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Taoïsme des rites : un fondement dans le taoïsme des concepts

samedi 23 avril 2016 par Phap

Table des matières

1. Lao Zi

  1. Fermer les ouvertures du corps pour revenir à la lumière (chap. 52)
  2. Ni rhinocéros ni tigre ni soldat ne peuvent l’entamer (chap. 50)
  3. Le nouveau-né dans la perfection de son souffle et de son essence (chap. 55)
  4. Redevenir comme un bébé souple en se concentrant sur le souffle (chap. 10)
  5. Redevenir un bébé en se transformant en ruisseau (chap. 28)

2. Le Zhuang Zhou

  1. Montrez-moi un tir de flèche sans tireur (chap. 7)
  2. L’homme accompli (chap. 19)
  3. L’homme ivre qui tombe du chariot se fait moins mal (chap. 19)

1§ Je voudrais vous montrer en partant de Lao Zi et Zhuang Zhou que le taoïsme des rites n’exclut pas le taoïsme des concepts mais qu’au contraire il y fait appel.


1. Lao zi


1. Fermer les ouvertures du corps pour revenir à la lumière (chap. 52)

 [1]
Lao Zi écrit au chapitre 52 :

« En calfeutrant sa bouche,
en fermant les ouvertures,
il gardera son corps jusqu’à la fin sans l’user.
Mais s’il ouvre la bouche pour ses affaires,
Il ne sauvera pas son corps.

Nous lisons une des constantes du taoïsme religieux, celui de clore le corps pour empêcher que les énergies, les souffles, sortent et se dispersent.
Ainsi pour l’homme, que sa semence sorte de lui constitue une perte de vitalité. Même chose pour le souffle.
Il s’agira de viser à l’immobilité, car sinon, on laisse échapper du souffle.

Qui se sert bien de sa lumière,
qui retourne 復歸 à sa lumière,
son corps sera indemne de tout calamité.

La seconde idée est celle du retour : le Dao se déploie dans les dix mille êtres qui évoluent, vieillissent et meurent.
L’idée taoïste est de remonter au Dao où se trouve l’absence de changement, de vieillissement, autrement dit l’immortalité.


2. Ni rhinocéros ni tigre ni soldat ne peuvent l’entamer (chap. 50) [2]

J’ai entendu dire que l’homme habile à conserver sa vie
ne craint pas de rencontrer sur sa route
un rhinocéros, un tigre ou une armée.
Le rhinocéros ne trouve pas de place en lui pour sa corne,
le tigre pour ses griffes,
les soldats pour leur épée.
Pourquoi ?
Parce que ne se trouve pas en lui
de place de mort.

3§ Conserver, garder, éviter la dispersion.
Le taoïste accomplit dispose d’un corps sans faille, sans brèche, inaltérable, dans lequel rien ne peut s’insérer. Pourquoi ? parce son corps est étanche à la mort.
Le taoïste visera à réaliser ce corps inaltérable, inentamable, capable de traverser l’eau et le feu. La transformation se fera par une alchimie.

4§ « L’homme accompli ne rêve pas », disait le Zhuang Zhou. En effet, dans la conception taoïste qui rejoint ici l’animisme, une partie des souffles, des esprits qui habitent et constituent l’homme sortent de lui pendant qu’il dort et voyagent dans les zones célestes ou souterraines. Les images du rêve correspondent à ce que voient ces esprits sortis du corps pour vagabonder.

5§ Or cette sortie des esprits met la vie en danger, car l’équilibre entre les différents esprits est rompu d’une part, et d’autre part, des esprits mauvais peuvent en profiter pour s’introduire et causer la maladie ou pire, la mort. L’homme accompli dans le taoïsme est capable de rester concentré, autrement dit il est capable d’empêcher les souffles, les esprits de sortir de lui – et donc il évitera la maladie et la mort.

6§ On retrouve l’idée précédente du chapitre 2 qu’il faut conserver, qu’il faut empêcher de sortir les forces vitales. Celles-ci sont vues comme des souffles, des esprits ici, qui constituent l’homme. Le taoïsme considère que l’homme est constitué de yang et de yin, sous forme de :

  • 3 souffles – âmes hun 魂 (yang) et
  • 7 souffles – âmes po 魄 (yin).

