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Figures dominicaines - Rose de Lima (1586-1617)

mercredi 3 janvier 2018 par Phap

Version numérisée de :

  • Sainte Rose de Lima du Tiers Ordre de St Dominique, par le R.P. D.-A. MORTIER, des Frères Prêcheurs. Société Saint-Augustin, Desclée de Brouwer et Cie, Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille, 1901 [31 p.]

Les gravures n’ont pas été reprises


En guise d’avertissement


Table des matières



I-ROSE.

LES vieux rois du Pérou étaient vaincus ; moitié par ruse, moitié par violence, les Espagnols, faibles en nombre, mais forts par l’audace, s’étaient emparés de tout le pays. Depuis de longues années, ils y régnaient en maîtres. La race indienne, égorgée par eux, râlait sous leurs pieds.

Heureusement, à côté des cruels aventuriers, — ces chercheurs d’or insatiables, — des religieux de tous les Ordres, Dominicains en tête, s’efforçaient, par leur dévoûment [sic] et leur charité, d’adoucir le sort des vaincus et de leur donner la lumière et les consolations de la foi. Sur cette terre malheureuse montaient ensemble vers le Ciel, et le cri du sang innocent demandant vengeance, et la prière des saints implorant miséricorde. Tous deux furent entendus, tous deux exaucés : la première sainte accordée à l’Amérique fut, entre les mains. de DIEU, l’expiation du crime et la récompense de la vertu. C’est à Lima, l’antique cité des Incas, que Rose naquit le 20 avril 158p. Ses parents, Gaspard Flores et Marie d’Oliva, étaient peu fortunés, mais bons chrétiens. Elle vint au monde coiffée : signe de bonheur, disent les mères, qui n’en prévoient jamais trop sur un berceau,. Baptisée le jour de la Pentecôte, elle reçut de sa grand’mère le nom d’Isabelle qu’elle portait elle-même. DIEU ne l’accepta ’point. Un jour que l’enfant dormait dans son berceau, sa mère s’approcha pour la regarder ; soudain, un cri de stupeur s’échappe de ses lèvres : sur le visage de l’enfant, une rose éclatante de fraîcheur était épanouie. Elle disparaît, mais la mère, radieuse, prend l’enfant dans ses bras, la couvre de baisers en disant :
« Désormais, tu seras ma R ose, je ne te donnerai plus d’autre ».
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La grand’mère, peu endurante de caractère, et jalouse peut-être de ne-pas avoir été témoin du prodige, ne fut pas de cet avis. A l’en croire, on méprisait son nom et sa personne d’où des disputes interminables entre les deux femmes. Quand la fillette eut grandi, ce fut une guerre de tous les instants.
« Rose ! » criait la mère, — « Isabelle ! » criait la grand’mère, ét la pauvre fille, tiraillée, bousculée de chaque côté, ne savait comment faire pour les contenter toutes deux. Le saint archevêque de Lima, Turibe, calma la dispute en donnant lui-même, par une inspiration de DIEU, le nom de Rose à l’enfant, le jour -de sa Confirmation. La grand’mère n’osa plus se plaindre. Rose elle-même, déjà grandelette, eut un scrupule sur son nom. Sachant vaguement qu’il n’était pas celui de son- baptême, elle crut que ses parents le lui avaient donné à cause de sa grande beauté. Elle rougit, et courant à l’église des Dominicains, elle s’en plaignit doucement à Notre-Dame du Saint-Rosaire. Des larmes si pures. touchèrent le cœur- maternel de Marie. Elle apparut à la jeune fille, tenant l’Enfant-JÉSUS dans ses bras, et lui dit : « Ce divin Enfant que je tiens approuve le nom que lu portes, mais il désire que tu lui .ajoutes celui de sa mère : tu t’appelleras donc désormais Rose de Sainte-Marie. » Sa joie fut débordante. Cette vision ne la trouble point, tant son esprit, éclairé au-dedans malgré son jeune âge, est habitué à penser à DIEU, et son cœur à l’aimer. Elle va à lui sans effort, avec simplicité, comme à son père, et n’est pas surprise de le voir venir à elle ; c’est chose naturelle à ses yeux. Elle n’est qu’une enfant, et pour elle les choses divines sont en pleine lumière : les mystères de la foi, la vie de Notre-Seigneur, le salut par la Croix, les secrets de la sanctification, les voies mystiques les plus élevées, Rose connaît tout et parle de tout comme un maître. Aussi, quand sa mère, honnête femme et bonne chrétienne, mais peu dévote .et nullement mystique, veut la produire dans le monde, elle oppose une respectueuse résistance. A l’appel de sa mère vers les choses de la terre, répond dans son cœur l’appel de DIEU vers les choses du Ciel. Le conflit devient aigu,
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Rose était belle ; elle pouvait aspirer, malgré sa pauvreté, à un brillant mariage. Fière de sa fille, Marie d’Oliva en caressait le secret espoir et mettait tout en œuvre pour le réaliser. Elle tressait gracieusement sa chevelure, la parfumait, colorait son visage et ses lèvres d’une teinte rosée, la parait de robes aux couleurs éclatantes, et lui apprenait à marcher et à se tenir avec élégance. Pauvre Rose ! elle était au désespoir, et souvent résistait avec douceur. Larmes, prières et caresses étaient inutiles ; Marie d’Oliva, souriant à son idée, restait insensible, et, au besoin, la frappait rudement pour lui faire accepter ses soins de coquetterie. Rose s’en humiliait devant DIEU et compensait largement par des souffrances volontaires les délicatesses qu’elle devait subir. Ses mains surtout, tant parfumées par sa mère, qui ne les trouvait jamais assez blanches, furent sévèrement punies. Rose les trempa un jour dans la chaux vive et les y tint jusqu’à ce que la peau fut brûlée. Peu à peu, à force de patience et de douceur, elle obtint de sa mère l’autorisation de se vêtir plus simplement, selon sa condition.


