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Le moine bouddhiste Hakuin (1686 – 1769) - une vie dans le Zen Rinzai

lundi 9 novembre 2015 par Phap

Table des matières

  1. L’angoisse existentielle d’Hakuin
  2. L’épreuve du cas d’école « C’est pas çà »
  3. L’épreuve de la maladie du Zen
  4. La carrière d’Hakuin

1§ Hakuin Ekaku est un moine zen japonais du 18 e siècle. Mon idée n’est pas ici de faire un cours sur le bouddhisme zen mais de vous présenter la vie d’un homme remarquable qui a trouvé à développer dans le bouddhisme zen sa personnalité, sa capacité de création personnelle.

2§ Cela dit, il me faut vous donner quelques indications sur le zen. Il s’agit d’une école bouddhiste proprement chinoise, apparue vers le cinquième sixième siècle de notre ère. La culture chinoise avait alors suffisamment assimilé le bouddhisme venu de l’Occident (l’Inde se trouve à l’ouest de la Chine) pour être en mesure de produire une école bouddhiste propre. Le Zen – ou plutôt le Chan si on prononce l’idéogramme en chinois – synthétise à la fois des principes bouddhistes et des éléments tirés du fond proprement chinois du taoïsme.
Nous aurons l’occasion de vérifier cette accointance lors de la rencontre d’Hakuin avec l’ermite 仙人 Hakuyû,白幽子, qu’Hakuin présente comme un immortel.

3§ Si les historiens s’accordent sur ce point d’un point de vue scientifique, l’histoire officielle du Zen maintient que la lignée des patriarches du Zen remonte à Mahakasiapa, l’un des dix plus grands disciples du Bouddha Sakyamuni. Mahakasyapa aurait transmis l’essence du Zen à son successeur, et ainsi de suite, jusqu’à Bodhidharma, un Indien qui serait venu en Chine et aurait implanter le Zen en Chine.

4§ L’histoire de la transmission de l’enseignement du Zen par le Bouddha Sakyamuni à Mahaksayapa est racontée comme suit.

Lors d’une des assemblées mystiques convoquées par le Bouddha Sakyamuni – nous sommes dans le Grand Véhicule Mahayana – le Bouddha Sakyamauni aurait dispensé des enseignements très subtils, puis, à un moment, il se serait tu. Silence. Toute l’assemblée le regarde. Il se penche, prend une fleur entre ses doigts dans un vase posé devant lui, la porte à hauteur de ses yeux et la regarde, toujours en silence. Dans l’assistance, une personne sourit, c’est Mahakasyapa.
Le Bouddha Sakyamuni, omniscient, omnivoyant, voit que Mahakasayapa a souri. Il prend alors la parole et dit : « Mahakasayapa a compris. C’est à lui que je transmets l’enseignement du Zen ».

Mahakasyapa a compris : satori en japonais signifie comprendre. Mahakasyapa a donc fait un satori, il a compris l’essence de la réalité suprême et il peut transmettre l’enseignement ésotérique du Bouddha Sakyamuni, enseignement qui ne passe pas par la parole – cet enseignement est le Zen.

5§ Nous sommes en plein dans l’essence du Zen : la relation maître disciple, (ici le Bouddha Sakyamuni et le disciple Mahakasyapa), avec le maître qui fait naitre en son disciple la perception de l’Éveil, mais sans passer ni par les paroles ni par l’étude des écrits bouddhistes [1] ; le maître vise le disciple directement au cœur, par du non-verbal (le jeu sur la fleur).

Le but : que le disciple voit en lui la nature de Bouddha et qu’il réalise l’Éveil, la bodhi. Pas à la suite d’un nombre incalculable de vies, mais dans cette vie-ci, immédiatement, instantanément. Voilà l’essence du Zen à travers ce récit initial de transmission.

6§ Rappelons que, selon le Grand Véhicule, tous les êtres sensibles ont en eux la nature de Bouddha, l’absolu au-delà de toutes déterminations mondaines, mais cette nature n’est pas perçue par eux à cause de la gangue de conditionnements mentaux et affectifs qui s’interpose entre cette nature et le mental.
Le travail du maître Zen consiste à aider le disciple à produire une brèche dans cette gangue, afin qu’il puisse atteindre cette nature de Bouddha, qu’il puisse la « voir ».

