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Parole et silence en régime chrétien (1) - entre tout dire et ne rien dire

vendredi 27 janvier 2017 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : parole et silence dans l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme de 2016- 2017 à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.


Le parcours

25 janvier 2017 Entre tout dire et ne rien dire : la position chrétienne
1er mars 2017 Quand la parole fait et défait l’ordre : rencontre avec la Chine de Confucius
22 mars 2017 Quand le rituel se dépasse, le méta-rituel : rencontre avec l’hindouisme
26 avril 2017 Une expérience inracontable, la sortie du cercle logique : rencontre avec le bouddhisme
10 mai 2017 Conclusion : Entre parole heureuse et parole malheureuse, il faut choisir

Contenu de l’article


1§. La théologie chrétienne a tenté, comme son nom l’indique [1], de parler de Dieu, à la fois sur lui, en troisième personne, comme objet de connaissance, et en deuxième personne du singulier, comme personne avec laquelle on échange, on dialogue.

2§. Au cours de son histoire, elle a oscillé entre deux pôles, un pôle positif où elle s’est essayée à dire ce qu’est Dieu, à définir ses attributs, et un pôle négatif où, au contraire, elle a refusé de rien lui attribuer.
Traditionnellement, l’approche positive est appelée « cataphatique », tandis que l’approche négative est qualifiée d’ « apophatique ».


1. Le discours positif sur Dieu - La théologie cataphatique

3§. La théologie cataphatique justifie la possibilité de qualifier Dieu, de parler de lui en rappelant que le monde est un monde créé qui porte la trace [2] de son Créateur. Il est possible de parler de Dieu à partir des choses créées, sachant que la parole ressort de l’analogie, c’est-à-dire d’un rapport de proportion.

4§. La théologie cataphatique ajoutera qu’il est possible de parler de Dieu parce que Dieu le premier a parlé : il veut se faire connaître de l’homme, il se révèle à lui, il lui adresse la parole. Dieu dans la Bible apparaît comme quelqu’un qui veut en face de lui un vis-à-vis, un partenaire capable de l’entendre et de lui répondre, de lui obéir – ou de lui désobéir.

5§. Si la théologie cataphatique est légitime, elle est cependant menacée d’un excès, celui de vouloir tout dire sur Dieu : le problème n’est pas que la raison pose des questions, puisque cette activité lui est constitutive – le problème est qu’elle prétend y répondre sans s’apercevoir qu’elle dépasse ses capacités propres et qu’elle croit pouvoir épuiser le mystère par son discours.

6§. Il me semble que cela ressort particulièrement de la tentative d’expliciter le sacrement [3] de l’Eucharistie au Moyen-Âge. Quand est-ce que le pain et le vin deviennent le corps et le sang du Christ ? Qu’est-ce qui provoque ce changement ? Si l’on peut se poser la question, encore faut-il le faire à partir de la foi personnelle et communautaire, une foi cherchant l’intelligence du mystère – fides quaerens intellectum [4] -, faute de quoi l’intellect finit par tourner en roue libre et croire qu’il a le dernier mot.

7§. Le danger fondamental de la théologie cataphatique est de réduire la divinité à un objet de discours dont on parle en troisième personne : « lui » ou pire, « çà ». La posture est celle du sujet, le théologien, se penchant sur un objet – Dieu, dont il viendrait à bout par les seules ressources de la raison, sans qu’il ait son mot à dire.
Sans doute la démarche cataphatique doit-elle être vigilante pour ne pas attenter à la dignité de la nature divine.

8§. Entre parenthèses, l’approche cataphatique du mystère fait écho à une tendance lourde en Occident à chercher à tout dire, si l’on en croit Claude Levi-Strauss (1908-2009) :

« Notre civilisation traite le langage d’une façon qu’on pourrait qualifier d immodérée : nous parlons à tout propos, tout prétexte nous est bon pour nous exprimer, interroger, commenter... Cette manière d’abuser du langage n’est pas universelle ; elle n’est même pas fréquente. La plupart des cultures, que nous appelons primitives, usent du langage avec parcimonie ; on n’y parle pas n importe quand et a propos de n importe quoi. Les manifestations verbales y sont souvent limitées à des circonstances prescrites, en dehors desquelles on ménage les mots » [5]


2. Le discours négatif sur Dieu - La théologie apophatique

9§. La théologie apophatique souligne l’irréductibilité de Dieu par rapport à toute classification, toute qualification, toute attribution, en rappelant le propos anti-idolâtrique de la Bible :

À qui m’assimilerez-vous, et me ferez-vous identique ? À qui me comparerez-vous, que nous soyons semblables ? [6]

10§. Dieu en tant que Créateur n’est pas du même ordre que les créatures, comme cela ressort du premier récit de création dans la Bible : Dieu crée l’univers par sa parole et non par une émanation de lui-même. La création advient, médiatisée par la parole que Dieu prononce.
L’assimiler à une réalité créée est alors idolâtrique, au sens où c’est confondre le vase et le potier, la créature et le Créateur – et c’est montrer qu’on ne connaît pas Dieu, c’est commettre une injustice envers lui, selon la Bible.