II. — VIE DE FAMILLE.

ROSE n’est pas une sainte à grand éclat, courant le monde et l’éblouissant comme sainte Catherine de Sienne ; c’est une sainte d’intérieur, vivant de DIEU au milieu des siens. Ses occupations sont celles de tout le monde, les plus communes : le ménage, la couture, la broderie, - car elle était habile, la gentille enfant ; - ses doigts délicats savaient orner avec art et bon goût les ornements sacerdotaux, les parures des autels, les vêtements des saints. Les fleurs artificielles sortaient de ses mains si fraîches de coloris, si élégantes de forme et si naturelles, que l’œil s’y méprenait. C’était son gagne-pain. Et ardente au travail, active et empressée comme l’abeille qui, rapide, voltige de fleur en fleur pour recueillir son butin, elle trouvait le temps de faire ses oraisons et d’avoir des extases sans nuire à sa besogne.
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Nulle contrainte dans sa tenue au dehors. Ce n’est pas ne dévote austère d’aspect, prétentieuse ou revêche ; elle est rieuse à ses heures, douce de caractère, affable avec le monde, — quoiqu’elle aime la solitude, — de bonne éducation et pleine de prévenance. La bonté de DIEU s’épanouit dans son âme. Elle sait tout concilier : ses relations avec DIEU et ses devoirs envers ses parents. Et ce n’était pas chose facile de vivre en paix -avec sa mère ; Marie d’Oliva avait un tempérament violent que la moindre résistance irritait. Autant que sa conscience le permettait, Rose, pour éviter les éclats, cédait à ses caprices. Mais comment la contenter, cette terrible femme ? leurs âmes étaient si différentes ! Pleine des idées du monde, aimant ses fêtes, recherchant ses plaisirs, avidement désireuse de la richesse, chrétienne, en un mot, d’âme terre à terre, comme il y en a tant, sans aspiration vers une vertu plus haute, se contentant de l’amour essentiel, nécessaire de DIEU, Marie d’Oliva trouvait sa -fille exaltée, d’une religion exagérée, prétentieuse et ridicule. Sa modestie lui déplaisait ; son dégoût de paraître, son silence, ses veilles, ses mortifications, ses longues oraisons, tout la courrouçait. — Comme il fallait vivre au jour le jour, côte à côte, la guerre était perpétuelle : les injures, les soufflets, les coups de pied allaient leur train, et la pauvre fille, l’hypocrite, l’orgueilleuse, pour tout dire la dévote, malgré son dévoûment, n’était bonne à rien. On s’amusait de son obéissance. Un jour, sa mère regarde une broderie qu’elle travaillait avec la plus grande habileté : « Tu n’y entends rien, ma fille, lui dit-elle ; passe ton fil d’une autre façon. » Et Rose d’obéir, quoiqu’elle sût gâter tout son ouvrage. Les fleurs terminées, la mère les regarda de nouveau, et se mit en colère, furieuse d’une telle simplicité ; la jeune fille, maîtresse d’elle-même, lui répondit doucement : « Ma chère mère, je sais que ces fleurs sont très mal faites, mais vous m’avez commandé de les faire ainsi, j’ai obéi. » Marie d’Oliva la crut certainement stupide.

Au milieu de ce Purgatoire familial, Rose s’était fait son [p.7] Paradis, — cette cellule intérieure qui est la paix sereine d’une âme qui ne voit que DIEU, ne cherche que Lui et le Trouve partout, dans les soufflets comme dans les caresses, dans les injures comme dans les compliments. C’est à Lui, le Bien-aimé au-dessus de tout, que son cœur allait sans cesse, que ses lèvres souriaient dans la lutte. Sa vertu finit par triompher, et, un jour, Marie d’Oliva, quoique restée un peu âpre de parole, comprit le trésor qu’elle, possédait. Ce jour-là, Rose fut heureuse, car cette mère, dure à la vérité, elle l’aimait de tout son cœur. Que d’âmes attachées par le devoir au foyer domestique peuvent suivre, dans cette voie humble, cachée et si souvent douloureuse, les exemples de Rose !


III. - LA TERTIAIRE DOMINICAINE.

LA famille de Rose, par raison de pauvreté, dut se retirer pendant quatre ans dans la petite ville de Canta. Rosé avait beau dissimuler sa beauté, se vêtir modestement, se tenir à l’écart, fuir la société, elle attirait tous les regards. Un jeune homme de bonne famille la demanda en mariage. Quelle joie pour Marie d’Oliva ! Le rêve de toute sa vie se réalisait : sa fille allait être, riche, honorée. Grande fut sa déception et plus grande encore sa colère quand Rose, douce mais énergique, refusa nettement. Elle avait fait vœu de virginité, choisi le CHRIST pour époux ; aucune force humaine ne pourrait la contraindre à lui être infidèle. Tous se liguèrent contre elle, parents et amis, ce fut inutile. Sûre de plaire à DIEU, elle domina la tempête, laissant dire, injurier, frapper. Contre cette volonté si forte dans sa sérénité, il fallut céder. On revint à Lima. Une nouvelle lutte attendait Rose Dans le secret de son cœur, elle connaissait, par révélation divine, la vocation qui lui était réservée. Tout son attrait allait au Tiers-Ordre de Saint-Dominique : -porter l’habit de sainte Catherine de Sienne, suivre ses exemples, c’était son plus grand désir. Or, à cette époque, une noble dame, nièce de [p. 8] l’Archevêque et qui avait pour elle beaucoup d’estime et d’affection, la proposa, sans lui demander avis, à des religieuses Clarisses arrivées à Lima pour y fonder un monastère. Rose fut agréée sans même être avertie. On croyait évidemment faire une bonne œuvre en la soustrayant à sa famille et en assurant son existence. A première vue, la jeune fille aurait- dû remercier à deux genoux sa bienfaitrice ; Rose refusa. L’appel de saint Dominique était si pressant et si impérieux qu’elle résista à toutes les sollicitations. Ses directeurs ne jugèrent pas de même ; laissant les Clarisses, ils lui persuadèrent qu’elle devait, malgré son attrait pour le Tiers- Ordre de Saint Dominique, entrer dans un couvent où elle trouverait, une vie régulière et paisible que sa famille lui refusait : ils lui désignèrent le couvent des Augustines. Cet avis l’ébranla ; n’était-ce pas DIEU qui parlait par la bouche de ses directeurs, et ne valait-il pas mieux écouter leur parole que l’appel intérieur qui la sollicitait ? Elle s’enfuit de la maison paternelle, accompagnée d’un de ses frères qui était dans le secret, sans dire adieu à ses parents. Passant devant l’église de Saint-Dominique, elle y entra pour demander une dernière bénédiction à Notre-Dame du Saint-Rosaire. A peine à genoux, elle se sent comme clouée à terre, incapable de faire un mouvement. Son frère veut la soulever : on eut ; dit un bloc de rocher ou une masse de plomb. Rose comprit. Elle lève les yeux vers son auguste Mère et lui dit : « Je vous promets de retourner sur-le-champ chez ma mère et de rester dans sa maison jusqu’à ce que vous m’ordonniez d’en sortir. » A l’instant, la liberté lui fut rendue ; elle se leva et rentra chez les siens. Assurée cette fois de la volonté divine, elle marcha droit au but et sollicita humblement l’habit de saint Dominique. Il lui fut accordé le 10 août 1606. Elle avait vingt ans. Les saints, dirait-on, se la disputaient au Ciel ; sainte Claire, saint Augustin avaient été battus ; sainte Thérèse à son tour entra en lice contre saint Dominique. Le plus insigne bienfaiteur de Rose, Gonzalve de la Massa, qui lui donna l’hospitalité pendant plusieurs années, la pressait d’entrer chez les [p.9] Carmélites. Cette vie de tertiaire en famille ne lui semblait ni assez élevée ni assez sûre. Il lui proposa une dot et se chargea d’aplanir toutes les difficultés. Rose, n’osant lui déplaire par un refus formel, s’en remit à la décision de quatre théologiens de l’Ordre de Saint-Dominique, promettant de se rendre à l’avis de la majorité. Saint Dominique veillait sur sa fille, et la gardait avec jalousie. Il n’y eut point de majorité. Les quatre maîtres se partagèrent deux contre deux, et leur entêtement fut tel que nul ne voulut céder. Sainte Thérèse était battue, Rose, définitivement Dominicaine. Le diable s’en [p.10] mêla bien un peu, — de quoi ne se mêle-t-il pas ? — et tenta de lui enlever un habit qu’elle avait gagné au prix de tant de ’luttes. Il lui suggéra doucereusement — le bon apôtre ! — qu’elle était indigne de le porter : « Blanche au dehors, lui disait-il, noire au dedans, c’est pure hypocrisie. Catherine de Sienne, à la bonne heure, celle-là, je la connais et je l’estime... c’était une âme candide qui m’en a fait voir de rudes, mais vous, toutes ces fautes que vous commettez sans cesse, qu’en faites- vous ? Vous voulez passer pour une sainte, voilà tout ; hypocrite ! » Et de fait, quand Rose, vêtue de son habit dominicain, paraissait dans les rues humble et douce, on se la montrait et on disait : « C’est une petite sainte ! » Effarouchée, la pauvre fille n’osait plus sortir, à ce point que, pour ne pas succomber à cette tentation, elle dut recourir à son refuge habituel, Notre-Dame du Saint-Rosaire. A peine les yeux levés vers la statue, son visage, pâle d’effroi et bouleversé, reprit sa beauté sereine ; une splendeur éblouissante formait autour de sa tête comme une auréole de gloire. Les tertiaires présentes la contemplaient, stupéfaites. Triomphante, Rose se tourna vers elles et leur dit : « Courage, mes sœurs ! louons DIEU dont la bonté nous tient unies ensemble et attachées à lui par un lien d’indestructible charité. »

