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Les premiers siècles - Quand Église et Synagogue se séparent

dimanche 23 février 2014 par Phap

Table des matières

  1. Un mouvement juif parmi d’autres
  2. La persécution d’Etienne vers 35 ap. JC.
  3. Le concile de Jérusalem vers 49 ap. JC.
  4. Le choix de Paul
  5. Le rejet des chrétiens par la Synagogue
  6. Le rejet des juifs par l’Église


1. Un mouvement juif parmi d’autres

1§ A l’origine, le christianisme est perçu comme un mouvement à l’intérieur du milieu religieux juif : les chrétiens, qui font partie du peuple juif, se donnent le nom de « frères » ou de « disciples de la Voie », ils continuent à aller au Temple et ils ne sont pas encore exclus des synagogues, d’après les Actes.

2§ Les évangiles disent que Jésus n’a ni habité ni partagé la table des non-juifs, même s’il a aidé ou loué tel ou tel non-juif.
Mt 10, 5-6 fait dire à Jésus qu’il n’a été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël – dans le même évangile cependant, Jésus ressuscité demandera aux disciples d’aller baptiser des hommes de toutes les nations.

3§ Les « judéo-chrétiens » sont issus

  • soit de la Palestine, et ils sont désignés comme les « hébreux »,
  • soit de la diaspora, et ils sont désignés comme les « hellènes » : ces derniers portent des prénoms grecs et sans doute comprennent-ils mieux la langue grecque commune au bassin méditerranéen que l’hébreu ou l’araméen. [1]


2. La persécution d’Étienne vers 35 ap. JC.

4§ Des tensions apparaissent entre les frères issus de ces deux cultures, d’après les Actes des Apôtres.

  • Tension interne à la communauté chrétienne d’une part, comme le montre l’institution des diacres afin de répondre à un problème d’inégalité de distribution des ressources entre veuves hellénisées et veuves des « hébreux ».
  • Tension externe aussi, entre la communauté juive chrétienne et la communauté juive non chrétienne : la tension éclate lors de la première persécution contre l’Église vers 35 après Jésus-Christ, à Jérusalem : l’un des diacres, le juif hellène Étienne, est lapidé tandis que des « frères » doivent fuir Jérusalem.

Il semble que cette persécution ne visait que les « hellènes », les juifs chrétiens issus de la diaspora. Que s’est-il passé vers 35 ?

5§ Pendant le procès d’Étienne, juif chrétien hellène, ses accusateurs, juifs non disciples du Christ, témoignent contre lui en disant :


« L’homme que voici, disaient-ils, tient sans arrêt des propos hostiles au Lieu saint et à la Loi ;
14de fait, nous lui avons entendu dire que ce Jésus le Nazôréen détruirait ce Lieu et changerait les règles que Moïse nous a transmises. Ac 6,13-14

6§ Selon l’acte d’accusation, Étienne met en danger deux des quatre piliers du judaïsme, deux marqueurs identitaires majeurs : le Temple et la Torah (les deux autres étant le monothéisme et l’élection du peuple [2]).

Peut-on dire que sa condamnation à mort résulte de cette accusation présentée comme fausse par Luc ? A notre avis, cette conclusion ne s’impose pas : la défense d’Étienne emprunte à une argumentation classique dans la Bible, à savoir que Dieu n’habite pas dans une maison faite de main d’homme ; par ailleurs, la décision de le mettre à mort est prise à la hâte lorsqu’il déclare voir le Fils de l’homme siéger sur les nuées. A suivre les Actes des Apôtres, la condamnation à mort résulte aussi de la confession de foi d’Étienne en Jésus Christ, et pas seulement de la remise en cause du Temple et de la Torah.

7§ Cette première persécution aura une conséquence inattendue : pour la première fois, la prédication des disciples va s’adresser à des non-juifs :


Cependant ceux qu’avait dispersés la tourmente survenue à propos d’Étienne étaient passés jusqu’en Phénicie, à Chypre et à Antioche, sans annoncer la Parole à nul autre qu’aux Juifs. Certains d’entre eux pourtant, originaires de Chypre et de Cyrène, une fois arrivés à Antioche, adressaient aussi aux Grecs la Bonne Nouvelle de Jésus Seigneur. (Ac 11,19-20)

8§ Et ce sont les païens d’Antioche [3] qui ont sans doute forgé le terme de « christianos », de « chrétiens », pour désigner les disciples de Jésus ; en effet, de leur côté, les juifs les appelaient les « nazoréens », semble-t-il.