11§. La théologie apophatique peut aussi recourir à la philosophie grecque [7], en reprenant Platon (vers 428- vers 348 avant Jésus-Christ) qui situe le Souverain Bien au-delà de la ligne des étants [8].
L’être humain, en tant qu’étant, n’est pas l’Être dont participent tous les étants. Ne pouvant que convoquer des étants, il est incapable de dire l’Être qui se situe sur un autre plan.
- On pourrait représenter la ligne des étants comme un cercle dont chaque point se tient à la même distance d’un point inaccessible, le centre du cercle : on aura beau tourner le long du cercle, on n’atteindra jamais le centre qui est ailleurs – au-delà.

12§. Si la théologie apophatique est légitime, elle est cependant menacée de l’excès de se refuser à rien dire sur Dieu, excès symétrique de celui de la théologie cataphatique : or cette attitude porte atteinte à la dignité de l’être humain, doté par Dieu de la capacité à faire du sens de ce qui lui arrive, à mettre des mots sur l’inarticulé pour que le monde soit cultivé – pour coopérer à la création continue du monde [9]. L’homme a le devoir de mettre des mots sur l’expérience de rencontre avec celui qu’il appelle « Dieu », il doit essayer de faire du sens avec ce que l’expérience divine provoque en lui dans le monde.

13§. Entre parenthèses, ce danger est d’autant plus sérieux qu’une tendance lourde de la culture (post)moderne considère qu’il n’est pas possible de sortir du monde des représentations. Selon cette tendance, le monde ne peut pas être autre chose qu’un monde parlant et parlé et il est impossible d’accéder à quoi que ce soit d’autre au-delà comme en deçà [10].
- Pour prendre une image géométrique, dans cette optique, le monde serait une boucle de Moebius, sans endroit ni envers, sans dehors ni dedans, sans centre.


3. Le dépassement par excès

14§. Thomas d’Aquin (1225-1274) écrira [11]

Et ainsi, selon la doctrine de Denys [12] on emploie de trois manières ces affirmations à propos de Dieu

a) Affirmativement : pour dire que Dieu est sage ; ce qu’il faut dire de lui, parce qu’il y a en cela une ressemblance de la sagesse qui découle de lui ;

b) parce que cependant il n’y a pas en Dieu une sagesse telle que nous la comprenons et la nommons, elle peut être réellement niée, pour dire : Dieu n’est pas sage.

c) A nouveau parce que la sagesse n’est pas niée de Dieu parce que lui-même manquerait de sagesse, mais parce qu’elle est en lui de manière superéminente qu’on le dit et le comprend, c’est pourquoi il faut dire que Dieu est super sage.

15§. Pour le dire autrement, dans un premier moment, on peut dire positivement que Dieu est sage par analogie avec la sagesse que nous expérimentons dans le monde et qui, comme trace de la sagesse divine créatrice du monde, y renvoie.
Puis vient le second moment où, négativement, on dira que Dieu n’est pas sage à la manière des êtres créés dans la mesure où sa sagesse n’est pas du même ordre que la nôtre.
Arrivant au troisième moment de la dialectique, nous revenons à une affirmation positive qui inclut les deux moments précédents en disant que Dieu est au-delà de la sagesse que nous connaissons, non par défaut mais par excès.

16§. [On peut faire une analogie avec la lumière blanche : elle est rouge dans la mesure où elle contient la lumière rouge – cf. expérience du prisme -, mais on peut aussi dire que la lumière blanche n’est pas rouge dans la mesure où elle n’est pas que rouge – et ainsi de suite pour toutes les autres couleurs.
Pour reprendre la terminologie de Thomas d’Aquin, la lumière blanche est super-rouge, super-bleue, super-jaune, elle inclut en elle toutes les couleurs (positivement) sans en être aucune (négativement).
Notons que la lumière blanche inclut toutes les couleurs en restant simple, comme Dieu inclut en lui toutes les qualités tout en restant simple].

17§. Ce dernier moment s’accompagne d’une bascule du registre de l’intelligence à celui de l’émerveillement et de la jubilation : l’intelligence, saturée par la lumière du mystère qui l’enveloppe et la pénètre entièrement, jubile d’avoir trouvé plus grand qu’elle tandis que la foi se met à chanter Dieu dans la reconnaissance amoureuse.