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IV. — L’EXPIATION.

CE terme parait dur quand il s’agit d’une âme innocente. Qu’avait-elle à expier ? Dès l’enfance, Rose, éclairée d’En-Haut, a compris le mystère de la Croix : ce DIEU descendant sur la terre pour y mourir au milieu des tortures les plus effroyables. Le Crucifix était son livre, et, lisant sur ce livre, écrites en lettres sanglantes, toutes les angoisses du Fils de DIEU, elle en pénétrait le sens profond, contemplait, ravie, cette justice souveraine apaisée, cette miséricorde infinie et débordante, tous les bienfaits ruisselants de la Croix avec le sang rédempteur. Quand l’Esprit-Saint parle, de la lumière à la pratique le pas est vite franchi. S’unir à JESUS pour expier avec lui, et ses fautes personnelles, et les fautes d’autrui, c’est le secret des pénitences extraordinaires de Rose. Pour les comprendre, il suffit de regarder son Crucifix. DIEU et Rose s’entendent à merveille : ils se donnent la main et frappent tour à tour. DIEU lui envoie maladie sur maladie : la convalescence de l’une est la préparation de l’autre. La fièvre a tout droit sur elle et elle en abuse. Quand DIEU, se repose, Rose commence ; une relâche dans la souffrance lui semblerait une trahison. Ses jeûnes, ses abstinences se multiplient au point qu’elle tombe d’inanition. Souvent quelques pépins de citron après le coucher du soleil, voilà toute sa nourriture. Sa mère se fâche ; de voir sa fille se défigurer elle-même, faute de manger, la met en colère : elle exigea qu’elle vînt prendre ses repas à la table commune. Rose obéit, mais, à force de supplications, elle obtint de se faire servir les mets que son estomac pouvait supporter. Oh ! ce n’était pas gourmandise.... Il y avait au service de la maison une Indienne que le cœur de Rose avait séduite ; elle aimait sa jeune maîtresse plus qu’elle-même. Marianne, — c’était son nom - devint sa confidente.

Il fut convenu, dans le plus grand secret, qu’elle lui servirait des plats de sa façon : du pain et de l’eau bouillie avec [p.12] des herbes amères. Les deux complices allèrent plus loin. On arrosait cette panade du jus d’une plante très nauséabonde dont la-provision se gardait bien cachée dans une haie du jardin. Rose en était si friande que, chaque matin à son lever, à moins qu’elle eût à communier, — elle en buvait sa petite goutte... ; les larmes lui en venaient aux yeux, tant le goût était désagréable. Marie d’Oliva ne se doutait de rien, mais un jour—le diable aidant — elle trouva la fameuse fiole. On devine les amabilités qui tombèrent, drues comme grêle, sur les deux coupables !

Rose était loin d’être rassasiée de souffrance ; même dans la pénitence, elle se fit artiste. Au-dessous de ses vêtements de tertiaire, elle mit une chaîne de fer à triple tour, fermée d’un cadenas dont elle jeta la clef. La naïve enfant l’avait tellement serrée, qu’elle pénétra profondément dans la chair et lui causa d’intolérables douleurs. Elles devinrent si atroces, qu’elle fit tous ses efforts pour la retirer, mais sans succès. Marianne allait la briser à coups de marteau, quand Rose, se prosternant humblement, pria DIEU de la délivrer. La serrure s’ouvrit d’elle-même, et la chaîne tomba à ses pieds ensanglantée. Son confesseur la confisqua. A sa place, elle se couvrit d’un rude cilice, qu’elle laissa bientôt par raison de propreté, puis — en modiste ingénieuse — d’une sorte de toile écrue, tellement pesante et raide qu’il lui semblait porter un vêtement de plomb. Sa tête ne fut pas épargnée. Ayant vu une image de sa bien-aimée sainte Catherine de Sienne, la tête couronnée d’épines, elle en fut jalouse. Les épines, assez rebelles à toute manipulation, l’auraient trahie ; elle eut recours aux lumières de Marianne, et à elles deux, elles fabriquèrent une couronne non moins douloureuse. C’était une lame d’argent garnie de trois rangs de trente-trois clous en l’honneur des trente-trois années que Notre-Seigneur passa sur la terre. Elle la mit sous son voile, enfonçant les clous autant qu’elle le put. Si Marie d’Oliva avait aperçu cette parure ! Mais rien ne paraissait au dehors et Marianne était discrète. Sa colère avait, du reste, à s’exercer [p.13] sur un autre sujet : le fameux lit de sainte Rose ; Il fut disputé de haute lutte. Rose dormait peu, et dormir sur un bon lit, même quelques instants, lui eût semblé criminel. Son esprit inventif se surpassa dans la confection de son lit. Une planche d’abord, pour ne pas effrayer sa mère, avec une brique comme oreiller. La brique, trop polie à son gré, fut vite remplacée par une pierre brute aux vives arêtes. C’était peu. Bientôt, elle ajusta tant bien que mal quelques morceaux de bois, combla les vides de pierres aiguës, de fragments de pots cassés la pointe en haut, en guise de matelas. Cette fois, elle fut satisfaite — trop peut-être — car la couche était si douloureuse, que plus d’une fois, malgré son énergie, elle recula d’un pas avant de s’étendre dessus. Un jour, Marie d’Oliva, voyant son visage ensanglanté, soupçonna quelque nouvelle invention. Elle entra secrètement dans sa chambre, et, devant ce lit de torture, se prit à pleurer. Furieuse, elle bouleverse tout, arrache les planches, compte les fragments de pots cassés — il y en avait trois cents — et jette tout à la rivière. Rose laisse passer l’orage ; Marianne aidant, elle sut se rattraper sur d’autres supplices.

Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est de voir cette jeune fille presque toujours malade, accablant son corps de pénitences, se privant de nourriture et de sommeil, être cependant la première au travail, et conserver, au milieu de tant de souffrances, une douceur, une affabilité, une gaieté qui faisait le charme de ses parents et de ses amis.


V. — LE CŒUR DE ROSE.

LES pénitences extérieures, même les plus héroïques, peuvent être communes aux saints et aux hypocrites. Elles sont un vêtement dont s’affuble parfois l’Ange des ténèbres et ne constituent pas par elles-mêmes un signe indubitable de sainteté. Le royaume de DIEU est au dedans ; c’est là, dans le fond du cœur, dans les replis cachés de la conscience, qu’il faut chercher le mobile des œuvres du dehors. Elles valent [P.14] ce qu’il vaut, rien de plus. Le cœur de Rose était en rapport parfait avec ses actes. Ce qu’elle faisait, elle le faisait pour DIEU, jamais pour en tirer vaine gloire. La bonne Marianne en savait long sur ce sujet. Que de fois, pour obéir à sa jeune maîtresse, dut-elle se résoudre à lui parler durement, à la fouler aux pieds, à couvrir son visage de crachats ! Si Marianne, honteuse, éperdue, s’y refusait, Rose restait étendue à ses pieds jusqu’à ce qu’elle fût satisfaite : tellement elle se jugeait et se disait en toute sincérité la plus misérable des créatures ! Pieuse exagération, dira-t-on. Oui, pour les aveugles ou ceux qui ont la vue basse dans les choses divines ; mais Rose, qui recevait dans son âme les plus lumineuses irradiations, qui savait ce qu’est DIEU, ne pouvait avoir trop d’horreur pour les moindres défaillances de la nature.

Les louanges lui étaient un supplice. Que d’attention pour dissimuler ses mortifications, voiler à tous les regards les faveurs divines, paraître au dehors une pauvre fille simple, sans prétention ! DIEU se fit son complice. A force de jeunes et d’abstinences, Rose avait perdu l’apparence et la vigueur de la santé ; le corps amaigri, le visage pâle, les yeux éteints par les larmes : voilà ce qui restait de la ravissante enfant dont Marie d’Oliva avait été si orgueilleuse. Croyant, en perdant sa beauté, perdre en même temps l’estime et la louange du monde, Rose en était joyeuse. Ce fut le contraire. Dans Lima, on ne parlait que de Rose, la sainte ! Elle en fut indignée. Et cette jeune fille, qui avait tout sacrifié, tout méprisé, fit à DIEU cette étrange prière : « Mon DIEU, rendez-moi la beauté ! » DIEU l’exauça. Sans rien relâcher de ses austères pratiques, elle recouvra rapidement ses premiers attraits : ses joues leurs couleurs, ses yeux leur flamme, à ce point que personne ne voulut plus croire à sa vie mortifiée. Un jour de Jeudi-Saint, après avoir passé tout le Carême à jeûner au pain et à l’eau, n’ayant pris aucune nourriture depuis trente heures, elle sortait de l’église quand, sous le portique, elle traversa un groupe de jeunes gens. Ils se mettent à rire : « Tiens ! Doña Rosa, cette tertiaire si pénitente !.. Si elle jeûnait autant [p.15] qu’on le dit, elle n’aurait pas de si belles joues ! » Et tous de plaisanter. Marie d’Oliva était indignée ; mais Rose, heureuse dans son cœur, louait DIEU de sa miséricorde. Elle pouvait maintenant, sous le couvert de ce gracieux miracle, se livrer à son aise à toutes les pénitences ; DIEU seul lui en saurait gré !

Le sentiment profond de son néant la mettait sous les pieds de tout le monde. Nulle âme ne fut plus obéissante. Ses directeurs avaient tout droit sur elle : une parole suffisait pour obtenir la plus entière soumission. Accusée souvent auprès d’eux, soit par sa mère, soit par ses amis, de pratiquer des mortifications indiscrètes, elle acceptait les reproches en toute humilité, exagérant ses torts, promettant de se corriger. Plus d’une fois les disciplines, les cilices, les chaînes de fer furent saisis et gardés, jusqu’à ce que, vaincu par ses supplications, le confesseur consentit à les lui rendre. Pendant sa dernière maladie, déjà expirante, on lui présenta quelques gouttes d’un cordial pour la ranimer ; Rose refusa. « C’est sur l’ordre de votre confesseur, » lui dit sa garde-malade. L’humble fille se soulève, prend le verre et le boit d’un trait. « Allez dire à mon maître, murmura-t-elle, que j’ai pris, par son ordre, ce que je ne pouvais naturellement, et qu’aux portes de la mort, je n’ai point oublié ma juste dépendance. »
Le cœur de Rose, libre de toute vanité, appartenait totalement à DIEU : il y régnait en maître.


VI. — L’ERMITAGE.

LES paroles de DIEU à une âme — surtout les premières — sont si douces que, pour les entendre toujours, pour en pénétrer le sens intime, pour en savourer la délicieuse tendresse, on cherche la solitude. Le bruit des vaines choses du monde semble une profanation. Il se fait si caressant, le bon DIEU, quand il veut attirer à lui un cœur ! O joies printanières de l’appel divin, sourires du Père céleste sur le berceau de l’enfant bien-aimé !... C’est l’aurore avec ses splendeurs de [p.16] lumière, ses perles de rosée, ses chants d’allégresse, ses promesses de bonheur ! Qui d’entre nous, fatigué de la routé, ne se retourne vers elle pour revivre dans son cœur ses heures trop rapidement envolées, rafraîchir son âme à son charme vivifiant et lui demander, pour le reste du chemin, un dernier et suprême élan ?