3. Le concile de Jérusalem vers 49 ap. JC.

9§ En 49, la prédication auprès des « Grecs », autrement dit des païens, pose problème : les baptisés issus du paganisme doivent-ils suivre la loi juive ? concrètement, les « pagano-chrétiens » (chrétiens issus du paganisme) doivent-ils pratiquer les rites de pureté alimentaire et les hommes doivent-ils être circoncis ? Doivent-ils monter au Temple et faire le sacrifice pour la Pâque une fois l’an ?

10§ La question est importante : les chrétiens forment-ils une école à l’intérieur du milieu juif, et ceux qui s’agrègent à l’Église doivent alors entrer dans le processus d’intégration qui les transformera en « craignant-Dieu », puis en prosélytes, à défaut de devenir des juifs à part entière. Dans le cadre des préceptes de la Torah, la communauté de table, d’habitation et même de célébration est à ce prix : rappelons qu’un païen ne peut pas pénétrer dans les parvis du Temple de Jérusalem réservés aux juifs sous peine de mort.

11§ Cette question se pose avec acuité en l’an 49, quand des chrétiens juifs de Jérusalem viennent à Antioche pour exiger la circoncision des chrétiens d’origine païenne [4].
La crise est suffisamment grave pour qu’elle donne lieu à un débat à Jérusalem entre :

  • les tenants de la ligne « dure », pour qui la Torah doit être pratiquée par les chrétiens païens, et
  • Paul, Barnabé et Pierre, pour qui la grâce de Jésus Christ suffit : ce débat se déroule pendant ce qu’on appelle le « concile de Jérusalem ».

A la suite du débat, Jacques, qui apparaît là comme le chef de l’Église de Jérusalem, conclut par une ligne de compromis matérialisée par une lettre à Antioche :


Ac 15,23 « Les apôtres, les anciens (presbytres) et les frères saluent les frères d’origine païenne qui se trouvent à Antioche, en Syrie et en Cilicie. Nous avons appris que certains des nôtres étaient allés vous troubler et bouleverser vos esprits par leurs propos ; ils n’en étaient pas chargés. Nous avons décidé unanimement de choisir des délégués que nous vous enverrions avec nos chers Barnabas et Paul, des hommes qui ont livré leur vie pour le nom de notre Seigneur Jésus Christ. Nous vous envoyons donc Judas et Silas pour vous communiquer de vive voix les mêmes directives. L’Esprit Saint et nous-mêmes, nous avons en effet décidé de ne vous imposer aucune autre charge que ces exigences inévitables : vous abstenir des viandes de sacrifices païens, du sang, des animaux étouffés et de l’immoralité porneias. Si vous évitez tout cela avec soin, vous aurez bien agi. Adieu ! »

12§ Du point de vue de l’institutionnalisation, notons la distinction en trois niveaux : les apôtres, les presbytres et les frères.

Remarquons ici la primauté confiée à l’Église de Jérusalem qui sert de recours : l’Église de Jérusalem définit l’orthodoxie et l’orthopraxie (la doctrine droite, la pratique droite) après avoir entendu les partis en désaccord.
Notons que le compromis de Jérusalem ne répond pas à la question fondamentale : maintenir ou non les préceptes de la Torah comme marqueur identitaire de l’appartenance chrétienne ?


4. Le choix de Paul

13§ A notre avis, Paul s’engage par la suite dans la voie d’un christianisme qui ne change pas le statut du converti par rapport à la Torah :

  • le converti juif continue d’aller au Temple, de pratiquer les rites de pureté juifs,
  • tandis que le converti païen est dispensé d’adhérer aux rites de la Torah

– cependant, le chrétien juif peut aller à la table du chrétien païen et manger sa cuisine comme l’a fait Pierre d’après la lettre aux Galates [5] sans que cela le rende impur. Les préceptes de la Torah sont donc subordonnés aux exigences d’une vie communautaire chrétienne sous le signe de l’agape, qui ne doit pas distinguer entre frères païens et frères juifs [6].

