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Parole et silence en régime chrétien (4) – rencontre(s) avec le bouddhisme

samedi 6 mai 2017 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : parole et silence dans l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme de 2016- 2017 à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris. Il reprend l’intervention du 26 avril 2017.


Rappel du parcours

25 janvier 2016 Entre tout dire et ne rien dire : la position chrétienne
1er mars 2017 Quand la parole fait et défait l’ordre : rencontre avec la Chine de Confucius
22 mars 2017 Quand le rituel se dépasse, le méta-rituel : rencontre avec l’hindouisme
26 avril 2017 Une expérience inracontable, la sortie du cercle logique : rencontre avec le bouddhisme
10 mai 2017 Conclusion : Entre parole heureuse et parole malheureuse, il faut choisir

Contenu de l’article


1§. Je réagirai à la présentation bouddhiste en partant des kôan, des « paradoxes bouddhistes » zen. Mon intervention s’intitule : « Une expérience inracontable : la sortie du cercle logique » [1].

Préambule

9§. Pour illustrer les propos abstraits ci-dessous, je vous propose de nous rappeler cette curiosité en vogue dans les années 1980.
Il s’agissait de dessins apparemment non figuratifs, constitués de zébrures multicolores. En fixant l’image attentivement, à un moment donné, vous voyez tout à coup se dessiner une profondeur de champ, une image en trois dimension avec, par exemple, des dauphins en train de nager autour d’un coffre au trésor dans une grotte.
Le surgissement de l’image se produit de manière inattendue, la perception se met en place sans que vous sachiez comment et elle disparaît dès que vous regardez ailleurs ou que vous changez l’accommodation de vos yeux.

10§. Vous acceptez de fixer l’image qui apparemment ne représente rien parce que vous savez que, derrière, il y a une autre image qui, elle, a du sens.
Vous le savez parce que quelqu’un vous l’a dit, et qu’il l’a expérimenté. Et il pourra vérifier si vous avez effectivement aperçu cette réalité sous-jacente ou non : soit vous avez vu les dauphins soit vous ne les avez pas vu.

11§. Par ailleurs, vous n’arriverez pas à atteindre la perception de niveau supérieur (3 D) si vous en restez à la surface plane (2D) des zébrures, si vous essayez consciemment d’organiser ces zébrures.
Au contraire, il faut lâcher-prise, il faut accommoder au-delà de la surface du dessin. Il y a un travail ensuite en dessous de la conscience qui fait qu’à un moment s’amorce la nouvelle perception qui se met en place ensuite rapidement et en même temps de manière fragile, éphémère, puisqu’on revient vite à la perception inférieure.

12§. La vision demande de persévérer, de maintenir une tension jusqu’à ce que, à un moment, c’est là, sans que vous sachiez comment c’est arrivé là – la nouvelle perception s’accompagne d’un sentiment impressionnant de bascule dans autre chose, d’être entraîné dans autre chose sans qu’on contrôle vraiment ce qui se passe.

Ces dessins me semblent constituer une parabole parlante de l’expérience inracontable de la sortie du cercle logique.


1. L’avant et l’après de l’expérience mystique selon Wittgenstein

Précisons l’aspect anthropologique et philosophique, avant de le décliner en termes religieux bouddhistes puis chrétiens.
Je m’appuierai sur un aphorisme du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein (1889-1951), mort en Angleterre où il s’était réfugié pour fuir le régime nazi [2].

« La solution du problème de la vie » - solution, résolution, dissolution ? – « se remarque à la disparition du problème ».
Ludwig Wittgenstein poursuit en ouvrant une parenthèse :
« (N’est-ce pas là la raison pour laquelle des hommes pour qui le sens de la vie est devenu clair » - avant la vie était problématique, on était en quête du sens de la vie -
« au terme d’un doute prolongé  » - les termes sont importants –
«  n’ont pu dire ensuite en quoi consistait ce sens ?) ».

On peut entendre ici l’expérience d’une parole qui se dépasse dans un silence par suite de la saturation de l’intelligence.

2§. La citation de Ludwig Wittgenstein me semble décrire l’avant et l’après d’une expérience radicale de transformation de la perception du monde, en allemand « Weltanschauung  », soit notre façon d’être présent au monde, de l’habiter.

