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Le pur et l’impur dans la Bible - Entre table commune et table séparée

mercredi 12 août 2015 par Phap

Cet article a été publié dans la Revue Française de Yoga n°52 de juillet 2015 : « Les vertus de l’ascèse. Exercices de purification »  [1], p.219-226


Table des matières


Qui gravira la montagne sainte et se tiendra dans le lieu saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes.

1§. Les catégories du pur et de l’impur et ce qui en découle, la procédure qui permet de passer de l’impur au pur, occupent une place importante dans la Bible. Nous partirons donc de la Bible pour aborder le jeu mutuel du pur et de l’impur à travers les points suivants :

  1. une distinction du pur et de l’impur inscrite dans le cadre de l’alliance ;
  2. la gestion du passage entre le pur et l’impur dans l’appareil sacrificiel vétérotestamentaire ;
  3. le déplacement des frontières dans la personne du Christ.

2§. Notre lecture de la Bible procède d’un point de vue chrétien et ne prétend à aucune exclusive. Nous sommes conscients que le judaïsme fait jouer autrement les catégories du pur et de l’impur et nous l’acceptons volontiers.


1. Une distinction du pur et de l’impur établie par Dieu

3§. À lire la Bible, on pourrait se demander pourquoi les animaux qui ruminent et qui ont le pied fourchu sont purs [2] et pas les animaux qui ruminent sans avoir le pied fourchu (le lièvre) ni les animaux qui ont le pied fourchu sans ruminer (le cochon) ? Et pourquoi ne pas faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère [3] ? Et aussi pourquoi le mélange laine – lin est-il impur [4] ?

4§. On serait bien en peine d’expliquer ces distinctions par des raisons hygiéniques, sociologiques ou éthiques. De fait, la seule raison donnée dans la Bible est que ces choses sont pures ou impures parce que Dieu l’a déclaré ainsi au peuple qu’il s’est choisi.

5§. Les distinctions entre pur et impur ont été données par Dieu au peuple d’Israël dans le cadre de l’alliance exclusive conclue à la montagne du Sinaï :

  • le peuple d’Israël s’est engagé à ne pas servir d’autre dieu que le Dieu qui l’a fait sortir à main forte de la maison de servitude (l’Égypte) ;
  • de son côté, le Seigneur Dieu élit ce peuple-là entre tous les peuples comme son domaine particulier et il s’engage à lui donner la pleine possession d’une terre.

6§. Que le peuple d’Israël respecte la clause d’exclusivité et il jouira de la bénédiction de Celui qui a fait le ciel et la terre, il bénéficiera des fruits de la terre promise en paix, il verra grandir les fils de ses fils et mourra comblé d’ans. Qu’il l’enfreigne et il encourra le malheur et la mort : dissensions internes et invasions de peuples étrangers sur le plan social, épidémies et famines sur le plan naturel.

7§. Les codes de loi à l’intérieur de l’alliance explicitent la manière dont le peuple doit servir Dieu, ils énoncent ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît, ce qui est pur et qui lui convient, ce qui est impur et ne lui convient pas. Ils stipulent comment le peuple d’Israël doit s’alimenter, se vêtir, se marier, ils entendent dire le droit en matière d’affaires civiles et pénales. Ils stipulent aussi comment rendre le culte à Dieu : les offrandes à apporter, les lieux et les temps pour cela, les officiants chargés de les apporter.

8§. La distinction divine entre le pur et l’impur s’inscrit dans le cadre plus général d’un Dieu qui crée en séparant, en ordonnant. Il y a un ordre biblique des choses, avec une subordination des choses et des êtres à la créature humaine, laquelle est elle-même subordonnée au Créateur [5] .
Dieu continue cette séparation en distinguant entre le peuple élu par lui et les autres peuples : le peuple élu sait à la différence des autres peuples qui est le seul vrai Dieu et quels sont le seul vrai culte et la seule manière de vivre sur la terre qui soient accordés aux mœurs divines.
L’alliance met Israël à part des autres nations comme le lot personnel de Dieu, elle le sépare comme elle sépare entre pur et impur : Israël devra se maintenir pur parmi les nations impures – se maintenir au sens de se préserver.

9§. Les conséquences peuvent être terribles : refus des mariages mixtes au mieux [6] , purification ethnique au pire. Nous ne développerons pas ces côtés sombres de la Bible en qui nous voulons voir des constructions idéologiques sans fondement historique.