14§ Pour mémoire, rappelons que ce qui est perçu par les juifs orthodoxes, chrétiens ou non, comme une promiscuité impure avec les païens vaudra à Paul son arrestation dans le Temple de Jérusalem, arrestation qui le conduira à Rome et au martyr :


Les sept jours allaient s’achever quand les Juifs d’Asie, qui l’avaient remarqué dans le temple, soulevèrent toute la foule et mirent la main sur lui. Ils criaient : « Israélites, au secours ! Le voilà, l’homme qui combat notre peuple et la Loi et ce Lieu, dans l’enseignement qu’il porte partout et à tous ! Il a même amené des Grecs dans le temple et il profane ainsi ce saint Lieu. » Ils avaient déjà vu en effet Trophime d’Ephèse avec lui dans la ville et ils pensaient que Paul l’avait introduit dans le temple.(Ac 21, 27-29)

15§ Comme pour Étienne, l’émeute naît d’une accusation par rapport aux piliers du judaïsme : le Temple, la Torah (la Loi) et ici aussi le peuple (autrement dit le peuple élu). Que penser de cette accusation de porter atteinte au peuple élu ? L’extension de l’alliance aux « nations » sans la contrepartie de leur adhésion aux rites de la Torah remettrait en cause le statut de peuple élu ?

En tout cas, l’accusation d’avoir amené des Grecs dans le Temple pouvait faire bouillir le sang des fidèles juifs : ils avaient en mémoire « l’ abomination de la désolation » de 174 avant Jésus-Christ, quand le « Grec » Antiochus IV Épiphane avait fait sacrifier des cochons sur l’autel du Temple de Jérusalem dans sa tentative d’hélléniser la Palestine de force.

16§ Les Actes continuent :


30 La ville entière s’ameuta, et le peuple arriva en masse. On se saisit de Paul et on le traîna hors du temple, dont les portes furent aussitôt fermées.

17§ La symbolique des portes du Temple qui se ferment est claire : le judaïsme exclut la variante paulinienne du christianisme, en attendant d’exclure les chrétiens quelle que soit leur origine. Ce sera le cas après la première guerre juive contre Rome en 66-70 : du milieu juif marqué par plusieurs courants (saducéens, pharisiens, esséniens, mouvements baptistes) ne subsistera plus que le courant pharisien, qui donnera naissance au judaïsme rabbinique.


5. Le rejet des chrétiens par la Synagogue

18§ Entre les années 85 et 95, la prière Birkat ha minim semble avoir été intégrée à la prière liturgique dite des « 18 bénédictions » Amidah. Elle dit :


« Pour les apostats, qu’il n’y ait pas d’espoir. Que le royaume de l’impertinence [l’empire romain] soit déraciné de nos jours, et que les notsrim et les minim disparaissent en un instant .Qu’ils soient effacés du livre de la vie et ne soient pas inscrits avec les justes. Béni sois-Tu Seigneur, Qui soumets les impudents ». [7]

19§ Les nazoréens (les chrétiens) et les minim (sectaires hétérodoxes) ne peuvent plus participer à la liturgie synagogale, car ils sont dans l’incapacité de prononcer la Birkat ha minim. La rupture est consommée entre ce judaisme rabbinique et le christianisme. On trouve des échos de cette séparation dans l’évangile de Jean, qui parle de Juifs confessant Jésus en cachette, de peur d’être expulsés de la synagogue [8].

20§ L’église judéo-chrétienne se trouve rejetée par le judaïsme rabbinique, elle sera aussi marginalisée par l’église pagano-chrétienne qui traitera d’hérésies les doctrines et pratiques chrétiennes « judaïsantes » (dont la doctrine des ébionites).


6. Le rejet des Juifs par l’Église


21§ L’église pagano-chrétienne subsistera seule. Va-t-elle considérer, comme Paul, que le refus par le judaïsme de croire en Jésus Christ n’est qu’une étape provisoire qui permet aux autres nations de se convertir ? Dans cette hypothèse, l’élection d’Israël reste en vigueur malgré son refus de croire en Jésus-Christ - « Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. » (Rom 11, 29) [9] ?
L’église pagano-chrétienne saura-t-elle entendre la réponse passionnée de Paul :


« Je demande donc : Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Certes non ! ( ..) Je demande donc : est-ce pour une chute définitive qu’ils ont trébuché ? Certes non ! » » (Rom 11,1) ?