3§. L’avant met en scène une personne en proie à un doute fondamental, existentiel : elle se pose une question qui n’est pas anodine, celle du sens d’une vie devenue problématique : question de vie et de mort, question de savoir si cela vaut le coup de se lever le matin.
La personne doute – elle peut douter qu’il y ait du sens ; s’il y en a un, y-en-a-t-il d’autres ; en supposant qu’il y en ait ou plusieurs, peut-on le ou les trouver ?

4§. La personne explore des théories variées, toutes cohérentes chacune dans son genre mais pouvant être mutuellement incompatibles sans qu’il y ait moyen de trancher.
Cependant, cette personne a le courage de continuer à se poser la question qui la taraude, à porter ce poids de doute toujours plus lourd, elle accepte de garder ouverte la question sans essayer de se divertir comme dirait Blaise Pascal (1623-1662), sans essayer de la fuir en optant pour une théorie qui fonctionnerait comme une sorte de béquille, de bouée de sauvetage.

Voilà pour l’avant.

5§. Dans l’après, le doute s’évanouit en même temps que le problème, le sens de la vie est devenu évident –« clair » dit Ludwig Wittgenstein.
Il signale cependant une difficulté nouvelle : le sens est devenu tellement clair qu’on ne peut plus rien en dire, la clarté est telle que rien en elle n’accroche, n’arrête la lumière, rien qui donne prise à une réflexion, à une qualification, à une parole. Elle est transparente, apparemment absente et pourtant présente à tout, impossible à voir mais sans sa présence on ne pourrait rien voir, et avec elle on voit tout. On est ici en plein paradoxe.

6§. Quelque chose provoque la bascule de l’avant à l’après, graduellement ou subitement. Un choc s’est produit, quelque chose d’énergique, de violent se passe.
Le niveau de compréhension supérieur de la réalité qui est atteint dépasse le cadre des représentations habituelles, son surgissement peut donc sembler violent par la subversion, l’assomption, la résorption ou la dissolution des cadres habituels qu’il suppose.

7§. Le dénouement de la question, le passage de l’avant à l’après ressort plus de la rupture que de la continuité me semble-t-il : le problème n’est pas résolu au sens où l’on resterait au même niveau, mais dissous dans la mesure où il disparaît : la solution déplace le cadre de la question de sorte que la question ne se pose plus. Le changement qualitatif de niveau, de plan, s’opère par l’introduction d’une dimension supplémentaire.

8§. On est sorti de la boite – to think out of the box, disent les Anglais, « penser en dehors [des cadres] de la boîte » -.
La créativité demande de cesser de chercher une solution à l’intérieur du cadre délimité par la question. En accédant à un point de vue plus englobant, on dépasse les points de vue parcellaires en les intégrant dans une vision qui produit du sens là où il y avait juxtaposition pêle-mêle de multiples points de vue.


2. Les limites de l’aphorisme de Wittgenstein

13§. Wittgenstein entretient une relative disqualification de la parole, aussi incapable de faire sortir du doute avant qu’après de rendre compte à d’autres de ce qui s’est passé et de ce qui maintenant occupe le champ de la conscience. Le Wittgenstein seconde manière, celui d’après le Tractatus logico philosophicus, assignera à la philosophie la fonction de faire sortir du piège à mouche que constitue le langage.

14§. Wittgenstein n’aborde pas l’aspect cyclique du processus : la nouvelle Weltanschauung va elle-même faire l’objet de doutes nouveaux qui déstabiliseront à nouveau cette perception, qui produiront de nouvelles désorientations (pertes de l’Orient).
La déstabilisation se produira sans doute à un niveau de profondeur moindre car la Weltanschauung a gagné en solidité, en fermeté, mais elle se produira quand même.

15§. Wittgenstein n’aborde pas non plus la question de la transmission : si j’accepte de porter la tension du doute, c’est peut-être parce que quelqu’un m’a dit qu’il y avait moyen de sortir du doute et que lui-même l’avait expérimenté. Je peux souffrir de rester désorienté, de ne pas avoir de réponse, d’être remis en question si je sais qu’à un moment donné la tension douloureuse s’arrêtera et que quelque chose de merveilleux la remplacera.