7§ A la différence du bouddhisme originel, le Zen va promouvoir la nécessité de travailler : "un jour sans travailler est un jour sans manger" 一日不作一日不食 est un proverbe Zen.

8§ Hakuin se situe dans la branche Zen du bouddhisme du Grand Véhicule. Comment parler de sa vie ?

  1. C’est un homme qui, très tôt, va être angoissé par la mort, et surtout ce qu’il y a après la mort. Pour cet homme, il est évident qu’il va mourir, et qu’après sa mort, il ira renaître dans les enfers bouddhistes. Or cette perspective le terrorise. Nous présenterons donc la première partie de sa vie comme une période marquée par une grande angoisse, qui sera surmontée lors d’une première expérience de l’Éveil, lors d’un premier satori, d’une première « illumination ».
  2. Dans un second temps, nous verrons comment il va consolider cette expérience, avec des hauts et des bas, jusqu’à ce qu’il devienne un maître capable d’enseigner les autres parce qu’il est devenu assez solide intérieurement.
  3. Dans un dernier temps, nous parlerons de l’activité d’enseignement d’Hakuin, qui fera de lui le restaurateur du Zen Rinzai au Japon.

9§ Ce que nous allons entendre, c’est le passage d’un homme qui surmonte son angoisse de la mort et de ce qui la suite, c’est la détermination coûte que coûte d’un homme à atteindre l’Eveil. Et nous allons voir ce que cela donne quand il réussit, grâce à sa détermination prête à tout endurer, grâce aussi à des rencontres avec des maîtres qui sauront le guider : nous verrons un homme devenu un tigre et un taureau.
Nous entendrons la belle histoire d’un homme qui a trouvé à développer son potentiel humain dans la tradition religieuse bouddhiste.


1. L’angoisse existentielle d’Hakuin.

10§ 19/1/1686  : Celui qui va prendre le nom d’Hakuin Ekaku naît dans le village d’Hara dans la province de Surugai, pres du mont Fuji. Il reçoit le prénom d’Iwajiro. Sa mère, Nagazawa, est une dévote de l’enseignement du moine bouddhiste Nichiren [2]

11§ A 11 ans, le prêche d’un moine nichireniste déclenche en lui une angoisse terrible : le moine a décrit les tortures qui attendent les hommes dans les enfers, suivant en cela une tradition bien établie. Il était courant en effet de représenter les enfers dans les sermons et dans les peintures. On y décrivait les différents tourments infligés aux hommes de manière réaliste : l’enfant, apparemment très sensible, en est terrorisé.
On rapporte qu’alors qu’il devait prendre son bain, le spectacle de l’eau chaude et du feu le fait éclater en sanglot car il voit les tortures qui l’attendent après sa mort. N’a-t-il pas pris plaisir à tuer des grillons, des oiseaux, des serpents ? Il devra assumer le poids de ses fautes aux enfers.

12§ Sa mère réussit à l’apaiser temporairement en lui expliquant que le sutra du Lotus délivre les hommes des enfers. Peut-être lui apprend-elle alors l’incantation nichireniste namu myô hôrenge kyô, qui est censée protéger de tous les dangers, dont ceux du feu et de l’eau.

13§ 26/3/1699 : à 15 ans, l’enfant demande à devenir moine. Il devient novice dans le temple Shoinji du village sous la férule de Tan Reiden. Ce temple est d’obédience Zen Rinzai et non nichireniste. Peut-être n’y avait-il pas de temple nichireniste dans le village. Il reçoit alors le nom bouddhiste d’Ekaku, « grue de la sagesse ».
Suite à la maladie du maître, Ekaku part pour le temple de Daishô (Numazu, province de Suruga). Il lit le sutra du Lotus, mais sa lecture ne le convainc pas.

