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Taoïsme des rites : recettes pour atteindre l’immortalité

dimanche 24 avril 2016 par Phap

Table des matières



1§ Sur l’image, le sage taoïste monte en plein jour dans le Ciel, juché sur un dragon tandis qu’un autre évolue au-dessus d’eux.
L’homme se tient dans une attitude extatique, nuque renversée, yeux ouverts, comme aspiré par le Ciel, tandis que rien d’humain ni même de terrestre ne l’entoure.
L’image me semble aux antipodes d’un confucéen, en habits d’officier impérial, grave, les deux pieds sur terre, solide, dégageant une impression de maîtrise de soi mais sans raideur, grave sans être lourd.

2§ Rappelons que le confucéen exerce son talent dans le monde du visible, dans la société, et qu’il tient à distance le monde invisible des esprits et des morts par les rites. Son ambition n’est pas de rejoindre le Ciel et d’accompagner les immortels dont il se garde de parler ?
L’union au cosmos, à une force cosmique ou supra-cosmique, ne fait pas partie du champ du confucianisme. Il jugerait démesurée l’ambition taoïste.

3§ Comment atteindre l’immortalité avec le taoïsme ?


1. Une gymnastique

On peut préserver / conserver sa vitalité par la gymnastique : par une gestuelle, il s’agit de rééquilibrer les différents souffles, de faciliter leur circulation dans le corps : l’idée n’est pas seulement de conserver et de fortifier les souffles, mais aussi de les faire circuler en levant les obstacles qui peuvent les bloquer.
Ce faisant, le pratiquant régénère sa vitalité.


2. L’art de la chambre à coucher 房中术 Fáng zhōng shù

4§ On trouve aussi des techniques sexuelles de prolongation de la vie, dites de la « chambre à coucher ». Comme dans le bouddhisme tibétain, les écoles se partagent entre celles qui considèrent qu’il s’agit de pratiques à interpréter symboliquement et celles qui considèrent qu’elles doivent être réellement pratiquées [1].
Ainsi les moines de l’école du Quanzhen diront qu’il s’agit de visualisations seulement : la femme est en vous et l’union se produit en vous.

5§ Pour les écoles qui pratiquent selon la lettre les techniques de la « chambre à coucher », le but est d’augmenter l’énergie yang en soi, sachant qu’il s’agit de ne pas expulser de semence : il faut garder, conserver, préserver, et aussi faire circuler ; l’énergie doit remonter au cerveau qui est réparé par la semence [2].
Des techniques prétendent même à une sorte de vampirisation du yin de la partenaire.


3. Contrôler sinon éliminer les 3 vers


6§ Une autre idée chinoise est que le corps contient trois "vers", trois "cadavres", qui veulent provoquer la mort du corps qui les abrite afin de s’en libérer : l’un est situé dans la tête, l’autre au niveau du thorax et le dernier au niveau des parties basses.
En particulier, ils sortent du corps à certains jours du mois lunaire afin de dénoncer les actions mauvaises : le 3, le 13 et le 23 du mois. Pendant le sommeil, les trois vers montent au Ciel pour faire leur rapport à un juge céleste. Celui-ci réduit la durée de vie en fonction des méfaits accomplis pendant la période.

7§ Une solution pour empêcher les trois vers est de ne pas dormir pendant ces jours dangereux.
Une autre solution préconisée est un régime diététique sans céréales (les Chinois en dénombrent cinq), ce qui entraîne la mort de faim des trois vers.

Ici, il s’agit non pas d’augmenter sa durée de vie mais d’empêcher qu’elle soit raccourcie.


4. Les charmes

8§ On peut aussi utiliser les charmes fu 符 comportant un diagramme révélé par les Immortels et entraînant des effets magiques. Les taoïstes parlent d’une « écriture magique » fuwen 符文 qui est transmise sous le sceau du secret de maître à disciple [3].

L’efficacité des charmes provient de ce qu’ils ont été transmis par des Immortels ; ils condensent le parcours d’un souffle vital [4]


5. L’alchimie externe et interne

9§ Les écoles taoïstes ont travaillé sur une alchimie dite « externe » afin de rendre le corps inaltérable, immortel : l’adepte ingèrera des pilules d’immortalité pour renforcer et développer le yang – la vie – [5].