La personne me dit non seulement qu’il y a une sortie, mais en plus elle peut m’aider parce qu’elle-même a déjà marché sur la voie ardue et pénible et qu’elle en connaît les pièges. Personne précieuse donc. Je peux aussi m’appuyer sur la communauté qui véhicule les récits de sortie du cercle.


3. Les kôan dans le bouddhisme zen rinzai ou la barrière sans porte

16§. Ce qui vient d’être dit n’est pas marqué par une appartenance confessionnelle, on peut maintenant le décliner en bouddhisme. Le bouddhisme mahayana (dit « du Grand véhicule ») soutient que tous les êtres sensibles ont en eux la nature de Bouddha, mais les conditionnements mentaux m’empêchent de la percevoir.
Le chan (chinois) zen (japonais), écrit avec le caractère chinois 禅, propose d’atteindre la perception de la réalité telle qu’elle est - la nature de Bouddha – à travers une expérience de compréhension totale, satori 悟り en japonais, en dissolvant les conditionnements mentaux.

17§. Les anciens maîtres zen de l’école Rinzai recourraient à des « moyens habiles » énergiques pour littéralement faire sortir le disciples de ses gonds, pour qu’il cesse de tourner autour des schémas mentaux ancrés en lui depuis qu’il est né : au moment opportun, le maître criait tout d’un coup « Katsu  » sous le nez du disciple, ou il lui donnait une volée de coups de bâton.

18§. Le fondateur du zen rinzai, Linji Yixuan 臨濟義玄 (Rinzai Gigen) ?-866, tenait des propos d’une grande violence : « tout ce que vous rencontrez au-dedans ou au dehors, tuez-le. Si vous rencontrez un Bouddha, tuez-le ; si vous rencontrez vos père et mère, tuez-les ».
Linji semble appeler à commettre des crimes violents, et même les pires des crimes dans le bouddhisme, ceux dont la rétribution est immédiate après la mort : la naissance dans les enfers les plus terribles.

19§. Le zen rinzai s’appuie sur les kôan (jap) 公案, les « cas de jurisprudence » littéralement, soit des paradoxes que le maître donne à son disciple.
Hakuin (1686 – 1769), un moine zen japonais, a créé un kôan célèbre : « Vous savez tous le bruit que font deux mains que l’on claque. Quel est le bruit d’une main ? ».

L’idée est d’amener la raison à se paralyser à force de chercher sans la trouver une réponse au paradoxe. Le choc pourra alors amener le disciple à une compréhension supérieure – ou pas.

20§. Les cas de jurisprudence, les cas d’école pourrait-on aussi dire, ont été compilés dans des recueils dont celui intitulé « la barrière sans porte » 無門關 mu mon kan en japonais, daté du 13e siècle. Le titre dit bien de quoi il retourne : le maître entoure son disciple d’une barrière, le kôan.
S’ensuivra une lutte du disciple avec le kôan qui pourra durer des jours et s’avérer éprouvante (cf. le récit qu’Hakuin fait de son premier satori), jusqu’à ce que qu’un choc de l’extérieur – le son d’une cloche, le caillou du chemin heurté par mégarde et qui rebondit contre un bambou – amène la dissolution de la barrière.

21§. Notons l’importance du maître, émanation de la communauté porteuse de la tradition des kôan : il doit pouvoir évaluer la progression du disciple, l’accompagner dans sa lutte et de ne lui proposer une autre barrière que si la précédente a bien été franchi.
Le maître d’Hakuin refusera d’authentifier son premier satori, à juste titre sans doute puisque cela amènera Hakuin à un satori encore plus élevé auprès d’un autre maître, Etan, qui s’avèrera le maître dont il avait besoin.


4. Le paradoxe de la personne du Christ

22§. Une réalité qui transcende les mots et la sagesse humaine en régime chrétien pourrait être le Royaume de Dieu advenant en Jésus Christ, par lui et avec lui : la toute-puissance divine serait à l‘oeuvre dans la création à partir du crucifié, paradoxe de cette gloire se déployant à partir d’un homme humilié, livré au supplice infamant de la croix.