Toute jeune, Rose est amoureuse du silence. Ses petites compagnes veulent l’entraîner à leurs jeux, elle refuse aimablement : la promesse d’une belle poupée ne peut même la séduire. Elle s’éloigne, se cache pour prier à son aise : « C’est que, répond-elle à son frère, dans ma cachette, DIEU est avec moi, et je ne suis pas sûre de le trouver parmi les poupées. » Cette réponse est d’une enfant de sept ans ! Plus DIEU parle au dedans, plus elle fuit le commerce des hommes. Marie d’Oliva ne l’entendait pas ainsi. Très répandue au dehors, elle avait de nombreuses amies et les visites succédaient aux visites. Sa fille était belle, raison majeure pour l’emmener avec elle. Ses refus l’exaspéraient. Rose s’ingéniait à accumuler obstacle sur obstacle pour s’épargner ces fréquentes sorties. Le plus souvent, elle se frottait les yeux avec un piment indien extrêmement violent qui les enflamma au point que toute promenade devenait impossible. Sa mère fut prise à ce piège assez longtemps. Elle s’aperçut, enfin que cette maladie des yeux arrivait toujours à propos avant une visite. Elle épia sa fille et, pour mieux se convaincre, mit sa langue sur ses paupières : le piment se trahit en la piquant, tout était découvert. Quand sa colère fut calmée, Rose lui dit doucement : « Il vaut mieux pour moi perdre la vue, ma bonne mère, que de livrer mon cœur au monde. »

Rose avait un rêve : se construire dans un coin du jardin, bien à l’écart sous les grands arbres, loin de tout bruit, un petit ermitage. Que de promesses il fallut pour obtenir pareille autorisation s’engager à être sage, c’est-à-dire ne pas exagérer ses pénitences, confier une clef à sa mère, ne jamais y passer la nuit. Sous ces réserves, Marie d’Oliva finit par céder. Il fut vite bâti, le petit ermitage : cinq pieds de [p. 18] long, quatre de large, une fenêtre, et comme mobilier un siège en bois, une table et quelques pieuses images. Son confesseur l’ayant visitée se récria : « C’est trop étroit, dit-il à Rose, vous ne pourrez y vivre. » Et Rose de répondre : « Oh ! c’est bien assez grand pour JESUS et moi, nous y serons à l’aise ! » JESUS et elle, c’était le Paradis. Chaque matin, dès l’aube, elle s’enfuyait dans sa chère cellule, et seul avec son DIEU, priait, travaillait, souffrait. Tout lui parlait de sa grandeur, de sa bonté, de sa magnificence. Les arbres, les plantes, les fleurs chantaient à son cœur les, louanges du Créateur. Aussi quand, radieuse, elle traversait le jardin, son âme s’épanouissait dans la joie, et elle disait : « Arbres, plantes, herbes, fleurs, bénissez le Seigneur ! » Et ] à sa voix, les arbres, les plantes et les fleurs s’agitaient en cadence, formant autour d’elle une ronde gracieuse, pleine de joyeux murmures et de senteurs parfumées. Divine artiste, Rose entendait et dirigeait cette musique sacrée des choses qui, grandiose et universel concert, redit par toutes les voix de la nature, du brin de mousse au cèdre du Liban, l’éternelle louange de son Auteur.

« JESUS et moi, avait-elle dit, nous serons à l’aise dans mon ermitage ! > D’autres indigènes prétendirent y faire domicile. A Lima, comme dans tous les pays chauds et humides, les moustiques sont nombreux. S’il est des êtres créés pour éprouver la patience de l’homme, ils en sont les rois ! L’ermitage de Rose, placé sous les arbres, en était infesté. Chose merveilleuse ! au lieu de la troubler par leurs désagréables piqûres, ils la traitaient en douceur, ce qu’ils étaient loin de faire pour les personnes qui la visitaient. Marie d’Oliva surtout — les moustiques comprenaient d’instinct qu’elle venait tracasser leur petite amie — ne pouvait se hasarder dans la cellule sans être assaillie et cruellement maltraitée. Toute la troupe se donnait le mot pour la dévorer. « Sous cette plaie d’Égypte, — dit un biographe, — qui ne laissait aucun moment de repos, Rose, au grand étonnement de ses visiteurs, demeurait tranquille, nullement tourmentée.
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Elle répondit un jour gracieusement : « En prenant possession de ce domicile, j’ai compris qu’il fallait vivre en bonne intelligence avec mes voisins. J’ai donc fait un traité de paix auquel nous restons réciproquement fidèles. Ils ne cherchent point à me nuire et moi je ne leur fais aucun mal. Ils se mettent à l’abri sous mon toit quand ils le veulent et, en retour de ce service, ils accompagnent, du son de leurs ailes, les cantiques que je chante à la louange du Seigneur. »

C’était la vérité ! Le matin, en ouvrant sa porte et sa fenêtre, la chère sainte leur disait : « Allons, mes petits amis, chantons ensemble les louanges du Tout-Puissant. » Et les moustiques accouraient, voletant en auréole autour de sa tête, et accompagnaient de leur bourdonnante musique les chants qu’elle improvisait. Le soir, le concert recommençait, car elle chantait souvent, la Rose du bon DIEU. Son âme candide, douée d’une exquise sensibilité, riche de tendresse, aimait à redire dans de gracieuses poésies l’ardente charité qui la consumait. Et DIEU écoutait les chants de sa bien-aimée. Pendant le carême de l’année 1617 — la dernière de notre sainte — un rossignol venait chaque soir, au coucher du soleil,’ se percher sur une branche devant la fenêtre du petit ermitage. Là, il chantait à pleine gorge. Ravie et jalouse, Rose voulut faire .sa partie. Quand le rossignol finissait, elle chantait à son tour... Il écoutait, sa gentille tête gracieusement tournée vers elle, et, oublieux de ses roulades sonores, il reprenait le chant de Rose, sifflant en mesure comme un artiste. Longtemps ils chantaient tous deux, luttant d’harmonie, jusqu’à ce que, la nuit tombée, le rossignol, jetant au ciel une dernière note, disparût dans le feuillage.


VII. — LES DIVINES CARESSES.

QUAND une créature fait un pas vers DIEU, il en fait mille vers elle. Rose aimait DIEU de tout son cœur, son oraison était continuelle. Qu’elle travaillât ou non, sa pensée était en haut, contemplant silencieusement les mystères [p.20] divins. Notre-Seigneur la visitait souvent. Pendant que Rose faisait ses fleurs ou sa broderie, l’Enfant JESUS s’asseyait sur la table devant elle, lui souriait doucement, lui tendait ses petits bras, comme pour l’inviter à le caresser. S’il était en retard — tant sa visite était habituelle — si l’heure attendue passait vide de sa présence, Rose se plaignait amoureusement dans son poétique langage : « Voici l’heure ! le Bien-aimé ne paraît pas... La douzième a sonné et je suis encore privée de son aimable présence. Que je suis à plaindre ! Heureuse, bienheureuse l’âme qui le retient actuellement près d’elle ! » — Jalouse, va !

