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Les Annonciations du fr. Fra Angelico op (1395-1455) - du texte à l’image

mercredi 29 janvier 2014 par Phap

Table des matières

1. De l’histoire racontée à l’image peinte.

2. Quand l’image visible renvoie au monde invisible

3. Les fresques du couvent de Saint-Marc à Florence

Conclusion


Comment représenter l’Annonciation en une image ? Étant entendu qu’il ne s’agit pas d’illustrer le mystère avec une image qui viendrait en soutien du texte évangélique, mais bien d’exprimer le mystère avec les moyens propres à l’art plastique.
Nous nous appuierons sur deux ensembles d’Annonciations de Fra Angelico, les retables d’autel de Madrid, de Cortone et de Monte Carlo d’une part, les fresques du couloir et de la cellule n°3 du couvent des dominicains de Saint-Marc à Florence (Italie) d’autre part.
Nous nous poserons trois questions :

  • comment Fra Angelico représente une histoire en un seul tableau ;
  • comment Fra Angelico renvoie à l’invisible à partir du visible ;
  • comment Fra Angelico traite différemment les fresques destinées aux frères de celles pour les fidèles de l’église.

1. De l’histoire racontée à l’image peinte.


a)Une histoire en trois temps.
Il s’agit de dire comment une femme, Marie, accepte devenir la mère du Fils de Dieu sans l’intervention d’un homme. De manière dérivée, il s’agit aussi de dire comment un homme, Joseph, accepte de prendre chez lui son épouse Marie alors qu’elle est enceinte, mais pas de lui. Il y a deux Annonciations, l’une à Marie, l’autre à Joseph, dérivée de la première.

Évitons dès maintenant un contre-sens lié au mot « annonce ». Le mot « annonce » désigne communément la communication d’un fait décidé à des auditeurs priés d’en prendre acte. Leur avis n’est pas demandé. Or ici, l’acquiescement de Marie comme celui de Joseph est requis. L’annonce de Dieu dit ce qu’il en est de son côté à lui, mais il attend la réponse de l’homme.
Qu’est-ce qui permet de dire cela ? Une lecture du premier chapitre de la Bible, dans la Genèse : Dieu attend de voir comment l’homme allait nommer les choses : Dieu attend car il a fait l’homme pour être son partenaire dans son œuvre de création et non sa marionnette. S’il nous a créés sans nous, il ne peut pas nous sauver sans nous. Il faut l’accord de deux justes d’Israël : Marie et Joseph.

L’évangile de Matthieu adopte le point de vue de Joseph en racontant l’Annonciation à Joseph (Mt 1, 18-24). L’Annonciation à Marie chez Matthieu tient en une phrase :

« Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. » (Mt,1,18).


Matthieu concentre l’histoire sur la figure de Joseph, ce qui explique sa sobriété par rapport à la figure de Marie.

L’Évangile de Luc se concentre lui sur la figure de Marie (Luc 1,26-38).
L’histoire commence par l’envoi de l’ange et son entrée :

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth, à une jeune fille accordée en mariage à un homme nommé Joseph, de la famille de David ; cette jeune fille s’appelait Marie. L’ange entra auprès d’elle


et se termine par une note abrupte

Et l’ange la quitta.


Entre son arrivée et son départ, l’ange propose à Marie de devenir mère du Messie, du Christ, le roi de la fin des temps attendu par le peuple juif qui instaurera la souveraineté universelle du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, créateur du ciel et de la terre.
L’histoire comporte une tension dramatique : la jeune fille va-t-elle ou non accepter la proposition ? L’ambassadeur va-t-il obtenir son consentement ? Sachant que l’enjeu n’est rien moins que le salut du peuple juif et celui de la Création.
Le dénouement survient lorsque la jeune fille donne son consentement à la fin de l’échange entre elle et l’ange :

Marie dit alors : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu me l’as dit ! »


acceptation suivie d’une clôture abrupte : « Et l’ange la quitta ».


