Esperer-isshoni.info

Le Triple Corps Trikaya - Un exemple dans le Vajrayana

samedi 12 mars 2016 par Phap

Table des matières


1§. Le Bardo thödol - "Livre des morts tibétain" - commence par un hommage au Trikaya  [1]

2§. L’hommage est offert aux Trois Corps :

  1. le Bouddha Amitabha (dharmakaya,
  2. l’Ordre du Lotus - avec en particulier le Bodhisattva Avalokiteshvara (Chenrezi en tibétain) - (sambhogakaya,) et
  3. le Guru [2] Padmasambhava (nirmanakaya) [3].


1. Les Trois Corps

3§. le Dharma kaya désigne le Corps de la Loi, autrement dit le Non né, le Non conditionné, ce qui est au-delà de toute distinction ; il a à voir avec un concept fondamental du Mahayana, repris par le Vajrayana, à savoir celui de la Vacuité, shunyata.
Celle-ci n’a pas seulement une qualité négative (vide de quoi que ce soit comme rien, comme néant), elle est aussi positive au sens où, sans elle, il n’y aurait rien.
L’école Madhyamaka de Nagarjuna utilise le concept d’espace pour essayer de pointer vers la Vacuité : l’espace n’est rien de ce que l’on voit ou de ce que l’on touche, il n’est pas sous-la-main, il n’est pas objectivable – mais il permet aux choses de se tenir ici ou là ; pour le dire autrement, l’espace n’est rien mais rien ne peut être sans lui [4].
L’on peut être tenté d’hypostasier (de réifier si vous préférez) la vacuité ; or, prévient Nagarjuna dans une formule fameuse :

« Les Victorieux [les Jina] ont proclamé que la vacuité est le fait d’échapper à tous les points de vue »

mais il enchaîne aussitôt :

« Quant à ceux qui font de la vacuité un point de vue, ils les ont déclarés incurables » [5] .

4§. Quitte à le représenter, on le figurera comme un Bouddha nu, la nudité renvoyant à l’état au-delà de toute description – de tout vêtement – du Dharma kaya : ce sera l’adi Bouddha, le Bouddha originel [6] appelé Samantha Bhadra [7].

5§. le sambhogakaya , le Corps de rétribution ou Corps de jouissance : ce Corps peut être décrit en termes d’attributs glorieux, couronne, auréole, nimbe, trône. La méditation permet de visualiser ces Corps agréables à percevoir ; il s’agira pour le méditant de visualiser les marques glorieuses des Bouddhas en sambhogakaya. Les Cinq Jina sont représentés en sambhogakaya, en corps de rétribution ; il en va de même pour les divinités courroucées, les Heruka  ;

6§. le nirmanakaya , Corps d’apparition ou « Corps d’Émanation » : alors que les sambhogakaya ne sont perceptibles que par les pratiquants de la méditation, les Corps d’apparition se manifestent aux sens des êtres ordinaires.

7§. Le concept de triple corps (trikaya) a pu exister en germe dans le « bouddhisme originel » ; il s’est développé dans le Grand Véhicule Mahayana et dans le Vajrayana, où il joue un rôle fondamental : à notre avis, il constitue un point de passage obligatoire pour qui veut comprendre ces deux derniers véhicules. Comme ce concept à trois étages peut sembler ardu, je vous propose une image pour entrer dans sa compréhension.

8§. Supposons une route parsemée de flaques d’eau ; quand la lune se lève par un beau ciel étoilé, vous voyez autant de lunes par terre qu’il y a de flaques d’eau ; est-ce à dire qu’il y a autant de lunes que de flaques ? Non, il y a autant de reflets de la lune qu’il y a de flaques, mais il y a une seule lune qui est en haut (suivez mon doigt qui pointe vers le haut) ; tiens, une flaque s’est asséchée : est-ce à dire que la lune a disparu ? Non, c’est un reflet qui a cessé, celui de la flaque asséchée.

9§. Les reflets de la lune dans les flaques fonctionnent comme les corps d’émanation, correspondant à des émanations d’êtres de réalité supérieure, qui sont suscitées par compassion pour nous dans ce monde saha, ce monde soumis au cycle de vie et de mort (samsara).
Mais l’être qui l’a suscité peut en susciter d’autres. Nous voyons naître, grandir puis mourir le nirmanakaya mais en fait, la réalité dont il émane ne change pas.

10§. Je crois que cette image classique de la lune reflétée dans l’eau permet de comprendre au moins la différence entre le nirmanakaya et les deux autres niveaux.
[Pour continuer à filer la métaphore [8], on peut assimiler le soleil au dharmakaya, la lune étant le sambhogakaya :

  • comme le soleil qui dépasse la capacité des sens - on ne peut pas regarder en face le soleil -, le dharmakaya sature notre capacité discursive, notre intelligence et nos sens ;
  • comme la lune qui tire sa luminosité du soleil, le sambhogakaya reflète la puissance illuminative du dharmakaya.