Un jour, souffrant d’un violent mal de tête, Rose ne pouvait travailler. Le divin Enfant apparaît tout à coup et lui propose, pour la distraire, une partie de jeu. Il fut convenu entre les deux partenaires que le gagnant fixerait lui-même le prix de la victoire. Rose gagna et demanda le soulagement de sa douleur. JESUS s’exécuta. « J’espère bien, lui dit-il familièrement, que tu vas me donner ma revanche. » On joua une seconde partie. A son tour JESUS gagna, Seigneur, demande Rose, quel est votre enjeu ? » Et Je Maître de répondre : « C’est ta patience que je veux. » Et aussitôt la douleur redevint plus intolérable que jamais. Le divin joueur disparut.

Rose aimait beaucoup les fleurs. Elle en avait partout, dansa son jardin, autour de son ermitage. Une surtout, plus belle et plus suave, avait toutes ses faveurs. Un matin, elle la trouva déracinée, flétrie. Son cœur en fut ému. Elle lève les yeux, JESUS est devant elle. Il l’aborde d’un air gracieux et’ lui dit : « Pourquoi es-tu si triste ? Moi qui suis la fleur des g champs, je te reste. C’est moi qui ai détruit l’autre, reverse sur moi l’amour que tu lui portais. » Rose comprit : le cœur du Maître était jaloux, il voulait le sien à lui seul.

Un dimanche des Rameaux, après la bénédiction des palmes, les sacristains de l’église Saint-Dominique les distribuèrent à tous les fidèles, Rose seule fut oubliée. Honteuse et attristée elle suivit cependant la procession, les mains vides. Le cœur [p. 21] gros de chagrin, elle court, après la cérémonie, à l’autel de sa bien-aimée consolatrice, Notre-Dame du Saint-Rosaire ; voilant son visage de ses mains, elle pleurait à chaudes larmes. Soudain, Marie abaisse son regard sur l’Enfant JESUS qu’elle porte dans ses bras, puis, souriante, sur Rose elle-même. Le divin Enfant la regarde aussi avec tendresse, ses petites lèvres s’entrouvrent, il dit : « Rose de mon cœur, sois mon Epouse fidèle ! » Hors d’elle-même, Rose s’écrie : « Je suis la servante du Seigneur. Oui, mon cœur me le dit, je suis à vous et je serai toujours à vous. » La parole de JÉSUS a pénétré toute son âme, elle ne la quitte point, elle l’entend sans cesse : « Rose de mon cœur ! » A peine rentrée dans son ermitage, elle prend à part un de ses frères et le prie de lui dessiner un anneau, qu’elle désire comme modèles. Il fait le dessin sur le papier, ornant l’anneau d’une tête sur laquelle il écrit le nom de JESUS. Il s’arrête tout à coup, cherchant ce qu’il écrirait à l’intérieur du cercle, et rapidement, sans que Rose lui ait soufflé mot de sa vision, il écrit : « Rosa cordis mei, tu mihi Sponsa este. » —Rose de mon cœur, sois mon Epouse. — Les paroles mêmes de JESUS ! Rose le regardait ravie. L’anneau fut fabriqué, l’inscription miraculeuse gravée ; l’humble fille le porta au doigt jusqu’à sa mort. C’était le signe visible de ses fiançailles avec le Fils de DIEU.

Consumée par l’amour divin, elle composa la prière suivante qu’elle récitait souvent : « Mon Seigneur JESUS-CHRIST, vrai DIEU et vrai homme, Créateur et Rédempteur du genre humain, j’ai le plus vif regret de vous avoir offensé, parce que vous êtes Celui qui est et que je vous aime par-dessus toutes choses. O mon vrai DIEU, l’Epoux de mon âme et toute la joie de mon cœur, très bienfaisant JESUS ! je désire vous aimer de cet amour très parfait, très efficace, très sincère ineffable, très intense, très invincible dont vous entourent tous les habitants du Ciel. Il me faut plus encore : je souhaite vous aimer, ô DIEU de ma vie, autant que vous aime votre Très Sainte Mère et ma Souveraine, la glorieuse [p.22] Vierge Marie. Cela est même trop peu pour me satisfaire ; j’ai soif de vous aimer, ô ma joie, mon salut, comme Vous vous aimez vous-même. Oh ! oui, que je sois brûlée, détruite, consumée par le feu de votre divin amour, ô JESUS, mon Bien-aimé ! »


VIII. — L’ENNEMI.

ROSE n’habitait pas toujours le Paradis, tant s’en faut ! L’Esprit de DIEU souffle où il veut et quand il veut. Lui présent, toute l’âme est en paix ; lui absent ou caché, c’est le trouble, l’angoisse, la désolation. Ce va-et-vient de l’Esprit-Saint est la grande épreuve des âmes. Heureuses celles qui savent le garder ou le rappeler ! Habituée aux lumières et aux consolations célestes, Rose se trouvait tout à coup plongée dans les ténèbres et cette sécheresse du cœur qui est cruelle comme la mort. Pas même de crépuscule : la nuit se faisait dans son cœur subitement. Des hauteurs du Ciel, de ses splendeurs béatifiantes, elle tombait soudain dans les bas-fonds de l’enfer : les doutes contre la foi, les défaillances de l’espérance, la crainte des jugements de DIEU, les affres de l’abandon, les révoltes des sens l’assaillaient à la fois, balayant dans son âme, en coups de vent impétueux, tout souvenir, toute impression des lumières et des joies passées. Et souvent ce passe n’était que d’une minute. Pendant quinze ans, DIEU l’éprouva par ces soubresauts terrifiants. La pauvre fille en était tellement accablée que son corps lui-même ployait sous la douleur. Un jour, à bout de force, elle se jette à genoux, criant à travers ses larmes : « Mon DIEU ! mon DIEU ! pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Eloignez de moi ce calice ! » Ce calice, c’était le sentiment profond, désespérant, qu’elle n’aimait plus son DIEU. Le bon Maître eut pitié d’elle. Ce cri ne lui rappelait-il pas l’angoisse suprême de la dernière heure, lorsque, écrasé, broyé par la souffrance, délaissé de tous, maudit de DIEU comme un scélérat, il disait lui aussi d’une voix déchirante : « Mon DIEU ! mon DIEU ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? »
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Dans ces moments de détresse, quelqu’un essayait encore d’ajouter à ses douleurs, l’ennemi de tout bien, l’adversaire de DIEU. Le démon rôdait autour de cette âme si pure, avec puissance, de par DIEU, de l’éprouver. Contre lui, Rose était intrépide. Elle le connaissait. Un jour, retirée dans un endroit solitaire, elle l’entendit s’agiter avec fureur dans un coin de l’appartement. Elle l’apostropha : « Pourquoi te caches-tu, bête féroce ? Je t’attens [sic] ici, viens, si tu l’oses. Tu pourras triompher de mon corps que DIEU t’abandonne, mais de mon âme, jamais ! Viens donc, ne tarde pas davantage. » Il vint, sous une forme monstrueuse, la saisit par les épaules, la secoua, la tordit avec une telle violence qu’elle crut ses os brisés ou disloqués. Il la jeta contre la muraille, la traîna par les cheveux, et Rose de rire de son impuissance et de plaisanter : « Allons, tu n’y entends rien ; c’est là tout ce que tu peux faire, esprit orgueilleux ? » Humilié par cette femmelette, le diable s’enfuit.