    Les 3 hun et les 7 po

La mort résulte de la séparation de ces âmes, les âmes hun montant au ciel comme esprits shen tandis que les âmes po issues de la terre y retournent sous forme d’âmes errantes et de démons gui.


3. Le nouveau-né dans la perfection de son souffle et de son essence (chap. 55)
 [3]

Qui a la vertu 德 [du Dao], il est comme un nouveau-né 赤子

qui ne craint ni la piqûre des animaux venimeux,
ni les griffes des bêtes féroces,
ni les serres des oiseaux de proie.

7§ La vertu n’est pas d’abord une qualification morale mais une propriété intrinsèque de la chose : la vertu du couteau est de couper, la vertu de l’opium est de calmer la douleur, la vertu de la voiture est de vous emmener d’un point à l’autre, la vertu du Dao est de créer, de transformer – et de rendre immortel.

8§ D’après Lao Zi, l’enfant n’a pas l’idée du bien et du mal, il est sans crainte, aussi peut-il jouer avec les bêtes que nous appelons féroces sans dommage.

Ses os sont faibles, ses nerfs sont mous,
et cependant il saisit fortement les objets.
Il ne connaît pas encore l’union des deux sexes,
et cependant il connaît l’excitation.

C’est qu’il est dans la plénitude de son « essence » 精 jīng

9§ L’idée est de retourner à l’origine, à l’état d’origine, qui est celui du nouveau-né, dans la perfection, la plénitude de sa vitalité. De fait, la vitalité des bébés est quelque chose d’incroyable, et quand il vous saisit un doigt, vous sentez de la force. Son « essence » est dans sa plénitude, elle n’a pas commencé à se dégrader.

Il crie tout le jour sans s’enrouer,
C’est qu’il dans une harmonie parfaite 和 [du souffle qui traverse tout 沖氣 chōng ].

10§ Les deux éléments constitutifs de l’homme sont le yin et le yang, déclinés ici sous la forme

  • l’essence : des sécrétions héritées de la mère, humides, invisibles, cachées, au creux des reins entre autres : salive, suc gastrique, semence masculine, flux féminin, … (yin) et qui ont comme correspondant cosmique la pluie, l’eau
  • et les souffles : chauds, poussant à agir, forts, en relation avec l’extérieur, hérités du père. Les souffles sont de trois ordres : souffle cosmique qui traverse les astres, le soleil, la lune ; les souffles internes qui traversent le corps et enfin le souffle le plus évident, celui de la respiration.

La vie résulte de l’équilibre entre les deux polarités.


4. Redevenir comme un bébé souple en se concentrant sur le souffle (chap. 10)  [4]

Qui se concentre sur le souffle 氣,
Il se rendra souple.
Il se rendra capable de devenir comme un bébé 嬰 yīng.

11§ Redevenir comme le bébé, retourner, remonter à l’origine.


5. Redevenir un bébé en se transformant en ruisseau (chap. 28) [5]

Celui qui connaît son versant masculin 雄 zhī
et qui protège son versant féminin 雌
est le ruisseau 谿 des choses sous le Ciel

12§ L’eau va partout, elle est souple, elle s’adapte au terrain qu’elle rencontre, molle et pourtant capable de venir à bout de toute chose, allant vers le bas au lieu de chercher les hauteurs, sans couleur, sans saveur, et sans elle rien ne peut vivre : elle est l’image du Dao.
Le ruisseau se trouve en bas, tout ce qui se trouve en haut se retrouvera un jour en lui.

Ruisseau des choses sous le Ciel,
La Vertu [du Tao] sera constamment avec lui sans le quitter.
Il retournera 復歸 à l’état de bébé.

13§ Alternance, volonté de garder les deux pôles. Nous retrouvons le mot agrafe « bébé ».

Nous trouvons chez Lao Zi ce que le taoïsme développera : l’unification du corps ; le retour à l’état originel en partant de la polarité yin-yang, essence-souffle.


2. Le Zhuang Zhou


1. Montrez-moi un tir de flèche sans tireur (chap. 7) [6]

14§ L’archer démontre à un maître taoïste la perfection de sa technique. Certes, voici le tir d’un tireur, mais ce n’est pas un tir sans tireur.
L’archer ici montre sa force, il a une intention, il vise une cible : il y a un tireur, une cible, une flèche, une distance entre le tireur et la cible, une volonté d’atteindre la cible accompagnée d’une volonté d’impressionner le public.
La perfection pour le maître taoïste serait qu’il y ait un tir sans tireur, un tir sans intention personnelle.