10§. [Pour notre part, nous préférons le contrepoint d’autres histoires, elles aussi dans la Bible, comme le mariage de Booz et de Ruth la moabite [7] ou la prédication de Jonas à Ninive en Mésopotamie.
Elles disent une nation certes élue, mais élue avec et pour les autres nations dont elle fait partie indissolublement : le Dieu d’Israël est aussi le Dieu de toute la terre et s’il a choisi Israël, c’est pour se faire connaître de tous les peuples : le Dieu créateur du ciel et de la terre ne se contentera pas du culte rendu par le seul peuple élu, il n’accepte pas de passer les autres nations par pertes et profits.]


2) La gestion du passage entre le pur et l’impur

11§. Les autres peuples, parce qu’ils ignorent qui est le vrai Dieu et comment vivre de manière à lui être accordés, se rendent impurs et, à ce titre, Israël doit se préserver d’eux pour ne pas se rendre impur à leur contact.

12§. L’idée ici est que l’impureté est contagieuse et qu’elle met en péril la pureté. Or l’impureté ne peut pas tenir devant Dieu, comme le montre le sort funeste de Nadab et Abihu, deux fils d’Aaron qui ont offert un sacrifice sans avoir respecté le protocole [8] .

13§. Pour éviter la mort, l’officiant doit passer par un ou plusieurs sas d’entrée.
Avant de présenter l’offrande sacrificielle, il devra avoir pratiqué des abstinences alimentaires et éventuellement aussi sexuelles, il aura aussi été purifié par un sacrifice propitiatoire préliminaire.
Lorsqu’il montera à l’autel, l’officiant devra porter les vêtements liturgiques conformes aux prescriptions divines [9] . C’est seulement ainsi qu’il pourra s’approcher de la présence divine, sans danger pour sa vie.

14§. Le sas de sortie existe aussi si l’on en croit le prophète Ezéchiel, dont on pense qu’il a fait partie de la caste sacerdotale.

  • Les prêtres doivent enlever leurs vêtements liturgiques avant de sortir sur le parvis extérieur « pour ne pas consacrer le peuple avec leurs vêtements » [10] .
  • L’autel sanctifiant ce qui le touche [11] , le vêtement sanctifié ne doit pas être entré en contact avec la réalité profane, sinon il risquerait de sanctifier ceux qui le touchent, intentionnellement ou non, les rendant ainsi impropres au monde profane.

De même que l’impureté est contagieuse et qu’elle met en danger la pureté, nous voyons que la sainteté est elle aussi contagieuse et qu’elle risque de faire sortir ceux qu’elle touche de leur statut profane : dans les deux cas, la contagion est source de désordre et de mort, d’où la nécessité des sas de protection dans les deux sens.

15§. On retrouve cette double idée dans le récit de vocation du prophète Isaïe [12] :

  • celui-ci redoute de mourir car il est un « homme aux lèvres impures » et il voit la gloire de Dieu (idée que Dieu ne supporte pas l’impureté auprès de lui) ;
  • les lèvres d’Isaïe sont purifiées par la braise qui vient de l’autel (idée que l’autel sanctifie ce qu’il touche et que la sainteté est contagieuse [13] : la braise sanctifiée sanctifie elle-même ce qu’elle touche).

16§. Dans ce passage du prophète Isaïe, l’impureté désigne le péché tandis que la purification est assimilée au pardon : Isaïe opère un déplacement du registre naturaliste, objectif, vers le registre moral, subjectif, qui caractérise les messages des prophètes d’Israël.
Ceux-ci soulignent l’unité des deux dimensions, intérieure et extérieure , le rituel de purification extérieur devant s’accompagner d’une purification intérieure, sous peine d’une hypocrisie qui ôterait toute valeur au sacrifice.

17§. Les rites de passage entre les catégories du pur et de l’impur (qui recoupent ici le couple sacré – profane), permettent de réguler la relation d’alliance entre le peuple d’Israël et son partenaire divin.
Leur technicité exige qu’ils soient pris en charge par une caste d’experts, les prêtres, seuls capables de mettre en œuvre le protocole révélé par Dieu à Moïse sans commettre de faute de rubriques :

  • les prêtres peuvent ainsi transmettre à Dieu les actions de grâce du peuple pour les bienfaits divins, ainsi que ses demandes de pardon pour les infractions à l’alliance ;
  • dans l’autre sens, les prêtres permettent au peuple de communier avec son Dieu en en lui transmettant le pardon et la bénédiction divines, en lui apprenant de la part de Dieu ce qui est pur et à rechercher, ce qui est impur et à éviter, en lui transmettant une partie de l’offrande sacrificielle pour qu’il puisse la manger (communion de table).