18§. On reconnaîtra ici une variante du chemin par laquelle l’âme s’unit à Dieu : lectio, meditatio, contemplatio - lecture, méditation, contemplation - quand l’âme rumine l’écriture sainte jusqu’à faire l’expérience d’un au-delà des mots, d’un au-delà des "comment ?" et des "pourquoi ?" qui les reprend en les dissolvant dans l’évidence de la présence amoureuse.
Le point d’exclamation succède au point d’interrogation, on a basculé du rapport sujet-objet au rapport inter-subjectif, du « je »-« il » au « je »-« tu » qui cède la place au « toi et moi », au « nous ».
Les mots deviennent alors inutiles et l’âme goûte le repos en Dieu.


4. Citations à l’appui du propos

Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires, pour réduire au silence l’ennemi revanchard.
Psaume 8,3

Les cieux racontent la gloire de Dieu,
le firmament proclame l’œuvre de ses mains.
Le jour en prodigue au jour le récit,
La nuit en donne connaissance à la nuit.
Ce n’est pas un récit, il n’y a pas de mots, leur voix ne s’entend pas.
Leur harmonie éclate sur toute la terre et leur langage jusqu’au bout du monde.
Psaume 19,2-5

Dès le point du jour, il revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les Pharisiens amenèrent alors une femme qu’on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe.
« Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère. Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ? »
Ils parlaient ainsi dans l’intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l’accuser.
Mais Jésus, se baissant, se mit à tracer du doigt des traits sur le sol. Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit :
« Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »
Et s’inclinant à nouveau, il se remit à tracer des traits sur le sol.
Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l’un après l’autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle, Jésus se redressa et lui dit :
« Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? »
Elle répondit :
« Personne, Seigneur »,
et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus. »
Évangile de Jean 8,2-11 dans la Traduction œcuménique biblique (TOB)

"Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement ».
No el mucho saber harta y satisface al anima, mas el sentir y gustar de las cosas internamente
Ignace of Loyola (1491-1556) [13].

La solution du problème de la vie se remarque à la disparition du problème.
(N’est-ce pas là la raison pour laquelle des hommes pour qui le sens de la vie est devenu clair au terme d’un doute prolongé n’ont pu dire ensuite en quoi constituait ce sens ?)
Die Lösung des Problems des Lebens merkt man am Verschwinden dieses Problems. (Ist nicht dies der Grund, warum Menschen, denen der Sinn des Lebens nach langen Zweifeln klar wurde, warum diese dann nicht sagen konnten, worin dieser Sinn bestand ?)
Ludwig Wittgenstein (1889–1951) [14]


Merci de votre attention.


© fr. Franck Guyen, janvier 2017

[1theos, « Dieu » - logos, « la parole » en grec

[2la trace, ou du moins le vestige, selon la distinction de Thomas d’Aquin (1225-1274)

[3« mystère » en grec

[4Anselme de Cantorbéry (1033-1109)

[5Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1961, p. 78.
Cité par Izutsu, Toshihiko 井筒俊彦, Le kôan zen, traduit de l’anglais par Guy Regnier, adaptation de Roger Munier, [Eranos-Jahrbuch, 1971-1973-1975], Fayard, 1997, p. 20-21

[6Isaïe 46,5

[7Le christianisme des premiers siècles peut être perçu comme une synthèse de la religion biblique et de la philosophie grecque

[8epekeina tes ousias dans République 509 b

[9Cela ressort particulièrement du second récit de création, quand Dieu fait défiler les animaux devant Adam pour voir comment il les appellerait. Dieu ne sait pas comment l’homme va appeler les animaux, il laisse à l’homme l’initiative – c’est bien un partenaire dans l’œuvre de création qu’il recherche, et non pas une marionnette

[10Le discours négatif sur Dieu ressortirait alors ici non pas du souci de respecter sa nature mais d’une certaine déception par rapport à la raison et au discours. Peut-être les Lumières ont-t-elles trop attendu de la raison. – Tout cela demande à être explicité.
Le silence est alors ici le silence du mutisme, un silence creux et non pas le silence plein de la créature tombant à genoux devant la merveille de Dieu.

[11dans De potentia q 7 a 5 ad 2.

Nous sommes redevables ici de l’article de Gérard Rémy intitulé « La dialectique de la connaissance de Dieu en théologie trinitaire » publié dans la Revue des Sciences Religieuses en 2005 (Volume 79 Numéro 2 pp. 219-247)

[12La théologie mystique, I, la Hiérarchie céleste, II, et Les noms divins, II et III

[13Exercices spirituels n°2

[14Tractatus logico-philosophicus 6.521 – publié en 1921 en allemand