10§ L’alchimie externe travaillera surtout à partir du cinabre, un sulfure de mercure qui se présente sous forme de bloc de pierre veiné de rouge, le rouge étant le mercure. Il s’agissait d’extraire le mercure, rouge, couleur du yang, inséré dans la terre (yin) comme l’est le trigramme du feu, pour ensuite ingérer ce mercure toujours plus raffiné.

11§ Plusieurs empereurs ont absorbé de manière répétée des doses de mercure, jusqu’à en être empoisonnés et en mourir : au lieu de les rendre immortels, la pilule d’immortalité les a fait mourir... du danger de la pensée analogique.

12§ À partir du 11e siècle, les taoïstes privilégieront la « méditation interne », l’opération alchimique devenant une opération mentale : le fourneau, le chaudron, la matière raffinée étant intériorisés, projetés dans le corps.
La visualisation effectue un processus de distillation des sécrétions (humides, yin) et des souffles (chauds, yang) du corps que l’on visualise en circulation montante et descendante : l’adepte avalera sa salive et respirera selon un protocole qui s’apparente à un processus de tour de distillation, la chaleur provenant des trois « champs de cinabre » san dāntián 三丹田 (tête, cœur, bas-ventre) ? – ou des « trois réchauds » san jiao 三膲 liés à la transformation des aliments ?

13§ [Rappelons que le processus de distillation permet de séparer des substances liquides de température d’ébullition différente : les substances les plus légères ont des températures d’ébullition plus basses, tandis que les substances lourdes ont des températures d’ébullition plus élevées.
En chauffant le mélange, les substances les plus légères s’évaporent les premières. Le processus récupère le gaz monté en tête du ballon et le rend à nouveau liquide en le condensant par refroidissement.

14§ Ce schéma simple est utilisé en boucle dans les tours de distillation, le liquide enrichi étant réchauffé pour à nouveau être recondensé, jusqu’à obtenir

  • un liquide enrichi en substances légères en haut – le « distillat » -, et
  • un liquide enrichi en substances lourdes en bas, le « résidu ».

Typiquement, dans une tour de distillation de pétrole, le kérosène pour les avions est récupéré en haut, tandis que le fuel est récupéré en bas.]

- Voir la "Carte de la culture de la perfection" - Xiuzhen tu 修真圖 [6]

15§ On peut considérer par analogie que l’alchimie interne taoïste distille dans la tour de distillation du corps les souffles purs, enrichis en yang, qui sont stockés dans la tête, le champ de cinabre supérieur.
Cette accumulation de yang au niveau de la tête permet de se constituer un corps subtil, un corps incorruptible fait de souffles, un « enfançon » : le but de l’immortalité est ainsi atteint.

16§ Sur la carte, on voit des chariots – on pourrait les actualiser par des camions citerne - qui remontent le long de la colonne vertébrale jusqu’au champ de cinabre supérieur.


© esperer-isshoni.info, avril 2016

[1L’existence de ces images assez explicites nuance le lieu commun d’une pudeur chinoise qui aurait supprimé du bouddhisme ésotérique venu d’Inde et du Tibet les représentations d’union homme-femme.

[2La divinité de la longévité, Shouxing 壽星, a sur le haut du crâne une protubérance, signe qu’il a accumulé de l’énergie vitale. Il fait partie des Trois immortels san xian 三仙, appelés aussi les Trois officiers sanguan 三官, ses compagnons étant la divinité de la prospérité Lu 禄 et la divinité du bonheur Fu

[4Le Chinois qui écrit un caractère effectue un geste activant l’énergie, l’essence de la réalité désignée : l’idéogramme n’est pas une invention conventionnelle pour renvoyer à une réalité sans rapport avec elle, il participe de la réalité désignée, plus même, il en est son essence, sa quintessence même, ou son énergie.
On retrouve cela en Inde, où les syllabes gemme ne sont pas des sons humains conventionnels mais au contraire des énergies primordiales capables d’effet direct sur la réalité. Noter que la Chine met l’accent sur l’écrit, l’Inde sur l’oral.

[5quitte à renoncer à l’équilibre entre yin et yang

[6Sur ce sujet, voir :

  • Despeux, Catherine, Taoïsme & connaissance de soi – La Carte de la culture de la perfection (Xiuzhentu), Guy Trédaniel éditeur, 2012, 171 p.

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