18§. Ces rites de passage correspondent à un monde où coexistent le pur et l’impur, coexistence rendue possible par la patience de Dieu. D’après les prophètes, l’accomplissement des temps verra l’établissement définitif du royaume de justice et de paix d’où l’impureté aura disparu, où l’impur ne pourra plus souiller la voie qui monte vers le sanctuaire [14] . À ce moment, le peuple d’Israël respectera les clauses de l’alliance exclusive sans qu’il soit besoin de lui enseigner la Loi – et en particulier les distinctions entre ce qui est pur et ce qui ne l’est pas -, car elle sera inscrite directement dans son cœur [15] .


3. Le déplacement dans la personne du Christ

19§. D’après les Évangiles, Jésus semble remettre en question radicalement la séparation du pur et de l’impur, déclenchant ainsi l’opposition des pharisiens :

  • il entre en contact physique avec les personnes impures aussi bien sur le plan « naturel » (lépreux, femme hémorroïsse [16] ) que sur le plan social (prostituées [17] , publicains). Aux uns comme aux autres, il prétend donner le salut parce que, dit-il, ils ont eu foi – en Dieu, en lui.
  • il semble profaner le temps sacré du sabbat en effectuant ou en autorisant des activités qui s’apparentent à des travaux.

20§. Alors que, d’après les Évangiles, les pharisiens se tenaient à l’écart des hommes impurs à cause des lois de séparation entre le pur et l’impur, Jésus va vers ces derniers, il partage leur table.
Tout se passe comme si Jésus ne craignait pas la contagion de l’impureté, comme si sa pureté n’avait pas à se préserver de l’impureté mais qu’au contraire celle-ci l’emportait sur celle-là, en tout cas pour lui en sa personne.

21§. D’après le Nouveau testament, la puissance de conversion de Jésus continue de se déployer après l’événement de la résurrection en débordant le cadre du seul peuple d’Israël. Les disciples du Christ, païens comme juifs, se retrouvent à manger à la même table, réalisant ainsi l’intuition prophétique vétérotestamentaire d’un banquet eschatologique réunissant toutes les nations sur la montagne sainte.
La communion de table est rendue possible parce que son empêchement, à savoir la distinction entre aliment pur et impur, a été levée par Dieu lui-même dans le nouveau régime d’alliance inauguré par le Christ [18] .

22§. Selon nous, Jésus n’a pas supprimé la distinction entre pur et impur : il existe toujours des actes humains qui souillent le cœur de l’homme et qui sont désapprouvés par Dieu, il existe toujours des actes humains qui purifient le cœur de l’homme et qui sont accordés à la volonté de Dieu. S’il n’a pas aboli la distinction entre pur et impur, Jésus en a déplacé les frontières :

  • Jésus reprend le message des prophètes de l’Ancien testament en radicalisant la spiritualisation et l’intériorisation des catégories du pur et de l’impur : l’enjeu n’est plus la pureté ou l’impureté des aliments mais celle du cœur de la personne qui mange [19] ; désormais, la seule pensée de commettre l’adultère vaut l’acte lui-même, la parole de haine devient équivalente au meurtre lui-même d’après le sermon sur la montagne [20] .
  • Jésus substitue sa propre personne à l’appareil sacrificiel du Temple : en communiant au Christ, à sa passion et à sa résurrection dans la foi, le disciple du Christ trouve le pardon de ses péchés et l’accès à la présence divine, c’est-à-dire la communion avec Dieu. Le sang purificateur de la victime animale devient le sang du Christ, un « sang purificateur plus éloquent que celui d’Abel » [21] , la chair mangée en signe de communion avec Dieu devient sa chair [22] .

23§. Dans le nouveau régime instauré par le Christ en sa personne, les hommes qui croient en lui sont libérés des observances en particulier alimentaires de l’ancienne alliance, mais cela ne signifie pas que leur comportement alimentaire ne soit pas régulé. Il reste soumis à une loi déjà reconnue par les Pharisiens du temps de Jésus, loi à laquelle toutes les autres lois sont subordonnées : l’amour double de Dieu et du prochain.

