Franck GUYEN

Figures dominicaines - Pierre de Vérone (env. 1205 –1252)

mercredi 3 janvier 2018 par Phap

Version numérisée de :

  • Saint Pierre de Vérone, Martyr, de l’Ordre de Saint Dominique – Prince de la Sainte Inquisition romaine, par le Père D.-A. MORTIER, du même ordre. Société Saint-Augustin, Desclée de Brouwer et Cie, Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille, 1899 [32 p.]

Les gravures n’ont pas été reprises


En guise d’avertissement


Table des matières


APPROBATION DE L’ORDRE.

VU ET APPROUVÉ :

  • Fr. A. GARDEIL, des Fr. Prêch.
  • Fr. JOURDAIN HURTAUD, des Fr. Prêch.

IMPRIMATUR :

  • Fr. REGINALD MONPEURT, Prior. Prov.

IMPRIMATUR :
Cameraci, 16 julii 1899.

  • J.-B. CARLIER, V. G.


I - CATHARES ET PATARINS.

A L’EPOQUE ou parut saint Pierre martyr, l’Église catholique était menacée dans son existence même par des hérétiques qui, sous le nom de Vaudois, Cathares et Patarins, infestaient le nord de l’Italie. Vérone, sa patrie, leur servait de repaire. C’était la place forte d’où ils rayonnaient, sous le patronage plus ou moins - dissimulé de : puissants seigneurs et même d’évêques, à travers les Alpes, la Lombardie et la Vénétie.

A les entendre — car il faut les connaître pour, comprendre l’œuvre de saint Pierre martyr — l’Église romaine est cette grande prostituée de l’Apocalypse qui a trahi son DIEU, faussé sa doctrine, souillé sa morale. Le Credo qu’elle chante avec tant de superbe dans ses cathédrales, n’est plus le Credo du CHRIST. Eux seuls, les Purs, les Parfaits, ont gardé intacte ou retrouvé la primitive croyance. La voici dans ses grandes lignes :
DIEU n’est pas esprit ; il n’y a pas en lui trois Personnes distinctes ; il n’est pas le Créateur du monde. Le monde est l’œuvre du démon qui a sur lui toute puissance. Le CHRIST n’est nullement le Fils de DIEU ; il a paru sur terre avec un corps fantastique, mais, en réalité, le CHRIST ne fait qu’un avec le soleil. Ces divagations dogmatiques, avec toutes leurs conséquences du même ordre, n’auraient pas eu sur les esprits grande et durable influence ; mais pour allécher la clientèle, les Patarins couraient vite à la morale. D’après eux, l’homme, corrompu par sa nature même et son origine diabolique, ne pouvait pas résister au péché ; esclave des tentations, sa volonté, essentiellement mauvaise, n’était pas libre, elle allait au mal comme à son objet propre, d’instinct, comme la brute. D’où ils conciliaient, avec une rigueur de logique inflexible, que l’on pouvait satisfaire sans crainte toutes ses passions. Sans liberté, pas de faute morale, sans faute morale, pas de responsabilité, pas de châtiment. Le vice était le premier des droits. Aussi s’attaquaient-ils avec fureur à l’œuvre du mariage, œuvre diabolique par excellence, — subie comme un joug pesant par les chrétiens. Plus de chaînes, plus de devoirs, mais la vie libre dans l’état libre.
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Les conséquences sociales de pareilles doctrines sont faciles à deviner. C’était la ruine de la foi chrétienne, attaquée aux sources mêmes de sa vitalité, le CHRIST ; la ruine de la société ébranlée dans ses fondements par la destruction de la famille !

Malheureusement, quand on parle au cœur humain de liberté, il écoute toujours. La loi lui pèse, la défense l’irrite, le mystère l’affriande. Derrière toute porte fermée, il croit retrouver le paradis perdu. Les Patarins ouvrant les portes à deux battants, il y eut vers eux une première poussée irrésistible. Les libertins, les mécontents, les désœuvrés, les naïfs, - laïcs et clercs, — se firent initier. Si tous ces adeptes n’allaient pas jusqu’au bout de leurs croyances immorales, tous avaient au cœur la haine de l’Eglise.