23§. La vie même de Jésus était paradoxale : Jésus a suscité la perplexité de ses contemporains, tel un kôan vivant :

  • il posait les actes d’un homme ayant la faveur de Dieu - il guérissait des malades, exorcisait des démoniaques, il multipliait les pains et les poissons au désert, il avait une façon de parler de la Torah (la loi donnée par Dieu à Moïse) comme s’il avait directement sous les yeux les réalités célestes, comme s’il étant en contact direct avec l’auteur divin de la Torah et qu’il recevait de Lui directement son interprétation –
    et d’un autre côté,
  • il semblait se situer à l’égal de Dieu, parlant comme s’il était au-dessus de la Torah, agissant comme s’il était Dieu – il disait pardonner les péchés à celui qui croit en lui, alors que dans la Loi, seul Dieu pardonne les péchés après un rituel expiatoire au Temple ; lui-même et ses disciples semblaient ne pas respecter le sabbat.

24§. Les contemporains de Jésus n’arrivaient pas à l’intégrer dans les cadres traditionnels de la religiosité juive : Jésus était manifestement habité, possédé, mais par qui ? Dieu ou le diable ?
La personnalité de Jésus divisait ses contemporains. Jésus choquait, scandalisait, il poussait à bout les chefs religieux qui, exaspérés, lui enjoignirent de leur dire qui il était. « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? ».
Il répondra lors de son interrogatoire final, et cela lui vaudra la condamnation à mort.


5. Les énoncés paradoxaux de la foi chrétienne

25§. Le paradoxe continue quatre siècles plus tard lorsque la Voie du Christ est favorisée par l’Empire romain depuis Constantin (vers 280-337) : l’empereur tient à délimiter les frontières de la religion chrétienne, aussi convoque-t-il une série de conciles, dont celui de Chalcédoine en 451 : ce concile proposera de croire en un Christ paradoxal, un Christ entièrement homme et entièrement Dieu, 100% homme et 100% Dieu soit 200% en tout. La formulation chalcédonienne ne peut être enfermée dans un cercle logique.

26§. Le concile décrète que le Christ est «  vrai homme et vrai Dieu, un en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation ».
Le concile poursuit en insistant, afin de lever toute ambiguïté possible : «  la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union [hypostatique, dans la personne du Fils], la propriété de l’une et de l’autre nature étant bien plutôt gardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase ».

27§. Avec le paradoxe d’une somme de 200 %, le concile de Chalcédoine rejette des solutions pour dire qui est Jésus dans le cadre d’une somme totale de 100 % :

  • comme solution simple, on peut trouver l’adoptianisme pour qui le Christ est une créature adoptée par Dieu, par exemple au baptême, ou alors après la résurrection : 100% humain, 0% divin avant l’adoption, 0% humain 100 % Dieu après.
  • Une autre solution serait de considérer qu’il est à la fois divin et humain, mais que la divinité étant absorbante, l’humanité se résorberait pratiquement en la divinité, le Christ étant divin à 100% à epsilon près, étant entendu qu’epsilon tend vers zéro.
  • On peut aussi considérer que Dieu fait semblant d’être humain tout en restant Dieu, et l’on reste dans l’arithmétique classique avec 100% au total.

28§. Le concile refuse ces solutions de facilité et affirme que, d’une part, tout ce qui est humain se trouve dans le Christ, et que, d’autre part tout ce qui est divin se trouve aussi en lui.

29§. S’ensuit une autre question : si tout ce qui est divin se trouve en le Verbe fait chair, que reste-t-il pour le Père ? Et pour l’Esprit saint ? La foi trinitaire dit que Dieu est en trois personnes, le Père, le Fils et l’Esprit saint. Mais direz-vous, si chacune des trois personnes est entièrement divine, cela fait 300 % ?


6. Jésus, un paradoxe vivant

30§. Comment sortir de cela ? Par un choc de l’extérieur.

31§. Dans les évangiles synoptiques, Jésus pose abruptement la question : «  vous, qui dites-vous que je suis ? » à ses disciples.
Il n’y a pas d’échappatoire à cette question adressée à la communauté des disciples de premier rang et à chacun d’eux en particulier. « Avez-vous résolu l’énigme que je suis ? Comment vous positionnez-vous par rapport à moi ? ».