b) Comment Fra Angelico raconte l’histoire en une image : les trois espaces.
Selon nous, Fra Angelico rend compte de l’histoire en trois temps (arrivée de l’ange – négociation entre l’ange et Marie – départ de l’ange) en composant la scène en trois espaces :

  • l’espace de gauche, que j’appellerai « espace public » : c’est l’histoire du monde racontée par la Bible avec l’expulsion du jardin d’Éden. On voit le premier couple, Adam et Ève, descendre tandis qu’un ange derrière eux barre le chemin du retour vers le Paradis. Adam et Ève sont recouverts de peaux de bête afin de couvrir une nudité devenue objet de honte mutuelle, Adam arbore une attitude de grand désarroi. Dans le retable de Madrid, Ève joint les mains en signe de détresse mais en même temps elle semble regarder la scène centrale avec Marie et l’ange, comme si déjà elle anticipait l’histoire du salut qui va se jouer avec Marie. Selon moi, cet espace public est le pendant pictural de la mention introductive qui dit le temps des hommes, l’histoire des hommes. Dieu envoie au temps fixé par lui un ange qui traverse l’espace et le temps humains, rendu en image par l’ « espace public » de l’histoire de la Création et de la chute du premier couple : à ce premier couple va répondre le couple de la fin des temps, à la défiance envers Dieu d’Adam et Ève séduits par le serpent répond à la fin des temps la confiance et l’acquiescement de Marie et Joseph au plan de Dieu annoncé par l’ange.
  • l’espace en retrait de la chambre de Marie, « espace privé », intime, lieu réservé à Marie où personne n’entre, pas même l’ange. Selon moi, cet espace privé correspond à la mention : « et l’ange la quitta ». Nous interprétons la brièveté de cette mention comme une marque de pudeur : l’ange la quitte parce que ce qui va se jouer – la conception de l’enfant sous l’ombre de l’Esprit saint - ne regarde que Marie et son Dieu ; l’ambassadeur a accompli sa mission et la suite ne le regarde plus. L’ange la quitta, et le lecteur avec lui : dans la scène suivante, nous sommes entraînés par Marie vers le village de montagne où résident Elisabeth et Zacharie, le blanc entre les deux relevant de la relation intime entre Marie et Dieu qui ne regardent qu’eux.
  • entre l’espace public et l’espace privé se tient l’espace central, la loggia dans laquelle l’ange rencontre Marie, espace que j’appellerai « l’espace semi-public ». Cet espace central occupe la majeure partie du tableau. L’ange salue Marie avec les mains croisées sur la poitrine – sauf dans le retable de Cortone -, il se tient dans une attitude révérencieuse en regardant Marie [1] ; le mouvement d’entrée est rendu par le fait qu’une petite partie de son corps se trouve dans l’espace public. Marie est assise, tenant un livre – les Écritures et sans doute plus précisément le passage du prophète Isaïe (7,14) :

    Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe : Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel.


    [le médaillon représente le prophète de l’Ancien testament regardant l’accomplissement de sa prophétie : cela est manifeste dans le médaillon du retable de Monte Carlo et de celui de Cortone. Il convient donc de ne pas identifier le portrait dans le médaillon du retable du Prado avec Jésus.]

    Cet espace semi-public condense l’échange entre l’ange et Marie. Les différents moments sont télescopés :

  • du côté de l’ange, sa salutation, son annonce de l’enfant à naître, son annonce de l’ « obombrissement » de l’Esprit saint (la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre, obumbravit en latin) ;
  • du côté de Marie, son acceptation – il ne nous semble pas que soient représentés ni son trouble après la salutation de l’ange ni son questionnement (comment cela va-t-il se faire ?). Fra Angelico nous semble peindre Marie avec une expression attentive (elle écoute avec attention les propos de l’ange, les mains croisées sur la poitrine) et tranquille (elle a déjà accepté, obéissante : « voici la servante du Seigneur »).