II — LES PREMIÈRES ARMES.

PIERRE naquit en 1203, à Vérone, dans une famille hérétique. Son père et sa mère, à n’en pas douter, étaient patarins ; mais le baptême catholique que Pierre reçut au berceau, l’éducation catholique qui lui fut donnée pendant son enfance, son envoi postérieur à l’Université catholique de Bologne, sont autant de faits totalement contradictoires dans une famille totalement hérétique. Ces faits ne révèlent-ils pas la présence au foyer domestique d’une influence catholique discrète mais souveraine sur l’enfant ? Aucun document ne permet de l’affirmer, mais la logique des faits sans elle inexplicables — nous pousse à l’insinuer. Et il nous est doux de penser que, dans ce milieu de perversité, il y avait quelqu’un qui se penchait sur le berceau de Pierre, que ses lèvres enfantines appelaient de leur sourire et qui lui apprenait en secret, sous le couvert de son amour, à balbutier et a aimer les noms bénis de JESUS et de Marie.

Ce fut, sans doute, à cette influence mystérieuse que l’enfant dut d’être instruit, dès ses premières années, par un maître catholique. Il profita de ses leçons.

Pierre, âgé de sept ans, revenait de l’école quand un de ses oncles, patarin convaincu et sectaire, lui demanda ce qu’il y avait appris. « J’ai appris le Credo, » répondit l’enfant, et- il se met à réciter le Credo catholique : « Je crois en DIEU le Père Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre.... »
- « Tais-toi, lui dit son oncle ; il ne faut pas dire : Créateur du ciel et de la terre, car ce n’est pas DIEU mais bien le diable qui a créé le ciel et la terre. » Et l’oncle irrité expose longue[p.7]ment le catéchisme des patarins. Pierre écoute, laisse-dire, mais quand il a fini, il redresse sa petite taille et reprend avec énergie : « Je crois en DIEU, Créateur du ciel et de la terre. Ainsi j’ai lu, ainsi j’ai appris, ainsi je dirai toujours. » Il tint parole.

L’oncle eût bien voulu le convaincre par un argument plus décisif, en lui donnant une verte correction ; il se contenta d’aller trouver son père et lui dit non sans aigreur : « Vous donnez à votre fils un enseignement contraire à nos doctrines ; prenez garde ! cet enfant pourra nous faire beaucoup de mal. » L’ânesse de Balaam n’eût pas mieux dit, car c’était une prophétie dans la bouche de ce mécréant. Nous allons en suivre la féconde et glorieuse réalisation.


III. — LE PÈRE ET LE FILS.

CETTE même influence, dont nous suivons la trace sans en connaître sûrement l’origine, conduisit Pierre à l’Université de Bologne. Il n’avait que quinze ans. On dirait que quelqu’un se hâte de l’éloigner, de l’arracher au milieu pervers qui l’entoure, pour, sauvegarder sa foi : Quinze ans ! C’est l’heure ou l’intelligence éveillée interroge, où elle cherche, ou elle reçoit, comme une cire vierge, les premières impressions, les plus profondes, celles qui pourront se ternir, se dérober sous la poussière du chemin, mais qui, à certains jours, et surtout aux derniers, reparaissent plus nettes, plus précises et presque toujours plus aimées. C’est l’heure décisive où le-sillon se referme-sur le bon ou le mauvais grain : la moisson en dépend. Ah ! comme les mères doivent choisir le semeur !... -A Bologne, Pierre était sauvé. Certes, il allait trouver un milieu turbulent, où les passions du cœur s’agitaient autant que les facultés de l’esprit. Ardents au travail, les étudiants de la célèbre Université ne l’étaient pas moins au plaisir ; mais la foi restait intacte, et à côté de cœurs dissolus, il y avait des âmes généreuses, fermes au devoir, austères de vertu.