Il essaya d’un autre moyen. Se promenant un jour dans le jardin, Rose rencontre un beau cavalier, jeune, élégant, plein d’affabilité. C’était l’ennemi ! son regard ne le disait que trop. Prise .de peur celte fois, Rose s’enfuit à la maison et là, s’armant d’une chaîne de fer, elle s’en frappe jusqu’au sang, pleurant à chaudes larmes : « Pourquoi, disait-elle à son Maître, laissez-vous votre épouse sujette à de pareilles tentations ? » JÉSUS lui apparut et lui dit doucement : « Sans moi, Rose, tu étais vaincue ; mais j’étais présent dans ton cœur. Aie confiance en moi et ne pleure plus. » De voir les âmes les plus pures subir l’épreuve humiliante de la tentation, est un encouragement pour nous. Si elles ont vaincu, nous pouvons vaincre : Dieu ’est avec nous comme avec elles.


IX. — LES CÉLESTES AMIES.

HEUREUSEMENT, Rose avait des relations surnaturelles plus agréables. Si l’ennemi rôdait autour d’elle pour l’épouvanter ou la séduire, elle savait à qui recourir pour avoir [p.24] force et consolation. Après JESUS, son Epoux bien-aimé, -le cœur de la chère sainte allait avec tendresse à la Vierge Marie. Comme elle aimait sa chapelle du Rosaire, ce sanctuaire où la Reine du Ciel lui avait si souvent parlé et souri ! Que de chapelets égrenés sous son regard maternel ! Cette statue de Notre-Dame du Rosaire était célèbre dans tout le Pérou. La première elle avait pris possession du pays : en son église et à ses pieds, les Dominicains étaient venus s’agenouiller avant de se disperser dans la contrée pour prêcher l’Évangile. Ce titre de noblesse la constituait déjà la Reine du Pérou. En 1553, les Espagnols se trouvaient en face d’une formidable armée indienne. Ils n’étaient que six cents. La lutte s’engageait désespérée, quand les Dominicains qui les accompagnaient se mettent à genoux et implorent le secours de Notre-Dame du Saint-Rosaire. A l’instant même, au-dessus de la mêlée, à la vue des deux armées, la Sainte Vierge apparaît dans les airs, tenant dans la main une verge qu’elle agite contre les Indiens. Effrayés, ceux-ci laissent tomber leurs armes et font la paix. Or, la miraculeuse apparition avait pris la figure de la statue de Lima, témoignant ainsi publiquement que cette image était chère à son cœur. Elle devint le Palladium du Pérou, la statue nationale. Devant elle, au mois de mai 1643, au nom du roi catholique, le vice-roi du Pérou déposa le diplôme qui déclarait officiellement la Sainte Vierge Patronne du royaume.

Rose passait de longues heures devant cette statue, la regardant, lui souriant. C’était un entretien familier, de cœur à cœur, car la divine Mère lui souriait à son tour, la caressait de son regard. Elle ne lui refusait jamais. Toute la ville le savait ; voulait-on obtenir une grâce, la guérison d’un malade, la conversion d’une âme, vite on courait à Rose. La lutte était vive parfois. Rose priait, implorait, pleurait même, sans avoir un regard ; elle insistait alors, se plaignait doucement, jusqu’à ce qu’un signe gracieux de sa Mère, ou une lumière intérieure lui eût donné la certitude qu’elle était exaucée Sainte Catherine de Sienne partageait avec la Mère de [p.25] DIEU la tendresse de Rose ; A titre de Tertiaire, elle la regardait comme sa protectrice et son modèle. On lui laissait la joie d’orner elle-même sa statue. Et d’approcher si près de sa chère Sainte, de la toucher de ses mains, la ravissait jusqu’aux larmes. Elle lui parlait, la couvrait de ses baisers ; un jour elle lui dit naïvement : « O ma très douce Mère, cette robe que vous portez est bien défraîchie. Que, je voudrais vous en donner une autre ! si j’avais seulement seize écus !... » Ses compagnes souriaient de l’entendre. Mais voici que la servante d’une noble dame entre dans la chapelle et dit à Rose : « Bonjour, sœur Rose ; ma maîtresse vous envoie seize écus pour la parure de sainte Catherine. » Tout émue, la jeune fille s’écria : « Aimable JÉSUS, que vous êtes un ami fidèle ! » Une autre fois — c’était au mois de mai — elle désirait vivement une branche de giroflée pour l’offrir, à sa chère Sainte. Elle visita toutes ses plantes, rien n’était fleuri, pas même un bouton ! « Une nuit nous reste, dit-elle à ses compagnes, c’est plus qu’il n’en faut au Tout-Puissant pour nous accorder ce que nous désirons. Voyez cette giroflée : elle n’a pas un bouton, demain matin elle portera trois branches fleuries en l’honneur.de la Sainte Trinité. » Elles se mirent à sourire. Sœur Rose était bien prétentieuse ! Le lendemain, dès l’aube, Rose leur dit : « Allez au jardinâmes sœurs, cueillir les fleurs de la giroflée. » — « Vous plaisantez, dirent-elles, c’est inutile de nous déranger. » — « Allez, allez, reprit la Sainte, qu’attendez-vous ? Le Seigneur a exaucé nos désirs. » Elles y allèrent en riant ; la giroflée portait trois branches fleuries, gracieuses et parfumées. Rose, joyeuse, les offrit à sainte Catherine, et dès lors, dans son jardin, en toute saison les giroflées eurent des fleurs.

Pendant les dix dernières années de sa vie, une pensée de bonheur la remplit de joie. DIEU lui révéla, par de nombreuses inspirations et des signes prophétiques, qu’après sa mort on fonderait à Lima un monastère en l’honneur de sainte Catherine. Son cœur était plein de ce projet. Elle en parlait souvent, indiquait le lieu où il serait bâti, traçait le [p.26] plan de l’édifice, montrait du doigt les personnes qui le verraient et nommait celles qui devaient y prendre le voile, entre autres sa mère. Elle le lui dit. Marie d’Oliva se fâcha net reprochant à sa fille de se faire la risée de toute la ville en prédisant une absurdité. Les monastères étaient si nombreux à Lima que personne ne voulait croire à cette nouvelle fondation. Rose la laissa dire et doucement reprit : « Ma chère, mère, patience, vous serez une des premières à prendre le voile dans le couvent que j’annonce, vous y ferez profession, vous y persévérerez, fervente jusqu’à la mort. « — « Niaiserie ! répondit sa mère, moi être nonne, chanter, psalmodier ? Et mon mari et mes enfants ? Vieille comme je suis, me mettre derrière une clôture que j’ai toujours détestée ?... Va, va, ma fille, tu perds la raison. »

En 1629, douze ans après la mort de Rose, le monastère de Sainte-Catherine était fondé, et Marie d’Oliva, veuve et sexagénaire, y prenait le voile. L’année suivante, elle fit profession sous le nom de Sœur Marie de Sainte-Marie. Après plusieurs années de vie religieuse, elle mourut saintement, consolée dans sa vieillesse par le souvenir et la gloire de sa Rose bien-aimée.