32§. Simon appelé Pierre prend alors la parole et répond tout aussi abruptement : « Tu es le Messie, le Christ, le Fils du Dieu vivant ».
Les évangiles ne fonctionnent pas comme des romans qui décrivent la vie intérieure des personnages, on peut cependant imaginer la scène et voir Pierre avoir tout un coup un déclic : « mais oui, tout s’éclaire, seul le Messie peut faire ce que fait Jésus, seul quelqu’un qui vit en permanence de la vie divine peut parler de Dieu comme lui le fait », une sorte de fulgurance qui déchire le voile de doute et c’est le jaillissement irrépressible de la parole : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».

33§. Jésus confirme Pierre en lui disant que cet accès à un niveau de compréhension supérieur n’est pas le fait de Pierre mais résulte d’une révélation venue de l’extérieur et qui tout d’un coup s’impose à la conscience de Pierre.

34§. Les lettres de Paul et les Évangiles disent que l’être humain ne peut arriver à comprendre seul les réalités divines, la réalité supérieure doit intervenir, elle doit s’immiscer, s’infiltrer, s’insérer, que sais-je encore, dans la réalité inférieure.
Paul distingue entre le niveau spirituel, pneumatikos en grec, et le niveau psychique, psychikos. Le niveau spirituel est de soi inaccessible au niveau psychique qui ne peut pas passer au niveau supérieur par lui-même.

35§. Pour prendre une analogie tirée de la physique fondamentale, l’électron ne passe pas de manière graduelle, continue à un niveau d’énergie supérieur : le passage se fait de manière discontinue, instantanément par ce qu’on appelle un « saut quantique », quantum leap en anglais.
La transformation du psychique en spirituel se fait analogiquement de la même manière, sans solution de continuité car il s’agit de deux plans, deux orbites de réalité distinctes.

36§. Pierre a accès à un premier niveau de compréhension de l’énigme, mais il devra aller plus loin, un peu comme le moine bouddhiste Hakuin qui expérimentera un satori plus puissant après le premier. De fait, la première compréhension de Pierre ne suffira pas et il trahira son maître lors de la Passion. Pierre passera à une compréhension plus puissante en faisant l’expérience de la rencontre avec le ressuscité.

37§. Les apparitions de Jésus ressuscité surviennent de manière inattendue :

  • Jésus apparaît au milieu de la salle à manger alors que les portes sont verrouillées et que personne ne l’a ni vu ni entendu venir dans l’évangile de Jean ;
  • dans le même évangile, Marie de Magdala découvre qui est réellement le jardinier quand ce dernier l’appelle par son nom ;
  • les deux disciples d’Emmaüs comprennent subitement qui est vraiment leur compagnon de route à son geste de rompre le pain, mais, nous dit l’évangile de Luc, il disparaît soudainement à leurs yeux.

Les apparitions peuvent provoquer la sidération et la peur, qui disparaissent lorsque le ressuscité rassure ses disciples : « c’est bien moi, n’ayez pas peur ».

38§. Cette compréhension plus puissante permettra à Pierre d’annoncer la bonne nouvelle (l’Évangile) sans craindre la mort, mort qu’il rencontrera dans le témoignage ultime.

39§. Jusqu’à la fin, rien n’est donc acquis d’avance, rien n’est joué définitivement.

  • Une première expérience de compréhension permet de connaître la joie mais le disciple ne doit pas s’y arrêter en considérant qu’il est arrivé au sommet. La première compréhension ouvre un chemin, elle est une première étape sur le chemin et non pas son terminus.
  • Les commençants expérimentent une libération, une émotion intense dans laquelle ils se sentent dénoués de leurs obsessions, de leurs doutes, de leurs problèmes existentiels, mais ils courent le danger d’absolutiser ce moment et d’arrêter de chercher, d’arrêter de porter le doute qui va renaître autrement ailleurs.
  • Pour moi, c’est démissionner de l’exigence de chercher la vérité, c’est adopter une solution de facilité. Dans certains cas, à mon avis, on risque de devenir pire que ce qu’on était au départ en faisant un absolu de quelque chose qui en fait est encore relatif.

40§. De fait, le doute ne disparaît pas après les apparitions, comme le mentionne l’évangile de Matthieu : les disciples se rendent en Galilée où Jésus leur apparaît, mais « certains eurent des doutes  ».
Le doute constitue un poids et en même temps une force, dans la mesure où il amène à aller plus loin, à ne pas s’arrêter sur l’expérience passée mais à continuer à déployer ce qu’elle contenait en puissance, à continuer à chercher.