2. Quand l’image visible renvoie au monde invisible

Fra Angelico a su trouver le moyen de représenter en une seule image l’histoire de l’Annonciation en rendant la dimension temporelle spatialement, les 3 moments trouvant leur équivalent dans les trois espaces selon notre analyse.
Fra Angelico a aussi trouvé le langage plastique permettant de représenter l’immatériel : le monde divin (l’ange, l’Esprit saint, le Père), la parole, le mouvement, intérieur (l’émotion) comme extérieur.

a) l’irruption du divin sur terre
L’irruption du monde céleste transfigure la loggia : le pavement et les murs de la loggia (l’espace semi public) se revêtent de lumières multi-colores (cf. retable de Monte Carlo), Marie est assise sur un trône recouvert d’un dais rayonnant.
L’ange apparaît avec des couleurs somptueuses, tandis que l’auréole d’or autour de la tête de Marie et de celle de l’ange rappelle la sainteté qui vient de Dieu.
Fra Angelico a repris le code iconographique de la colombe pour représenter l’Esprit saint : dans les retables de Monte Carlo et de Cortone la colombe n’est pas entourée d’une auréole, la lumière d’or dans laquelle elle baigne évoque le soleil : l’Ange et Marie sont saints, l’Esprit saint est sanctifiant, comme le soleil il produit la lumière dont brillent les auréoles de l’ange et de Marie (c’est notre interprétation).
Dans le retable du Prado à Madrid, Fra Angelico représente la colombe descendant dans un faisceau lumineux dirigé vers le sein de Marie et qui part d’une main ouverte dans une boule de lumière d’or située dans le coin supérieur gauche.

Une dernière remarque : dans le retable du Prado, le faisceau d’or traverse en biais le tableau, mais il s’arrête avant d’atteindre Marie. Nous y lisons la confirmation que la conception de l’enfant n’est pas encore réalisée (selon notre grille de lecture, la conception se passe dans l’intimité de l’espace privé qui ne regarde que Marie et Dieu, la chambre où elle se retirera quand l’ange l’aura quittée).
Nous sommes sensibles au fait que dans les retables de Cortone et de Monte-Carlo la colombe – l’Esprit Saint, se trouve au dessus de Marie : nous considérons personnellement que Fra Angelico a condensé deux moments :

  • l’annonce de l’ange : l’Esprit saint viendra sur Marie – le verbe « venir » est conjugué au futur -, et
  • la réalisation de l’annonce : l’Esprit Saint vient sur Marie – après que l’ange ait quitté Marie.

b) la parole échangée
La parole échangée est matérialisée en lettres d’or dans le retable de Cortone : aux deux lignes : « Spiritus Sanctus superveniet in te » [« l’Esprit saint viendra sur toi »] et « virtus Altissimi obumbrabit tibi » [la puissance du Très-haut t’ombragera »], Marie répond par : « ecce ancilla Domini fiat mihi secundum verbum tuum » - « Je suis la servante du Seigneur. Qu’il m’advienne selon ta parole ».
Signalons que cet échange de paroles est en partie occulté par la colonne au centre. Par ailleurs, la réponse de Ma rie est orientée de droite à gauche (elle sort de la bouche de Marie qui parle à l’ange situé à gauche pour nous) et écrite à l’envers (interprétation : celui qui lit la phrase est en haut, il s’agit de Dieu).


c) le mouvement intérieur
Fra Angelico a réussi à rendre l’émotion des personnages par leur attitude (mains croisées, inclinaison révérencieuse du buste, position assise pour Marie légèrement inclinée vers l’ange comme pour mieux recevoir ses paroles) et surtout leur regard.