X. — MORT DE SAINTE ROSE.

TRENTE années avaient passé sur le front de Rose : trente années de prière, de souffrance et de relations intimes avec DIEU. Son âme était mûre pour le Ciel. Dès l’enfance, elle sut qu’elle devait mourir le jour de la fête de saint Barthélemy, 24 août. Bien souvent elle disait à sa mère dans son langage mystique : « Ce jour sera mon jour de noces. » Peu à peu, la lumière prophétique se fit plus intense dans son esprit et lui révéla, avec certitude, qu’elle passerait à DIEU le 24 août 1617. Trois ans auparavant — 1614 — obéissant à une inspiration divine, elle quitta son ermitage et se retira dans la maison hospitalière de son insigne bienfaiteur Gonzalve de la Massa. Elle y était aimée comme une enfant et [p. 28] vénérée comme une sainte. Vers la fin du mois d’avril 1617 Rose dit un jour à la femme de Gonzalve : « Sachez que, dans quatre mois, je ne serai plus. Les douleurs de ma dernière maladie seront atroces... Ah ! quand, dévorée par la fièvre ! j’implorerai de votre charité un verre d’eau froide, de grâce, ne me le refusez pas ! je mourrai chez vous. » Le jour approchait. L’Esprit de DIEU ne parlait plus à. Rose que de souffrances, lui répétant sans cesse que les angoisses suprêmes allaient commencer. Une dernière fois Rose alla se prosternera devant sa chère statue de Notre-Dame du Rosaire. Elle lui fit les plus touchants adieux ; à ses pieds, véritable martyre vouée au sacrifice, elle s’offrit, corps et âme, à la volonté de DIEU. Dans ce cœur si pur, si détaché, un coin de terre avait encore une part d’affection, c’était son ermitage... Elle s’y rendit en secret, trois jours avant d’être frappée ; elle en baisait les murs, comme les murs sacrés d’un tabernacle ; n’avait-il pas été le tabernacle de DIEU ? Et Rose, se croyant seule, chanta la fin de son exil, les joies de la Patrie céleste. Les strophes sortaient de ses lèvres, joyeuses et triomphantes : soudain son cœur se prit de tristesse, la pensée de sa mère qu’elle allait abandonner l’envahit comme une ombre, son chant devint une prière ; à deux genoux, elle suppliait saint Dominique de la protéger après sa mort. Marie d’Oliva l’entendit et fondit en larmes. Un dernier regard, un dernier baiser à son ermitage, et Rose partit. Le 1er août, vers minuit, la main de DIEU s’appesantit sur elle. On la trouva, inanimée, sur le parquet de sa chambre, froide, les membres crispés, respirant à peine. Ses souffrances étaient atroces. Bientôt, tout le côté gauche fut frappé de paralysie : « Seigneur ! s’écriait la sainte martyre, ne m’épargnez pas, comblez la mesure, ajoutez douleur à douleur selon votre bon plaisir ! » Le 22 août, elle demanda humblement le saint Viatique et l’Extrême-Onction. Quand le divin Maître entra dans sa chambre, Rose parut revivre : son visage devint resplendissant ; ravie en extase, elle reçut son DIEU dans un transport ineffable d’adoration et d’amour. Sa mère, son vieux père [p. 29] infirme, ses amis l’entouraient en pleurant. Rose les regarda doucement, et d’une voix émue demanda pardon à tous des chagrins qu’elle leur avait causés par sa vie singulière. « Encore deux jours, dit-elle, patience ! »

Cependant, au dehors, on agitait la question de son enterrement. Le curé de la paroisse, paraissait vouloir s’emparer du corps ; les Dominicains, de leur côté, désiraient vivement posséder les restes de leur Sœur dans leur église. Rose fut consultée. Elle fit étendre sur son lit son scapulaire, comme signe de sa profession religieuse de Tertiaire dominicaine, et signa un écrit déclarant sa volonté suprême de reposer dans l’église de Saint-Dominique.

L’Époux approchait, Rose débordait de joie : « Je pars, s’écriait-elle, je pars avec empressement pour contempler les beautés ravissantes de DIEU. » A minuit, le 24 août, on entendit une voix dans sa chambre : « Voici l’Époux ! il arrive, venez au-devant de Lui. » Rose demanda un cierge bénit, fit le signe de la croix et dit à son frère qu’elle allait mourir. Sur son désir, il retire son oreiller ; Rose appuie sa tête sur le bois, lève les yeux au ciel : « JESUS, JESUS, JESUS ! » murmure-t-elle, -et, doucement, elle rend son âme à DIEU.

Les joues colorées, les lèvres rosées, et souriantes, les yeux demi-fermés, brillants et gracieux, Rose paraissait dormir. Ses obsèques furent un triomphe. Quand le corps passa devant la statue de Notre-Dame du Rosaire, la Vierge s’anima et salua d’un aimable sourire son enfant bien-aimée. A cette vue, l’enthousiasme populaire devint tel que, pendant deux jours, il fut impossible de procéder à l’inhumation. Le peuple veillait sur sa sainte, lui baisait les mains demeurées flexibles, lui coupait ses vêtements. On dut les renouveler. Le soir du troisième jour, les Dominicains, profitant du départ de la foule, emportèrent le corps et l’ensevelirent dans leur cloître. Le lendemain, Lima soulevée ; on enfonce les portes du couvent, on fouille dans, tous les coins, et les Dominicains n’échappent aux menaces de mort qu’en promettant de rendre [p.30] Rose à l’amour de ses concitoyens. Ses restes furent d’abord déposés près le Maître-Autel, puis dans la chapelle du Rosaire, à côté de sa chère statue. Clément X la mit au nombre des Saintes en 1671.

Depuis lors, le nom de Rose, symbole gracieux d’innocence virginale, est vénéré par tout le peuple chrétien.


APPROBATION DE L’ORDRE

Nous avons lu par ordre du T. R. Père Provincial la notice intitulée : Sainte Rose de Lima, du Tiers Ordre de Saint - Dominique, Patronne du Pérou, composée par le R. P. A. MORTIER. Nous l’avons jugée digne de l’impression.

  • Fr. A. GARDEIL, des Fr. Prêc., Régent des Etudes
  • Fr. A. MATHIEU, des Fr. Prêc., Prédicat. Général.

IMPRIMATUR

  • Fr. R. BOULANGER, Ord. Præd., Prior Provinc.

IMPRIMATUR

  • Cambrai, 19 Octobre 1901, J. B. CARLIER, VIC. GEN.

fr. Franck Guyen op, janvier 2018


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