22§ Une autre lecture va prédominer dans l’Église maintenant majoritairement issue du « paganisme » : Israël est déchu de l’alliance, l’Église se substitue à lui, et elle qualifie de « déicide » le peuple d’Israël sans faire de distinction ni de lieu ni de temps. Lue avec les lunettes de ce qu’on pourrait appeler un anti-judaïsme, la destruction du Temple de Jérusalem en 70 par les soldats romains devient alors le signe que Dieu a retiré son alliance avec Israël.

23§ L’Église pagano-chrétienne n’a pas assez entendu l’avertissement de Paul, l’olivier sauvage s’est enorgueilli aux dépens de l’olivier franc sur lequel il a été greffé [10]


Bibliographie

  • RIES, Julien, Les chrétiens parmi les religions – Des Actes des Apôtres à Vatican II, Le christianisme et la foi chrétienne, Manuel de théologie sous la direction de Joseph Doré, Desclée, 1987, 479 p.
  • GOODMAN, Martin, Rome et Jérusalem, le choc de deux civilisations, traduit de l’anglais par M. Bessières, A. Botz et Sylvie Kleiman-Lafon, Perrin, 2009, 711 p.
  • Histoire du Christianisme Tome 1 Le nouveau peuple (des origines à 250), Luce Pietri (dir.), Desclée, 2000, 938 p.
    • MARGUERAT, Daniel, « Juifs et Chrétiens, la séparation », p.189-224

© Esperer-isshoni.fr, décembre 2010
© Esperer-isshoni.fr, février 2014

[1pour mémoire, une estimation basse donne entre 2 et 3 millions de Juifs vivant en diaspora au début de l’ère chrétienne.

[2D’après Dunn cité par Daniel Marguerat dans son article, «  Juifs et Chrétiens, la séparation  », p. 196 du livre collectif :
Histoire du Christianisme (des origines à 250), Tome 1 Le nouveau peuple (des origines à 250), Luce Pietri (dir.), Desclée, 2000, 938 p.

[3Ac 11,26

[4d’après les Actes des Apôtres (Ac 15)

[5Citons Galates 2:11-13 :

Mais quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était donné tort. En effet, avant l’arrivée de certaines gens de l’entourage de Jacques, il prenait ses repas avec les païens ; mais quand ces gens arrivèrent, on le vit se dérober et se tenir à l’écart, par peur des circoncis. Et les autres Juifs l’imitèrent dans sa dissimulation, au point d’entraîner Barnabé lui-même à dissimuler avec eux.

[6Précisons que le chrétien païen doit s’abstenir de cuisiner de la viande offerte aux idoles comme il le faisait avant son baptême (voir 1 Cor 8)

[7Traduction sur Wikipedia, article « minim »

- voir aussi Marguerat, op. cit., p. 216

[8Voir l’évangile de Jean, à propos de l’aveugle de naissance guéri par Jésus :

« Ses parents parlèrent ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d’exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ ». Jn 9,22.

Voir aussi Jn 12,42 et 16,2.

[9Voir son utilisation dans la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II.
Citons le passage de Romains 11 plus largement.

Romains, 11 25 Car je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, de peur que vous ne vous preniez pour des sages : l’endurcissement d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce que soit entré l’ensemble des païens. 26 Et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le libérateur, il écartera de Jacob les impiétés. 27 Et voilà quelle sera mon alliance avec eux, quand j’enlèverai leurs péchés. 28 Par rapport à l’Évangile, les voilà ennemis, et c’est en votre faveur ; mais du point de vue de l’élection, ils sont aimés, et c’est à cause des pères. 29 Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. 30 Jadis, en effet, vous avez désobéi à Dieu et maintenant, par suite de leur désobéissance, il vous a été fait miséricorde ; 31de même eux aussi ont désobéi maintenant, par suite de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’ils soient maintenant eux aussi objet de la miséricorde. 32 Car Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde.

[10Voir Rom 11,17-18.24


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