  • Dans le retable de Cortone, l’ange et Marie échangent leurs regards, ce qui dynamise la scène. L’aspect dynamique est renforcé par la position des mains de l’ange, la main gauche pointant vers le ciel tandis que la main droite pointe sur le sein de la Vierge. Les paroles échangées indiquent que deux moments sont représentés dans l’espace semi-publique : l’explication de l’ange sur le comment de la conception (l’origine du père) et l’acceptation de la Vierge.
    Globalement, le retable de Cortone dégage une impression de dynamisme, avec un échange intense entre Marie et l’ange, renforcé par la distance très courte entre eux deux : la tête de l’ange s’interpose entre le spectateur et l’entrée de la chambre, ce qui n’est pas le cas dans les deux autres retables.
  • Le retable du Prado baigne dans une atmosphère différente. Les regards ne se rencontrent pas : l’ange semble regarder le sein de Marie plutôt que son visage, tandis que celle-ci ne regarde pas l’ange : son visage est tourné vers le sol, ses yeux semblent songeurs, ses lèvres fermées n’esquissent pas le léger sourire du retable de Cortone.
    Une impression de gravité et d’intériorité se dégage du retable du Prado, tandis que le temps semble arrêté autour de Marie et de l’ange. Seule la diagonale du rayon de lumière donne du mouvement au tableau.
  • Le retable de Monte-Carlo n’a ni l’intériorité du retable de Madrid ni le dynamisme de celui de Cortone. L’ange et Marie se regardent comme dans le retable de Cortone, mais leur regard semble chargé d’une gravité plus grande que celle de Cortone. Selon nous, l’ange regarde Marie avec une nuance de compassion douloureuse absente des deux retables précédents. Le visage de Marie, très fin, évite la joliesse par la quasi-transparence du regard qui renvoie pour nous à la pureté de Marie, pureté entendue entendue au sens d’une humanité entièrement accordée aux motions de l’Esprit saint, à la volonté de Dieu et qui trouve sa joie dans cet unisson.

3. Les fresques du couvent de Saint-Marc à Florence

Les fresques de l’Annonciation au premier étage de San Marco étaient destinées aux frères prêcheurs (dits aussi frères dominicains du nom de leur fondateur, saint Dominique).

Les frères passant chaque jour devant la fresque du couloir, il s’agissait d’offrir à leur regard une fresque dont ils ne se lasseraient pas. Il en va de même pour la fresque dans la cellule n°3, que l’occupant avait en permanence sous les yeux.
Fra Angelico a peint a fresco des Annonciations plus sobres que les retables vus précédemment : la scène d’expulsion du paradis est absente, les couleurs sont dans des tons plus sombres, les habits de Marie sont dépourvus d’attributs majestueux de même que ceux de l’ange. Cette simplicité convenait sans doute mieux dans un couvent de stricte observance où l’or et les dorures auraient été déplacés.
Par la sobriété de ses fresques, Fra Angelico évitait d’offrir des tableaux surchargés qui auraient lassé les frères. La sobriété et la simplicité des représentations leur permettait par ailleurs d’exercer leur imagination, ce qui n’aurait pas été le cas avec un programme trop détaillé.

Les renvois à la réalité divine se limitent aux ailes de l’ange et aux auréoles de l’ange et de Marie, sinon les deux scènes semblent inscrites dans la réalité dépouillée du cloître ou d’une cellule d’un couvent.

La fresque de la cellule n°3 décrit un espace dépouillé, avec une perspective fermée par un mur sans aucune décoration. L’ange est debout et non agenouillé, il domine Marie qui elle semble agenouillée sur un prie-dieu ; l’ange semble regarder Marie avec compassion, comme s’il anticipait le glaive qui allait transpercer le cœur de Marie. Marie regarde le sol avec des yeux graves tandis que sa bouche marque un pli douloureux qui est unique parmi toutes les Annonciations que nous avons vues.

Conclusion

Fra Angelico a laissé des Annonciations qui expriment dans le langage plastique le mystère de l’Annonciation. Fra Angelico n’a pas illustré le mystère, il l’a rendu avec ses armes de peintre.

Il a su donner une profondeur – ou une hauteur – à ses Annonciations qui font qu’on peut prier devant elles : les Annonciations de Fra Angelico ne se réduisent pas à une simple surface joliment peinte, elles laissent le spectateur voir au delà d’elles.


© esperer-isshoni.fr, décembre 2013


Pour les reproductions voir :


[1Thomas d’Aquin expliquera dans son commentaire de l’Ave pourquoi il convenait que l’ange s’inclinât devant Marie alors qu’il n’avait pas à le faire devant aucun autre être humain


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