L’idée est donc de parcourir en sens ascendant et descendant cette échelle :

reflets de la lune nirmanakaya - corps d’émanation
lumière de la lune sambhogakaya - corps de récompense
lumière du soleil dharmakaya - corps de la Loi

]


2. Pourquoi ces trois niveaux dans le Mahayana et le Vajrayana  ?

11§. À mon avis, il s’agissait de prendre en compte le désespoir des disciples peu avancés sur la Voie lorsque le Bouddha Sakyamuni est entré en parinirvana  :
non, le Bouddha Sakyamuni n’a pas disparu, il est toujours présent et actif ; ce qui ressemblait à une disparition n’était qu’un moyen habile, un upaya, en attendant que les êtres soient assez mûrs ;
alors le Bouddha a révélé qu’en fait en vérité il n’a jamais été malade, il n’a jamais eu faim et soif et qu’il n’est pas « mort » [9].
Que le Bouddha soit toujours là répondait à l’inquiétude des êtres ordinaires, qui n’entraient pas dans les monastères et qui pourtant aspiraient à atteindre le Nirvana – ou plutôt à atteindre l’Illumination parfaite.

12§. Autre façon de dira la même chose : la distinction en trois niveaux des corps de Bouddha permet de démultiplier l’action et la présence des Bouddha, dans le temps et dans l’espace.

13§. Le Mahayana et le Vajrayana peuvent soutenir que le Bouddha Sakyamuni est toujours présent, qu’il est toujours là pour tout le monde :

  • celui qui est entré en parinirvana était en fait la manifestation du Bouddha en nirmanakaya, manifestation qui était adaptée aux temps et aux hommes de l’époque du « Petit Véhicule » [10],
  • mais lorsque les temps ont été mûrs, le Bouddha s’est à nouveau manifesté – sous d’autres formes – pour donner d’autres enseignements, d’autres sutra [11], et les tantra du Vajrayana.

13§. La manifestation comme Bouddha Sakyamuni se trouve alors reliée à d’autres figures de Bouddha, dont les cinq Jina Bouddha, d’où une certaine relativisation, qui va de pair cependant avec une absolutisation si l’on remonte vers le Dharma kaya : le Bouddha Sakyamuni n’a pas été malade ni n’a connu la mort en vérité, puisque ces évènements ne concernaient que son apparence, son nirmanakaya – ou plutôt un de ses nirmanakaya.

14§. Le Bardo thödol peut alors être perçu comme provenant du Bouddha, en sambhogakaya. Selon l’école, on accentuera tel ou tel Jina, en veillant à ne pas prétendre à une exclusivité hors de propos.


© esperer-isshoni.fr – mars 2009
© esperer-isshoni.info – mars 2016

[1Traduction tirée de :

  • Bardo-Thödol, le livre tibétain des morts, préface de Lama Anagarika GOVINDA, présenté par Eva K. DARGYAY en collaboration avec Gesche Lobsang DARGYAY, Traduit de l’allemand par Valdo Secretan, revu et corrigé sur le texte tibétain sous la direction de Lama TEUNZANG au monastère de Karma Migyur Ling Saint Marcellin, Albin Michel, [allemand 1977, français 1980, nouvelle édition française revue et corrigée 1981] 1993, 220 p.

Le Bardo thödol aurait été composé par Guru Rinpoche Padma Sambhava au VIIIe siècle, et mis par écrit par son épouse, Yeshe Tsogyal, réputée pour sa prodigieuse mémoire.
Il aurait ensuite été caché intentionnellement afin d’échapper à la persécution anti-bouddhiste qui mettra fin à la "première diffusion" du bouddhisme au Tibet. Il aurait été découvert au XIVe siècle par Karma Lingpa – en tibétain on dira que Karma Lingpa est un tertön, un découvreur de « trésors », de terma.

[2le Lama en tibétain

[3cet hommage annonce dès le début le déroulement en trois bardo (avec un petit « b ») du Bardo de l’état intermédiaire entre la mort et la prochaine existence (Bardo avec un grand « B »).

[4En anglais, on utilisera le mot : « nothingness  » qui conjoint les deux aspects : «  no-thing  », rien, ne pas (être) - quelque chose, qualification négative – et « ness  », qui dénote le fait d’être cela même, positivité donc

[5Nāgārjuna, Stances du milieu par excellence (Madhyamaka-kārikās), traduit du sanskrit par G. Bugault, Gallimard, 2002, §13, 8.

[6« Ur Buddha » a écrit Eugène Burnouf, le grand pionnier français des études orientales : Burnouf joue sur la particule germanique Ur qui connote le primordial, l’originel – cf. Ur-Grund de Maître Eckhart

[7dans le Vajrayana, les Bouddha suivants ressortent du Dharma kaya  : Vajra Dhara « Celui qui tient le sceptre Dorje », Vajra Yana ou Mantra Yana, et le Bouddha Amitabha, « Lumière infinie » ou « Lumière sans entraves »

[8ajout du 23 mars 2016

[9Cf. Vaipulya Sutra de la Bonne Loi du Lotus

[10la désignation "Petit Véhicule" - Hinayana - , péjorative, est utilisée par les adeptes du "Grand Véhicule" - Mahayana. Notre utilisation des guillemets indique notre prise de distance par rapport à cette appellation sectaire.

[11les « sutra développés » – vaipula sutra du Mahayana, comme le Sutra du Lotus, le Vilamakirtinirdesa présenté comme un sutra par les Chinois, ou les Sutra de la Terre Pure


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 198 / 82599

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le bouddhiste parle l’homme  Suivre la vie du site Bouddhisme ésotérique   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License