41§. Le doute porte sur la vérité de l’affirmation : « Jésus est ressuscité », mais aussi sur la véracité de la personne : en régime chrétien, ce qui empêche l’accès à la réalité ultime n’est pas de l’ordre de la connaissance, de l’intelligence qui serait voilé par le gauchissement induit par les conditionnements mentaux, par le triple poison de l’avidité, de l’aversion et de l’aveuglement, comme en bouddhisme, mais de l’ordre de la relation interpersonnelle entre l’homme et Dieu, relation faussée par la défiance qui est une faute morale avant d’être une erreur d’intelligence.
Face à une parole divine qui dit ce qu’est le bien et le mal, ce qui mène à la vie et ce qui mène à la mort, et ce dès le jardin d’Éden dans Genèse, le premier couple ne fait pas confiance à celui qui a prononcé cette parole et enfreint l’interdiction.

42§. Le travail de Dieu sera alors de restaurer la confiance de l’homme envers lui. Pour le chrétien, ce sera de faire confiance à la communauté qui témoigne de la résurrection du Christ : faisant confiance, avec sans doute une part de doute, il se met en route et, à un moment donné, le doute s’efface. A son tour, il devient le témoin du ressuscité qui continue d’être ce qu’il a été de son vivant : celui qui est venu POUR donner la vie divine au monde.


7. Des paroles paradoxales de Jésus

43§. Jésus a prononcé des paroles énergiques, et même violentes, qu’on peut faire jouer en regard des paroles de Linzi vues plus haut :

Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi ,
Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
Qui aura assurer sa vie la perdra et qui la perdra à cause de moi la sauvera
 [3].

ou encore :

« Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées : trois contre deux et deux contre trois. On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère. » [4]

44§. Ces propos vont à rebrousse-poil de ce qui est communément accepté, de la morale traditionnelle dans les sociétés. En Corée, le christianisme a été persécuté au motif qu’il ruinait les relations familiales.
Ces paroles semblent inciter à la transgression, Jésus serait-il immoral ? ou plutôt n’est-il pas en train de demander à ses disciples de résoudre une énigme – celle qu’il représente, celle qu’il incarne ? Qui peut-il être pour se montrer exigeant à ce point ? Qu’est-ce qui, dans sa personne, dans ce qu’il fait advenir en paroles et en actes, peut justifier des demandes à ses disciples aussi exorbitantes [5] ?

45§. Il est entendu que les relations familiales ont de la valeur pour le chrétien et pour le Christ, et même qu’elles sont voulues par Dieu, et la parole de Jésus ne vise certainement pas à les détruire ou leur enlever toute valeur [De même que Linzi n’appelle pas à tuer ses parents, évidemment], mais plutôt à amener à se demander quelle peut bien être la valeur de la suite du Christ pour qu’elle éclipse même les valeurs familiales ?
Négativement, cette parole rappelle aussi que rien de l’ordre du créé – y compris les relations familiales – n’est absolu et que tout ce qui relève du créé est subordonné à un ailleurs, un autre qui lui donne sa consistance, sa bonté, sa valeur.

46§. Jésus veut dire autre chose, renvoie à autre chose, mais quoi ? À force de porter le questionnement, le doute, on arrive à l’extrême de ce que nous pouvons produire par nos propres forces, notre propre raison, et on se trouve dans un état de réceptivité, de disponibilité pour que, de l’extérieur, quelque chose puisse advenir dans mon champ de perception en le réorganisant, en le rééquilibrant selon de nouvelles dimensions.


8. L’expérience inracontable de Paul

47§. Je conclurai sur l’inracontable, l’indicible, l’inénarrable : l’aphorisme de Ludwig Wittgenstein renvoie à une expérience mystique non rattachée à une confession religieuse. Paul décrira une expérience mystique dans la deuxième lettre aux Corinthiens.

48§. Alors qu’il est contesté à Corinthe par ses opposants qui remettent en question son statut d’apôtre et qui prêchent un Jésus Christ différent du sien – toujours cette question de savoir qui est Jésus -, Paul écrit :

«  je connais un homme dans le Christ, qui il y a quatorze ans, était-ce dans son corps, je ne sais, était-ce hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait, cet homme fut ravi jusqu’au troisième ciel » - sachant que le troisième ciel n’est pas le plus haut, cela signifie que Paul n’a pas encore atteint le dernier ciel, et qu’il a encore à marcher sur la voie du Christ –
« et cet homme, était-ce dans son corps ou hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait  » - Paul fait une expérience qui sature tellement sa conscience, qui l’excède tellement qu’il n’arrive plus à sentir son schéma corporel, ses limites entre intérieur et extérieur –
« je sais que cet homme fut ravi jusqu’au Paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de redire ».