15§ Le maître taoïste emmène l’archer sur une montagne sauvage et lui demande de refaire la même chose, mais en équilibre au-dessus d’un précipice. Le maître lui-même marche en arrière jusqu’à se retrouver en équilibre au-dessus du vide et proposer au maître archer de le rejoindre. Ce dernier en est incapable, tant il est terrorisé par le vide au-dessous de lui. Il se tient à quatre pattes, aussi terrorisé que la grenouille qui a pris conscience de la différence entre la mer et le fond de son puits.

- “l’homme accompli
plonge au plus haut de l’azur ou
dans les profondeurs des Sources jaunes,
il toise les 8 extrémités
sans que soient altérés
ni son souffle ni son esprit 神氣.

16§ L’homme accompli n’est entamable par rien, ni par la peur de la mort, ni par la peur de tomber, ni par le vertige. Étant inentamable, il peut dominer le Ciel et la terre, descendre au plus profond de la terre comme au plus haut du Ciel.
Il s’agit donc d’atteindre un état d’impassibilité, d’ataraxie en grec, qui rend invulnérable à toute agression des éléments naturels : eau, feu, vide. On se rappellera ce que disait Lao Zi de l’homme sans aucune place de mort en lui, qui n’a à craindre ni le rhinocéros ni le tigre ni le soldat.


2. L’homme accompli (chap. 19)

« l’homme accompli 至人 marche sur l’eau sans difficulté,
il foule le feu sans en être brûlé,
il marche au dessus de toutes les choses sans trembler.
Comment y parvient-il ?
« C’est en préservant la pureté de son souffle 純氣.
Ce n’est pas lié à son savoir, son habileté ou sa bravoure.
« C’est en préservant la pureté de son souffle 純氣.
Ce n’est pas lié à son savoir, son habileté ou sa bravoure.
De la sorte, alors qu’il préserve tout entier ce qu’il a reçu du Ciel,
et que son esprit est sans faille,
qu’est ce qui pourrait s’y introduire ?

17§ Le taoïsme des rites prend à la lettre cet idéal de corps et d’esprit inaltérable de Lao Zi et Zhuang Zhou : pouvoir monter au ciel sur les nuages, échapper à toutes les situations dangereuses pour sa vie, atteindre l’immortalité.
Le taoïste cherchera à réaliser cet idéal en « concentrant son esprit », en évitant que les esprits constitutifs se dispersent, s’éparpillent, en « nourrissant les souffles » qu’on a préservés, fortifiés.


3. L’homme ivre qui tombe du chariot se fait moins mal (chap. 19) [7]

18§ Le Zhouang Zhou met en scène un ivrogne tombé d’un char. Le Zhuang Zhou dit qu’étant sans peur, d’esprit inaltérable, l’ivrogne se fait moins mal que dans l’état de conscience normal : l’idée est que le sentiment de peur va engendrer des gestes parasites et empêcher l’expression naturelle du corps qui sait spontanément réagir pour se protéger.
En débrayant le moteur de la conscience, on donne la possibilité à notre nature de réagir spontanément, de s’accorder spontanément, sans calcul, sans réflexion, à la situation. Ainsi le chat qu’on lâche dans le vide retombe spontanément sur ses pattes sans avoir besoin de calculer [8].

S’il en est ainsi quand il est entièrement sous l’empire de l’alcool,
qu’en aurait-il été s’il avait été entièrement sous l’empire du Ciel ?
Le saint homme se cache dans le Ciel,
comment quelque chose pourrait-il le blesser ?

19§ Sous l’empire du Ciel, on pourra tomber de 10 000 mètres sans se faire mal. On entend là encore l’idée d’un homme inentamable, immortel.


20§ Ces extraits du taoïsme des concepts montrent que ce dernier a pu donner son fondement intellectuel au taoïsme des rituels dont l’idéal est l’atteinte de l’immortalité.


© esperer-isshoni.info, avril 2016

[8cf. aussi la technique de l’homme ivre en kung fu : il réagit spontanément à la situation, sur l’impulsion du moment, sans calcul, ce qui le rend imprévisible : son adversaire, encombré par son savoir-faire, sa technique consciente, calculée, sera incapable de prévoir ses mouvements et ensuite d’y répondre


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