24§. Ainsi le chrétien devra veiller à ce que les païens, chrétiens ou non, ne soient détournés du Christ à cause de son comportement.
Même s’il sait en son for intérieur que la viande de l’animal sacrifiée aux « idoles » n’est que de la viande et qu’il peut en manger sans offenser Dieu, en le voyant en manger, son frère issu du paganisme, moins assuré dans la foi, risque de retourner au culte des dieux de la cité.
De même, son ami païen qui l’invite à table peut se méprendre en croyant qu’il attache une valeur spéciale à ces viandes [23] . La charité lui interdira alors de manger pour ne pas perdre ceux « pour qui le Christ est mort » [24] .


Conclusion

25§. Au terme de ce parcours, nous voudrions développer une analogie du pur et de l’impur à partir de la physique moderne : celle-ci nous apprend que le courant électrique circule d’autant plus facilement dans un métal que ce dernier est pur ; au contraire, les impuretés dans le métal freinent le passage du courant et provoquent l’échauffement du fil métallique.

26§. Dieu serait comme une différence de potentiel électrique si élevée que toute tentative de s’approcher de lui sans purification préalable provoquerait un embrasement semblable à celui qui fit mourir les fils d’Aaron ? Les impuretés seraient ce qui empêche la circulation en nous de l’amour divin ?
L’appel à la conversion des prophètes jusqu’à Jésus serait alors un appel à éliminer les impuretés ? Un appel dont on finirait par comprendre qu’il est irréalisable tant le niveau de pureté demandé est élevé ?

27§. À moins qu’un jour, un homme paraisse, si complètement et entièrement pur que la divinité puisse circuler en lui sans qu’il en soit consumé mais qu’au contraire il en soit transfiguré, à l’instar du buisson ardent sur la montagne du Sinaï ? Et tout homme qui fondrait sa vie sur lui deviendrait pur comme lui est pur [25] ?

28§. Qui gravira la montagne sainte et se tiendra dans le lieu saint pour intercéder en notre faveur, pour nous valoir la purification radicale du cœur et nous apprendre comment vivre dans l’intimité de celui que la Bible appelle Dieu ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, dit le psalmiste. Ceux qui marchent sur la voie du Christ lui donnent un nom.


Merci de votre attention.


Cet article a été publié dans la Revue Française de Yoga n°52 de juillet 2015 : « Les vertus de l’ascèse. Exercices de purification »

[1Nous avons ajouté la numérotation des paragraphes dans la version internet

[2Lév 11,3-6 ; Dt 14,6-8

[3Ex 23 ?19 ; 34,26 ; Dt 14,21

[4Dt 22,11

[5L’impur pourrait alors se définir comme ce qui n’entre pas dans cet ordre, par exemple ce qui se tiendrait à cheval sur plusieurs catégories qui serait mixte, mélangé et donc inclassable ; serait pur ce qui relève d’une seule case, ce qui est simple (thèse de l’anthropologue Mary Douglas).

[6Nb 25,1-8 ; Ne 13,23-27

[7Ruth fait pourtant d’un peuple honni de Dieu d’après Dt 23,4 repris et amplifié en Ne 13,1

[8Lev 10,1

[9Ex 29,4

[10Ez 44,19 ; voir aussi Ez 42,14.

[11Ex 29,37 – voir aussi Ex 30,29 ; Lv 7,20

[12Is 6,1-7

[13On retrouve aussi que l’idée que l’impureté est contagieuse : en disant qu’il habite parmi un peuple aux lèvres impures, Isaïe semble sous-entendre que lui-même ne peut se préserver de l’impureté des autres.

[14Is 35,8 ; Cf. Ap 21,27 dans le même genre.

[15Jér 31, 31-34 à propos de « l’alliance nouvelle »

[16Mt 8,2-4 ; Mt 9,20-22

[17Lc 7,36-50 ; Lc 5,27-32

[18Ac 10,9-16

[19Mt 15,11 : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui souille l’homme. » dans la traduction de la Bible de Jérusalem

[20Mt 5,21-28

[21Héb 12,24

[22Afin d’éviter toute méprise, rappelons que Jésus s’offre volontairement à la violence des hommes d’une part, et que d’autre part sa mise à mort par les hommes ne constitue pas une offrande à Dieu, deux différences qui empêchent d’identifier la mort de Jésus sur la croix au sacrifice sanglant du Temple : l’image du sacrifice est ici reprise pour être dépassée.

[23Voir Rom 14,14-23 et 1 Cor 10,18-29

[24Rom 14,15

[251 Jn 3


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