14§ 1703  : Ekaku part à 18 ans du temple de Daishô pour un périple de 5 ans de temple en temple, jusqu’à son retour en 1708 au temple de Daishô.
Lors de ce périple, Ekaku entend dans un temple le récit du fameux moine zen chinois Yantou (Gantô en japonais) du 9e siècle. Alors que Yantou pratiquait la méditation (la « méditation assise », zazen) des bandits investissent le temple. Les moines se sauvent tous, sauf Yantou qui continue sa méditation. Les bandits le battent à mort, et son cri à sa mort aurait été entendu à des kilomètres à la ronde.

15§ Ce récit fait forte impression sur Ekaku : si Yantou, ce grand maître, n’a pas pu échapper à une mort terrible dans cette vie-ci, alors comment lui, Ekaku, moinillon fragile, pourrait-il a fortiori échapper aux tourments dans la vie suivante ?
Ekaku est désespéré : il n’avait plus confiance dans le sutra du Lotus, et il vient maintenant de perdre confiance dans la voie du Zen.

16§ Ekaku ne quitte cependant pas la voie monastique. Il se met par contre à se « divertir » (au sens pascalien du terme) en apprenant la calligraphie et la peinture auprès du moine poète Bao dans la province de Mino.
Cette « diversion » lui servira plus tard, quand il sera devenu un maître accompli et qu’il produira des peintures et des calligraphies qui seront appréciées.

17§ En 1706, il apprend la mort de sa mère. Celle-ci lui demande dans son testament de réussir sa carrière de moine, et d’atteindre ce qu’il s’est engagé à trouver. Cette exigence contribue à le ramener sur la voie de la recherche de l’Eveil.
Indécis, il s’en remet au hasard pour déterminer dans quelle école il doit le chercher. Alors que des livres sont étendus pour être aérés, il en prend un au hasard et il tombe sur une anecdote concernant un moine zen chinois appelé Shishunag Chuyuan. Celui-ci se maintenait éveillé pendant ses méditations nocturnes en se frappant la cuisse avec un poinçon. Impressionné par la détermination du moine chinois, Ekaku décide alors de l’imiter dans la fermeté de sa résolution.
[C’est sans doute ce caractère volontariste et résolu qui provoquera sa « maladie du Zen » - mais n’anticipons pas.]


2. L’épreuve du cas d’école « C’est pas çà »

18§ En 1707 – 1708, alors qu’il a 23 ans, il se met à porter le cas d’école du « Ca n’est pas çà ». Nous traduisons le mot chinois mu – qui indique une négation – par « Ca n’est pas çà ». Quant au "cas d’école", c’est notre traduction pour le mot koan (prononciation à la japonaise des idéogrammes ..) que l’on traduit littéralement par « cas de jurisprudence » [3].

19§ Un koan connu met en scène un buffle et une fenêtre à la chinoise, rond découpé dans un mur. Le buffle peut passer la tête, le poitrail, les jambes, mais il ne peut pas passer la queue. Pourquoi ?

20§ Le cas d’école du « Mu  » est un des plus fameux koans recueillis dans les manuels zen. Il s’énonce ainsi :

Un disciple demanda au maître : « le chien possède-t-il la nature de Bouddha ? – Le maître répondit : « Mu  ». [4]

Le maître ne répond pas « Oui », réponse orthodoxe que l’on trouve dans les écrits du Grand Véhicule. Il ne répond pas « Non », ce qui serait une réponse en dehors de l’orthodoxie. Il répond : « çà n’est pas çà ».

21§ Le style est oral : les maîtres Zen ne se soucient pas du beau langage quand ils visent leur disciple. Au contraire, ils usent d’une certaine incorrection verbale, n’hésitant pas à recourir au registre vulgaire sinon grossier.
Pourquoi cela ? Non parce qu’ils sont des brutes sans aucune finesse, mais parce que leur but n’est pas de briller dans un salon ou une académie : leur but est de provoquer une brèche dans la gangue de conditionnements conformistes du disciple, afin qu’il voit la nature de Bouddha en lui et qu’il atteigne l’Eveil.
Alors ils sont brutaux, violents, en paroles, mais aussi quelquefois en actes : certains maîtres frappent leur disciple avec un bâton, les giflent, leur crient dessus.

