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Quand Confucius fait écho au taoïsme - entre critique et attirance

samedi 2 avril 2016 par Phap

Table des matières


1§. Nous allons aborder une grande tradition chinoise, le taoïsme. Elle vient compléter heureusement nous semble-t-il le confucianisme. On pourra les situer en complémentarité et en opposition l’une par rapport à l’autre.
Ces deux traditions comprennent des éléments qui les opposent et en même temps toutes deux participent du même fond de spiritualité chinoise commun aux deux.
Il ne s’agit donc pas de les opposer de manière absolue, elles constituent à notre avis des réponses différentes, opposées mais complémentaires, à une même problématique chinoise.

2§. Pour mémoire, la Chine considère traditionnellement qu’elle est irriguée par trois sources spirituelles :

  • deux sources autochtones, le taoïsme et le confucianisme, et
  • une source étrangère importée de l’Occident, à savoir le bouddhisme – vue de Chine, l’Inde se trouve à l’ouest.

3§. La Chine les désigne par « les trois enseignements », « les trois doctrines », « les trois religions ». Comme pour la cuisine chinoise où les plats sont amenés en même temps sur la table et où chacun pioche avec ses baguettes selon son goût et l’ordre qu’il veut, les Chinois font appel à telle ou telle de ces trois traditions en fonction des circonstances, tout en sachant faire la différence entre elles.

4§. Le taoïsme vient contrebalancer le confucianisme et tout cours sur la mentalité religieuse chinoises qui ferait l’impasse sur l’un ou l’autre serait bancal.
Je rappelle ce qui me semble un fondamental de la conception du monde chinoise, à savoir la triade Terre – Ciel – Homme.

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Pour l’illustrer, je vous propose le tableau suivant : on y voit la terre, les rivières, le ciel et dans le paysage, à des endroits stratégiques, des activités humaines, des présences humaines : trois petits personnages qui devisent à l’ombre des pins, au loin une petite cabane très simple. Il n’y a pas de perspective cavalière, l’impression d’harmonie, de tout harmonieux plutôt, se dégage du jeu des différentes masses : rochers, la rivière qui serpente. Le plus important, le vide qui permet à toutes les choses de trouver leur place : toute la toile n’est pas remplie, l’estompé donne à voir de manière allusive.

5§. Pour ne pas opposer de manière binaire taoïsme et confucianisme, je voudrais vous montrer des tendances taoïstes dans le confucianisme, en même temps que des oppositions frontales.


1. Objections de Confucius au taoïsme

6§. L’entretien n°7 du livre 18 des Entretiens met en scène un disciple qui s’est égaré. Il demande à un vieil homme en train de cultiver la terre où se trouve le maître Confucius.
Le vieil homme lui répond : « vous ne savez pas cultiver, vous ne distinguez pas entre les cinq céréales. Qui est votre maître ? »
La question est en fait une critique de Confucius : le vieil homme doute de la qualité d’un maître qui ne sait pas enseigner l’art de la culture de la terre [1].

7§. Le disciple retrouve Confucius et lui rapporte les propos du vieil homme : « c’est un reclus, un homme qui vit caché », répond Confucius. Il s’agit d’un homme capable qui aurait pu exercer des responsabilités dans la société mais qui a préféré se retirer du monde pour cultiver son champ.

8§. Le disciple retourne chez le vieil homme. Ce dernier étant absent, le disciple demande aux deux fils présents de transmettre son message : « ne pas servir quand on le peut constitue un manque de justice. On ne peut pas plus négliger les obligations prince – sujet que les obligations frère aîné – frère cadet ou père -fils ».
Pour le dire autrement : votre père fuit le service du prince mais en même temps il vous demande de respecter les obligations familiales, sa conduite n’est pas cohérente, en tout cas elle n’est pas juste.

9§. Le disciple continue : « vouloir se préserver soi-même, c’est déséquilibrer les relations sociales importantes ». Le vieil homme considère que le monde est perverti, égaré, sorti de la Voie – du Dao – et refuse de se compromettre. Oui, dit le disciple, mais ce faisant vous enfreignez la loi socio-cosmique des cinq relations et vous contribuez au désordre cosmique que vous dénoncez.

10§. Un « prince » au sens de Confucius, autrement dit un homme de qualité princière, sert son supérieur. Votre père n’est donc un « prince ». Et l’on sert même si l’on sait que le monde est perverti, de travers sinon à l’envers.

