asravaksaya, relève de l’ordre supra-mondain découvert par le BOuddha Sakyamuni, les deux autres étant accessibles aux non-bouddhistes.
Voir : Bareau, André, Recherches sur la biographie du Buddha dans les Sutrapitaka et les Vinayapitaka anciens : de la quête de l’Eveil à la conversion de Sariputra et de Maudgalyana, Publications de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, volume LIII, Paris 1963, p. 81-82.
Le bouddhisme compte six abhijna, six connaissances suprêmes :
1) les pouvoirs magiques (apparaître et disparaître ; marcher sur les eaux ; toucher le soleil et la lune)
2) l’ouie divine qui permet d’entendre tous les sons
3) la lecture des pensées d’autrui
4) la réminiscence de ses vies antérieures
5) l’œil divin qui permet de voir les êtres naître et mourir dans les destinées en relation avec leur karma
6) la cessation des passions.

Pour les six abhijna, voir en anglais le sutra :Samadhanga Sutta - The Factors of Concentration – traduit par Thanissaro

[14Nous avons rassemblé ici les différentes traductions des mots sanskrits. Cette variété illustre l’absence de normalisation de la traduction des termes techniques bouddhistes dans les langues occidentales.

[15« Dans le bouddhisme, la renaissance n’est pas présentée comme un élément de croyance, mais comme un fait vérifiable par une capacité extra-sensorielle obtenue par la progression de la concentration mentale. L’un des moyens pour connaître ce phénomène est appelé “la connaissance qui permet de constater comment les gens meurent et renaissent” (cutupapata-nana) et l’autre est nommé “la connaissance qui permet de se rappeler ses propres demeures antérieures” (pubbenivasanussati-nana) » Wijayaratna, Môhan, La philosophie du Bouddha avec la traduction intégrale de dix textes du Canon bouddhique, Éditions de la Sagesse, Lyon 1995, p. 217


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