22§ Le maître vient de poser une barrière autour du disciple. Il appartient au disciple de franchir la barrière – en la dissolvant.
Pour cela, le disciple va ruminer, porter le cas d’école, tandis que le maître lui demandera où il en est. En fonction de ce que montrera le disciple – dans le registre verbal mais aussi et tout autant dans le registre non verbal – le maître saisira instantanément si le disciple a réussi ou non à passer la barrière.

23§ La barrière ne peut pas être franchie par le raisonnement, autrement dit le disciple ne pourra la franchir que s’il arrive – même momentanément seulement – à débrayer le moteur à concepts et à saisir intuitivement la cessation du problème. Le maître vise directement le cœur / mental du disciple, par-delà les mots et les savoirs livresques, et le disciple ne peut se cacher derrière des discours : il doit porter dans sa chair pourrait-on dire le cas d’école.

24§ C’est ce que fait Ekaku, mû par sa détermination renouvelée. Écoutons-le :

A vingt-quatre ans, au printemps, je me débattais dans la souffrance au monastère de Yegan 英巌寺, à Echigo越後 [province de Niigata 新潟県].
Je ne dormais ni jour ni nuit, oubliais à la fois de manger et de me reposer,
quand, tout à coup, il se fit en moi une intense concentration de doutes 大疑. [5]

25§ la concentration de doute signifie qu’Ekaku a atteint un niveau de perplexité tel qu’aucune certitude n’existe plus pour lui, tous ses repères mentaux habituels, toutes ses habitudes mentales sont devenues impuissantes à lui souffler quoi penser, quoi croire. Pour le dire simplement, il est complètement désorienté.

Je percevais une sensation d’extrême transparence, comme si j’étais gelé à mort 凍殺 dans des couches de glace qui se se-raient étendues sur des milliers de kilomètres.
Je ne pouvais ni avancer ni me retirer.
J’étais comme un être privé d’intelligence, et rien n’existait plus pour moi que le problème posé : « Néant ! » [無字le koan Mu vu plus haut].
Bien que j’assistasse aux sermons du maître, il me semblait que j’écoutais des discussions se tenant dans une salle extérieure et très lointaine, ou encore que je les écoutais dans les airs.

L’image est impressionnante : Ekaku se sent comme enserré à des kilomètres sous la glace, à des kilomètres de l’air libre. Cela veut dire aussi qu’il ne peut plus bouger, qu’il est complètement bloqué. Qu’est ce que cette glace qui l’enserre à ce point ? Vous devriez pouvoir répondre à cette question. Continuons.

26§ Cette expérience me rappelle un jour où j’avais fait de la planche à voile pendant deux heures sur un lagon dans les Antilles. Avec mes camarades, nous avions ensuite bu un ti’punch – du rhum pur, avec du citron et du sirop de canne.
Cette arrivée soudaine d’alcool et de sucre sur un corps épuisé par l’effort physique provoqua un effet étrange : j’avais l’impression d’être comme enveloppé dans du coton, les sons arrivaient comme étouffés, tous les sens de mon corps étaient comme engourdis et mes gestes me semblaient gauches.
Ekaku dit quelque chose comme cela, il dit qu’il se sent presque dématérialisé, en dehors du corps (il flotte dans les airs, il se sent devenir transparent – sans substance, sans poids – comme une dissolution dans un brouillard étouffant).

27§ Cela dure plusieurs jours. Noter qu’Ekaku ne lâche pas, il ne cède pas, il maintient sa méditation sur le cas d’école du « çà n’est pas çà ». Il faut de la détermination, du courage, pour tenir ainsi cette tension terrible pendant des jours. Il faut aussi avoir confiance qu’il y a une sortie de l’impasse, avoir confiance que la barrière peut être franchie. Sans cela, on ne peut pas endurer un tel état qui pourrait faire craindre à un commencement de dérangement mental.

28§ Il faut avoir foi : foi en le maître qui sait ce qu’il fait en donnant tel cas d’école et non pas tel autre à tel moment ; foi qu’il saura si le disciple a ou non franchi la barrière. Confiance que d’autres avant lui, d’autres avant le maître, ont franchi la barrière. D’où l’importance des recueils d’anecdotes sur les vies des moines zen du passé : ils permettent au disciple d’avoir confiance que d’autres sont passés avant lui.