11§. Dans un autre entretien, le n°6 dans ce même livre 18 des Entretiens, Confucius et ses disciples se retrouvent devant un fleuve. Confucius envoie un disciple s’enquérir d’un guet pour traverser le fleuve. Le disciple rencontre deux cultivateurs travaillant sur le même champ.

  1. Le premier lui répond : « Qui est votre maître ? Ah, c’est maître Kong ! eh bien, puisque maître Kong n’arrête pas de sillonner le pays, il doit le connaître : débrouillez-vous ». » Première rebuffade.
  2. Seconde rebuffade avec l’autre cultivateur : « Ah, votre maître n’arrête pas de fuir d’un prince à l’autre. Pourquoi ne fuit-il pas le monde tout simplement ? »

Dans les deux cas, la critique porte sur la conduite de Confucius qui, ne trouvant pas de prince ou de duc capable en particulier de bien l’utiliser, ne cesse d’aller et venir en cherchant qui servir.

12§. Confucius, mis au courant, manifeste sa contrariété. « Je ne peux pas vivre dans la société des animaux. Si je fuis la société des hommes, avec qui ferai-je société ? ».
Confucius entend bien que le monde va mal, qu’il semble ne pas pouvoir être réformé. Le problème est qu’il ne peut pas se retirer comme les deux cultivateurs et converser avec les oiseaux, les ours, les renards et les belettes, les grenouilles. Ce serait pour lui cesser d’être un être humain. La nature de l’homme est sociable, l’homme est fait pour vivre avec d’autres hommes et pas avec des bêtes. Il s’accomplira dans la culture des cinq relations sociales.

13§. Certes, le monde va mal, je le sais, mais c’est bien pour cela que j’enseigne, que je forme des disciples.

14§. Pour résumer, nous venons d’entendre la réponse de Confucius à deux critiques taoïstes. Confucius leur oppose deux objections :

  1. Vous commettez une injustice – vous faites du tort à la société - en fuyant vos responsabilités sociales ;
  2. Vous aliénez votre nature humaine en devenant comme les bêtes.


2. Accents taoïstes dans la pensée de Confucius

15§. En même temps, on trouve des accents taoïstes chez Confucius, rares il est vrai.

16§. Dans l’entretien 18 du livre 17, le maître Kong dit : « Je voudrais ne plus parler ».
Je voudrais ne plus avoir à enseigner, à expliquer ce qu’il est bon de faire ou de ne pas faire pour la principauté, pour le village, pour la famille, pour moi. On peut entendre résonner comme une sorte de lassitude de devoir passer par le langage humain.

Un disciple réagit : « allons, qu’est-ce que nous, les disciples, nous pourrions alors rapporter de votre enseignement ? ». Peut-être essaie-t-il de rassurer Confucius.

17§. Celui-ci explicite alors son propos sibyllin : « Est-ce que le Ciel parle ? Les quatre saisons suivent leur cours, tous les êtres reçoivent leur existence du Ciel. Est-ce que le Ciel parle jamais ? ».

Confucius exprime une aspiration, vers quelque chose d’a-humain, le Ciel, qui ne vit pas en société, qui ne parle pas. Sans doute est-ce une fatigue passagère – Confucius se définit comme celui qui ne se lasse pas d’enseigner [2], mais pour le coup, les taoïstes peuvent entendre ce propos, eux qui aspirent à s’identifier au Ciel, à cette transcendance a-humaine qui ne parle pas.

18§. Encore faut-il éviter un contresens quand Confucius dit que le Ciel ne parle pas.
Le Ciel ne parle pas non pas parce qu’il serait muet, il ne parle pas non pas parce qu’il ne peut pas parler, mais parce qu’il n’a pas besoin de parler, et ce n’est pas la même chose.
La simple présence du Ciel réalise l’ordre des choses : le printemps succède à l’hiver, l’été au printemps, l’automne à l’été et l’hiver à l’automne. Pas besoin de dire au printemps : « c’est ton tour », puis au bout de trois mois : « suffit le printemps, à l’été ».
Le Ciel est lui-même, il habite sa fonction et les choses se font naturellement, spontanément, d’elles-mêmes.

19§. Le taoïste se reconnaît ici, qui veut se plonger dans le flux et y être spontanément accordé : a-humain et non pas inhumain.

20§. Dans l’entretien n°25 du livre 11, Confucius demande à quatre disciples ce qu’ils feraient si on leur confiait du pouvoir.
Le premier dit qu’il fera du duché qu’on lui confie un duché puissant capable de résister militairement à des duchés voisins. Le deuxième dit qu’il fera de son duché un duché prospère économiquement. Le troisième décline toute administration de duché, sur le plan économique comme sur le plan militaire, et demande à être le chef de protocole, le chef du rituel pour les ducs et les princes.