49§. Ces paroles sont sans doute si excessivement porteuses de sens que tenter de les dire serait les abaisser à un ordre de réalité inférieur : on peut toujours en parler, mais cela ne fera que pointer, que renvoyer à ce qu’on a expérimenté, et l’on éprouvera l’impuissance à transmettre à l’auditeur la force de ce que l’on a vécu.
Il s’agit ici d’une expérience d’excès et non pas de défaut de sens [6] comme dans les expériences du mal, qui ne créent pas du sens mais qui au contraire le détruisent - pensons aux situations de guerre, de violence, où l’absurdité semble l’emporter sur le sens.

50§. « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » a aussi dit Wittgenstein dans le Tractatus logico philosophicus. Il y a le silence parce que ce que j’ai sous les yeux n’a pas de sens, ne veut rien dire, et donc il n’y a rien à en dire : le mutisme par défaut de sens, le mutisme devant l’horreur, l’inhumain [7].
Mais il y a de belles expériences qui me rendent muet d’admiration, muet d’adoration, parce que je suis submergé par du sens tellement riche que cela sature ma capacité à en parler, parce que je suis passé de l’autre côté, du côté où il n’est plus besoin de parler.

51§. Une parole humaine peut produire cet effet, je pense à celle-ci : « je t’aime ». Ou aussi : « Tu es mon fils que j’aime », écho de la parole qui s’est fait entendre au baptême de Jésus.

52§. Peut-être le silence visé par l’expérience religieuse est celui d’où naissent les paroles authentiques et où elles s’achèvent.


© fr. Franck Guyen op, mai 2017

[153§. J’ai hésité à utiliser le mot « dilemme logique » plutôt que « cercle logique ». Le bouddhisme utilise une forme logique appelée « tétralemme ». Dans tous les cas, il s’agit d’une question posée logiquement que la logique est incapable de résoudre. On peut penser au paradoxe du Crétois qui dit que tous les Crétois sont menteurs.

[2L’aphorisme se trouve dans le Tractatus logico-philosophicus au nméro 6.521

[3Évangiie de Matthieu 10,37-39

[4Évangiie de Luc 12,51-53

[5Dans l’évangile de Jean, Jésus semble demander à ses disciples d’ingérer sa chair et son sang, ce qui suscite la perplexité de ses auditeurs :

« Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » Sur quoi, les Juifs se mirent à discuter violemment entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »

(dans Jean 6,51-52)

[6Pour faire comprendre la différence entre l’excès et le défaut, j’utilise souvent la comparaison avec la lumière blanche : la lumière blanche n’a pas de couleurs comme les ténèbres n’ont pas de couleur, mais l’une, la lumière blanche, est sans couleurs parce qu’elle les contient toutes – cf. l’expérience du prisme qui diffracte la lumière blanche en arc-en-ciel - tandis que l’autre est sans couleur parce qu’elle n’en contient aucune. La lumière blanche excède toutes les couleurs, elle n’est caractérisée par aucune couleur, mais toutes les couleurs proviennent d’elle.

[7Entendre ce que dit Elie Wiesel (1928-2016), survivant à sa famille exterminée par la politique d’extermination national-socialiste (nazie) :

C’est peut-être là la victoire de l’ennemi : il a fait des choses tellement horribles et il les a poussées à une limite tellement grotesque qu’elles sont devenues incroyables, donc le témoin est handicapé, le témoin ne peut plus en parler parce qu’il lui manque un langage, il lui manque des mots, il lui manque des images parce que tous les mots seraient encore trop pâles, trop faibles.

(interview dans l’émission de Françoise Wolf et Alain Cops "La soumission à l’autorité" de 1986)
- il s’agit bien ici une sortie du cercle logique, mais c’est par le bas, par les ténèbres dans lesquelles toutes les vaches sont grises selon le mot admirable du philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)


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