Plusieurs jours passèrent ; j’étais toujours dans cet état, lorsqu’un soir, la cloche 鐘 vibrante d’un temple renversa tout mon état mental. Ce fut comme le fracas d’un bloc de glace ou la chute d’une tour de jade.
Quand je m’éveillai 蘇って yomigaette, j’étais moi-même le précepteur Yen-t’eou (828 - 887) [6] et, malgré les périodes de temps écoulées, celui-ci était toujours le même.
Mes doutes 疑惑 gi waku antérieurs fondirent jusqu’au dernier comme de la glace.
Je m’écriai à haute voix :
« Quelle merveille quelle merveille ! Il n’y a plus ni naissance ni mort dont je doive me délivrer ! il n’y a plus aucun Eveil 菩提 (bodhi) à poursuivre ! Tous les kôan compliqués, traditionnels, au nombre de mille et sept cents, ne sont plus dignes de soucis ! »

29§ Et soudain, le son d’une cloche. La glace se brise, dit Ekaku : cette glace, c’est la concentration de doute dont il parlait plus haut et qui l’empêchait d’avancer, ce sont ces milliers de kilomètres de glace qui l’enserraient de toute part. Il est libéré, revenu à la vie. La glace fond, dit-il aussi, comme fondent tous ses doutes : il est désormais rempli de certitudes désormais – un peu trop sans doute, comme nous le verrons.

30§ C’est quelque chose d’extérieur qui apporte la délivrance, qui abat la barrière : on a aussi le récit de ce moine zen qui marche en méditant le koan ; pendant sa marche, son pied heurte un caillou qui va frapper un bambou. Au bruit du caillou heurtant le bambou, le moine atteint le satori.

C’est la même chose pour Ekaku : un événement de tous les jours, anodin, bref. Qui déchire d’un seul coup le voile de l’illusion. La vision est là, totale, instantanée, elle procure un retournement radical et immédiat de l’appareil mental d’Ekaku, valeurs, certitudes, elle réorganise complètement sa vision du monde. La barrière en fait n’a pas été franchie : elle s’est évanouie. Y avait-il une barrière ?

31§ Afin de mieux comprendre ce qu’a vécu Ekaku, ce renversement soudain et brutal, je vous propose de vous rappeler une expérience que vous avez peut être vécue dans les années 80. On vendait alors des images faites par ordinateur. A première vue, il s’agissait de zébrures de couleur informes, mais si on les regardait suffisamment longtemps en accommodant au delà de l’image, à un certain moment, imprévisible, notre champ de vision se modifiait sans qu’on sache comment, des éléments se mettaient en place et peu à peu se dessinait une image en trois dimensions.
Comme dans le koan, il s’agissait de concentrer son attention sur une surface coloriée apparemment vide de formes – comme le koan est vide de sens – jusqu’à ce que, sans aucun contrôle conscient de notre part, émerge une image qui polarise et ordonne les zébrures apparemment aléatoires.

32§ L’événement de renversement, notons-le, ne dépend pas d’Ekaku. Il est extérieur, non prévu, non provoqué par Ekaku. Il n’a rien d’exceptionnel, au contraire, c’est un événement de tous les jours : tous les jours, Ekaku entendait la cloche sonner dans son temple. Mais si, à ce moment-là, l’événement banal provoque un effet si puissant, c’est parce qu’il vient frapper une personne totalement engagée dans un processus épuisant où elle donne tout ce qu’elle a. Cela signifie que le processus de satori dépend du disciple, mais que son dénouement échappe au disciple qui ne sait pas ni quand ni comment cela se passera. Il faut vraiment avoir la foi pour s’y engager, n’est-ce pas ?

33§ Encore une image pour essayer de comprendre cette expérience mentale. Dans certains circonstances de froid, l’eau peut être dans un état « métastable ». Qu’un caillou y soit jeté et presque instantanément la surface du lac gèle.
Le mental d’Ekaku était sans doute suffisamment froid pour que le son de la cloche déclenche la prise de masse.