21§. Pendant ce temps, le quatrième disciple joue du luth. Quand son tour vient, il pose le luth et répond. « C’est simple, au printemps, j’enfilerai des vêtements printaniers et avec cinq ou six amis et autant de jeunes pages, nous irons nous baigner dans la rivière du coin, nous profiterons de la brise sous les arbres et nous rentrerons en chantant gaiement ».
Et Confucius de dire : « je consonne avec les propos du quatrième ».

22§. On peut avoir l’image d’un Confucius comme d’un enseignant académique ou d’un haut fonctionnaire d’état occupé en permanence par des sujets importants. Dans l’entretien n°25 du livre 11 que nous venons de lire, on perçoit une autre facette de Confucius, certes moins importante que la première, qui fait penser à un personnage taoïste, buvant à l’extérieur de sa petite cabane en compagnie d’un ou plusieurs amis en train d’admirer le clair de lune. Ils composent des poèmes, connaissent une douce ébriété et se réveillent le lendemain contents et toujours insoucieux de savoir s’il faut augmenter la TVA sur les produits alimentaires de 1,2% ou 1,3%.


Conclusion

23§. Nous avons signalé quelques accents taoïstes dans la pensée confucéenne qui, bien que rares, existent. Nous avons qualifié ces accents de « taoïstes » afin de faciliter la compréhension du propos mais nous pouvons maintenant essayer de dépasser cette première approximation.
Plutôt que de donner l’impression que Confucius a emprunté au taoïsme, il vaut sans doute mieux dire que les confucéens comme les taoïstes ont développé leur spiritualité à partir d’un même fond commun.

24§. Confucéens comme taoïstes partent à notre avis de la même question : comment faire pour que l’homme s’accorde avec Ciel et Terre ?
Confucius répond que l’homme doit se cultiver soi-même afin de développer ses qualités naturelles, ses « vertus ». Pour cela, il pratique avec persévérance l’étude des modèles anciens, des « patrons » (au sens de la couture), les équerres et les compas du passé qui permettent de tracer droit et rond.
C’est à travers cet effort que sera atteint l’homme de qualité princière, le « prince », capable d’exprimer les désirs de son cœur en restant dans l’épure tracée par les commandements, les « mandats » du Ciel. La spontanéité, l’accord naturel avec le Ciel et la Terre, sont au bout d’un chemin ardu de travail sur soi car ces fruits n’existent à la naissance qu’à l’état de semences, de potentialités.

25§. Dans l’entretien n°4 du livre 2 des Entretiens, Confucius dit qu’il a atteint à 70 ans l’accord naturel, l’harmonie avec Ciel et Terre, 70 ans d’étude, de culture de soi. Cela peut sembler long, et celui qui s’engage sur la voie – sur le Dao – de Confucius est menacé par la lassitude, le dégoût de l’étude.
Cela dit, il n’y a pas de raccourci pour Confucius, le travail de polissage demande du temps, de la patience et de la persévérance. Pas de raccourci, pas d’échappatoire non plus à la société humaine, au contraire, c’est dans la société humaine, dans le perfectionnement des cinq relations – prince-sujet, père-fils, frère aîné-frère cadet, mari-femme, ami-ami – que se polit le « prince ».

26§. Pour Confucius, la pensée du court-circuit, de l’échappatoire est une tentation, un moment de faiblesse qu’il surmonte en se reprenant. Il ne peut donc pas accepter la conduite taoïste de retrait ou plutôt de distanciation par rapport à la société.

27§. Or les taoïstes considèrent qu’existe un quatrième terme en surplomb de la triade Ciel – Terre - Homme, un principe métaphysique (« au-delà du physique » littéralement) qu’ils appellent Dao et dont la Triade procède.
Ce qui apparaît comme une échappatoire ou un court-circuit illusoire pour le confucéen est vu par le taoïste comme une remontée et une immersion dans l’Un originel, dans le Dao.
Là, l’homme s’accomplit non plus comme un « prince », mais comme un « saint » - et nous avons vu ailleurs que Confucius s’était refusé à viser cet idéal.


© esperer-isshoni.info, avril 2016

[1De fait, Confucius se refuse à l’enseigner : il cultive les hommes et non la terre, son art est un art de la culture de soi et des autres.
Pour son refus de cultiver la terre, voir les entretiens n°4 du livre 13 et n°31 du livre 15 des Entretiens.

[2[Voir les entretiens n°2 et n°33 du livre 7 des Entretiens


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