34§ Ekaku dit qu’il s’identifie désormais à Yantou : le cri de mort de ce dernier n’est plus interprété comme un cri d’horreur ou de souffrance.
Ekaku est délivré de sa crainte de la mort et des enfers. Désormais, il interprète positivement la fin du moine battu à mort : parce que ce moine n’est pas mort, il est sorti du cycle de vie et de mort, il a fait l’expérience de l’Éveil qui transcende vie et mort. Ekaku lui aussi l’a faite, à 800 ans d’intervalle, et c’est la même. Ekaku sait qu’il ne tombera pas dans les enfers à sa mort, puisqu’il a échappé au cycle des « réincarnations » dont les enfers font partie.

35§ Hakuin éprouve une grande joie d’être libéré. En même temps, il semble que cette joie soit mêlée à de l’orgueil, ce qui explique peut-être que le maître zen du temple où il a fait le satori refuse d’authentifier son expérience. Hakuin va alors auprès d’autres maîtres zen, qui refuseront eux aussi d’authentifier son expérience de satori.

36§ Hakuin, sans doute devenu humble, se met alors à l’école d’un maître zen exigeant, Etan, qui vivait en ermitage appelé Shojuan à Iiyama dans la province de Shinano.
Celui-ci ne s’en laisse pas non plus compter, et il désarçonne Ekaku qui veut faire le malin en lui tordant le nez tout en tournant en moquerie sa belle phrase sur le koan du Mu.

37§ Ainsi aiguillonné par son maitre, Ekaku va vivre un satori qui sera enfin reconnu. Voici comment cela s’est passé :

“Un jour, le matin, je faisais ma ronde habituelle pour mendier dans la ville d’Iiyama. Je marchai seul quand une pensée magnifique à propose de la voie du Bouddha entra dans mon esprit, sans que je puisse m’en débarrasser. J’en fus tellement obsédé que je marchais sans m’en rendre compte. Soudain, je me retrouvais sans savoir comment devant la porte d’une maison où je demandais l’aumône ».

38§ La maîtresse de maison le prie de déguerpir et comme il reste debout figé devant sa porte – comme dans le précédent satori où il ne pouvait plus bouger, avec là aussi un mental bloqué sur une pensée -, elle le frappe, provoquant son évanouissement.
Il en sort en éclatant de rire, ce qui fait craindre aux passants qu’il a perdu la raison. En fait, il vient de vivre un satori – provoqué par les coups de balai cette fois-ci et non par un son de cloche.

39§ A son sourire, Etan comprend qu’il s’est passé quelque chose : « il t’est arrivé quelque chose de bien. Qu’est-ce ? ». Ekaku lui raconte ce qui lui est arrivé ainsi que la pensée qui l’habitait.
Etan lui dit alors : « Désormais tu dois prononcer les vœux [de bodhisattva qui va dédier sa carrière au salut des êtres] et ne pas te contenter de ce que tu viens d’atteindre. Tu dois approfondir encore plus tes études. Tu devras mener une vie plus exigeante depuis que l’Éveil t’est advenu ».

40§ Rappelé au temple de Daishô de Numazu pour s’occuper de son premier maître, Ekaku doit quitter Etan qui lui demande de restaurer l’école Rinzai dans sa vigueur originelle.

41§ Une autre épreuve attend cependant Ekaku. Il devra demander l’enseignement d’un ermite taoïste pour arriver à la surmonter. C’est ce que nous allons voir maintenant.


3. L’épreuve de la « maladie de la méditation »

42§ Hakuin éprouve une maladie qui s’apparente pour nous à une dépression, mais que Hakuin appellera la « maladie de la méditation », la « maladie du Zen » :

« Mais par la suite, quand je réfléchissais à ma vie quotidienne, l’activité et la non-activité étaient devenues sans harmonie. Je ne pouvais décider si une chose était à faire ou à ne pas faire. ../.... Mon esprit était affligé et las et, endormi ou éveillé, je me perdais sans cesse dans des imaginations déréglées. Mes aisselles étaient perpétuellement baignées de sueur et mes yeux constamment remplis de larmes. J’eus recours à des maîtres fameux dans tous les coins de la contrée et recherchai jusque très loin les grands médecins, mais aucun des mille et un remèdes ne servit à quelque chose. » [7]

43§ Le 1er mois de la 7e année d’Hoei (1710), il se met alors en quête d’un ermite 仙人, Hakuyû,白幽子du Shirakawa dans la province de Yamashiro qui pourrait le guérir.

Hakuyû diagnostique la « maladie de la méditation » rōhi no jūa 勞疲ノ重痾, dû à un excès de méditation. La partie haute a été privilégiée au détriment de la partie basse, provoquant la catastrophe. La cure consistera à faire descendre l’énergie vitale dans les parties inférieures, en dessous du nombril.
Comme la maladie d’Ekaku est très avancée, l’ermite recommande en urgence une pratique de visualisation appelée la « méthode du beurre »輭酥丸 nansogan [8]
44§ Sur le long terme, l’ermite lui conseillera de pratiquer une pratique introspective 内観


4. La carrière publique d’Hakuin

45§ Hakuin entreprend à nouveau un pèlerinage pour rencontrer d’autres maîtres. Il rentre dans son village natal suite à l’appel de son père mourant. Suite à la demande de son père, il s’installe dans le temple Shôin ji tombé en ruine.
Sa réputation d’érudit et d’homme religieux lui valent d’avoir de nombreux disciples.

En 1740, au Shôin ji, il donne des conférences devant 40 personnes sur le Xutang heshang yulu 虚堂和尚語録
En 1743, ses sermons ordinaires sont publiés Sokkō roku kaien fusetsu 息耕録開莚普説. Il y critique l’ "illumination silencieuse" (mokushō 黙照.

46§ En 1757, Hakuin écrit le Yasenkanna yasen kanna 夜船閑話 "dialogue sur un bateau en soirée". Il y privilégie la meditation dans l’action à la meditation dans l’immobilité.

47§ Il meurt le 18 janvier 1769 à 84 ans.


© esperer-isshoni.info, novembre 2015

[1ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas parler ni étudier, ce qui serait un contresens grave

[2Cet enseignement est fondé sur le Sutra du Lotus (un sutra développé du Grand Véhicule, non reçu par le Theravada, le bouddhisme du sud de l’Asie)

[3ma traduction, même si elle est moins littérale, dit bien ce qu’est un koan : il s’agit du récit d’une rencontre entre un maître et un disciple où apparaît clairement comment le maitre vise le cœur du disciple, par-delà les disputes verbales et les études livresques, de sorte que le disciple voit la nature de Bouddha en lui et qu’il atteigne l’Eveil. - Le récit de la fleur cueillie par le Bouddha Sakyamuni vu plus haut s’apparente, me semble-t-il, à un cas d’école, à un koan.

[5Traduction française : voir Présence du Bouddhisme, France Asie, Février Juin 1959, n° 153 157, Saïgon, p. 640 641 [réédité par Gallimard en 1987].
Plus de détails dans L’expérience du satori racontée par Hakuin et
le texte complet du récit par Hakuin de son expérience

[6Yantou Quanhuo (chin.) Gantō Zenkatsu (jap.) 巖頭全豁

[7Traduit de l’anglais dans YASEN KANNAJO 夜 船 閑 話 - Review of Japanese Religion

[8Présentation trilingue de la "méthode du beurre".

日本語 Français : notre traduction à partir de l’anglais. English
「軟酥の法(なんそのほう)」 La pratique de la visualisation du beurre de maître Hakuyû 白幽子 THE SOFT BUTTER PRACTICE
幽(いう)が曰く、行者(ぎやうじや)定中(じやうちゆう)四大(しだい)調和せず、身心ともに勞疲する事を覺(かく)せば、心を起して應(まさ)に此の想(さう)をなすべし、 Quand un disciple qui pratique la méditation découvre que son corps et son mental sont épuisés à cause du déséquilibre des quatre constituants du corps, il devrait entraîner son mental sur la visualisation suivante : "When a student engaged in meditation finds that he is exhausted in body and mind because the four constituent elements of his body are in a state of disharmony, he should gird up his spirit and perform the following visualization :
譬へば色香(しきかう)淸淨(しやうじやう)の輭酥(なんそ)鴨卵(あふらん)の大(おほい)さの如くなる者、頂上に頓在(とんざい)せんに、其の氣味微妙(みめう)にして、遍(あまねく)く頭顱(づろ)の間(あひだ)にうるほし、浸々(しんしん)として潤下(じゆんか)し來(きた)つて、 兩肩(りやうけん)及び双臂(さうひ)、兩乳(りやうにう)胸膈(きようかく)の間(あひだ)、肺肝(はいかん)腸胃(ちやうゐ)、脊梁(せきりやう)臀骨(どんこつ)、次第に沾注(てんちう)し將(も)ち去る。 Imaginez un morceau de beurre doux, comme un oeuf de cane, à la couleur et à l’odeur d’une grande pureté. Imaginez qu’il est posé sur le haut de votre tête tout d’un coup. Pendant qu’il fond lentement, une sensation exquise de fraîcheur remplit toute votre tête, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il continue de couler vers le bas, rafraîchissant vos épaules, vos coudes, votre poitrine ; il pénètre vos poumons, votre diaphragme, votre foie, votre estomac, vos entrailles. Il descend le long de votre moelle épinière jusqu’à vos hanches, votre pelvis et votre fessier "Imagine that a lump of soft butter, pure in color and fragrance and the size and shape of a duck egg, is suddenly placed on the top of your head. As it begins to slowly melt, it imparts an exquisite sensation, moistening and saturating your head within and without. It continues to ooze down, moistening your shoulders, elbows, and chest ; permeating lungs, diaphragm, liver, stomach, and bowels ; moving down the spine through the hips, pelvis, and buttocks.
此時に當つて、胸中の五積(しやく)六聚(しゆ)、疝癪(せんべき)塊痛(くわいつう)、心に隨つて降下(かうげ)する事、水の下(しも)につくが如く歴々として聞(こゑ)あり、遍身(へんしん)を周流し、雙脚(さうきやく)を温潤し、足心(そくしん)に至つて即ち止む。 Quand vous êtes arrivé à ce stade, toutes vos congestions accumulées dans les 5 organes et les 6 viscères, les douleurs et les souffrances au niveau de l’abdomen et du reste, tout cela suit le cœur dans sa descente vers la partie inférieure. Ce faisant, vous entendez distinctement un son comme de l’eau qui coule goutte à goutte de haut en bas. Descendant à travers le bas du corps, il se répand dans les jambes jusqu’à atteindre la plante des pieds, où il s’arrête. "At that point, all the congestions that have accumulated within the five organs and six viscera, all the aches and pains in the abdomen and other affected parts, will follow the heart as it sinks downward into the lower body. As it does, you will distinctly hear a sound like that of water trickling from a higher to a lower place. It will move lower down through the lower body, suffusing the legs with beneficial warmth, until it reaches the soles of the feet, where it stops.
行者再び應(まさ)に此の觀をなすべし、彼(か)の浸々として潤下(じゆんか)する所の餘流(よりう)、積り湛(たた)へて暖め蘸(ひた)す事、恰(あたか)も世の良醫の種々妙香(めうかう)の藥物(やくぶつ)を集め、是れを煎湯(せんたう)して浴盤(よくばん)の中(なか)に盛り湛へて、我が臍輪(さいりん)以下を漬(つ)け蘸(ひた)すが如し、此の觀をなす時唯心(ゆゐしん)の所現(しよげん)の故に、鼻根(びこん)乍(たちま)ち希有(けう)の香氣を聞き、身根(しんこん)俄かに妙好(めうかう)の輭觸(なんしよく)を受く。 Le disciple devra répéter cette contemplation à nouveau. Son énergie vitale, en s’écoulant vers le bas, remplit petit à petit la partie inférieure du corps, y répandant une chaleur pénétrante, comme si le disciple était immergé jusqu’au nombril dans un bain chaud rempli d’une infusion d’herbes médicinales parfumées sélectionnées par un médecin expert. "The student should then repeat the contemplation. As his vital energy flows downward, it gradually fills the lower region of the body, suffusing it with penetrating warmth, making him feel as if he were sitting up to his navel in a hot bath filled with a decoction of rare and fragrant medicinal herbs that have been gathered and infused by a skilled physician."

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