En ce temps-là, cette jeunesse était profondément troublée par l’irruption, à travers ses études et ses plaisirs, d’un homme dont la parole apostolique, le zèle impétueux, la tendresse de cœur, la pénitence héroïque et les miracles éclatants avaient bouleversé l’Université. C’était Dominique de Gusman, le fondateur des Prêcheurs. Comme son Maître, il avait jeté le feu de sa charité au milieu de cette foule dissipée, et l’incendie [p.8] divin se propageait avec rapidité. Maîtres et élèves se disputaient les derniers accents d’une voix qui allait s’éteindre Encore quelques semaines et le grand pêcheur d’âmes déposera ses filets. Un jour, en 1221, peu de temps avant le deuxième Chapitre général de son Ordre — le dernier qu’il présida - saint Dominique prêchait sur une place de Bologne, tant la foule accourue pour l’entendre était grande. Pierre assistait au sermon. La voix de l’homme de DIEU le remua jusqu’au fond de l’âme. Sa décision fut rapide. Oubliant son origine hérétique, les liens du sang, les projets de sa famille, tout, il court se prosterner aux pieds de saint Dominique et lui demande humblement l’habit de son Ordre. Rien ne l’effraie, ni sa jeunesse — il n’avait que 18 ans — ni les austères pratiques de l’observance monastique, ni l’humiliation de la pauvreté ; il se donne tout entier. Le saint patriarche en tressaille d’allégresse. Au premier coup d’œil, il a reconnu dans ce jeune homme son Benjamin, le fils de sa vieillesse. Lui, la terreur des hérétiques, le champion de la Foi catholique, ce lutteur infatigable contre l’erreur et le vice, il serre dans ses bras, avec une tendresse de père, le fils des Patarins. Dans cette étreinte suprême, toute l’âme apostolique de Dominique passa dans l’âme de Pierre. Tels, avant de mourir, les vieux chevaliers du CHRIST, dont les mains débiles ne pouvaient plus porter l’épée, la confiaient, sûrs de leur sang, à l’honneur de leurs fils ! L’épée de Dominique est en bonne main.

Au sixième d’août suivant, Pierre assistait avec ses nouveaux frères à la mort du saint Fondateur.


IV. — VISITES COMPROMETTANTES.

Sous de tels auspices, son noviciat fut un exercice de haute vertu. Les premiers frères de l’Ordre, pleins de l’esprit de leur Père, vivaient dans une ferveur angélique. Qui était le premier en pénitence, en pauvreté, en jeûnes, en veilles nocturnes, en oraison, nul n’aurait pu le dire, tant il y avait dans ces âmes généreuses d’ardeur à combattre, d’humilité à dérober la victoire. Pierre donna, sans compter, toutes les forces de sa jeunesse ; il donna même trop, car, épuisé de mortifications, il tomba gravement malade. La grâce de DIEU le soutint dans cette épreuve — plus dure à la nature que les austérités volontaires de la haire et de la discipline — mais elle lui fit comprendre en même temps que, tout en châtiant sévèrement son corps, il devait conserver avec prudence les [p.10 ] forces nécessaires à l’apostolat. Si le Prêcheur doit souffrir avec JÉSUS crucifié pour sauver les âmes, il doit aussi amasser laborieusement les trésors de science qui le rendront capable de glorifier et de défendre la foi.

Pierre le comprit. A peine rétabli, il se mit à l’étude avec une nouvelle ardeur. Fils d’hérétiques il connaissait toutes les ruses, toutes les perfidies doctrinales des ennemis de la foi. Il savait combien ils excellaient à fausser les textes des Écritures, à tronquer les citations des Pères, à se dérober aux rigoureuses déductions de la théologie. Rapidement, grâce à la vivacité de son intelligence, à la sûreté de sa mémoire, il devint un maître dans toutes les sciences sacrées. Au sortir du noviciat, Pierre était prêt pour la lutte ; il portait en ses mains le glaive à deux tranchants du véritable soldat du Christ : la sainteté de la vie et la lumière de la doctrine.

Une cruelle et singulière épreuve le guettait à son passage dans la vie active.

Lorsqu’une âme se livre au bon plaisir de DIEU, dans un f amour sans mesure, DIEU le lui rend par les délicatesses de la plus tendre amitié. Il semble que les relations invisibles de la grâce ne lui suffisent plus ; il veut, pour ainsi dire, nous voir de ses yeux, nous toucher de ses mains, nous sourire de ses lèvres, nous entretenir cœur à cœur, non pas chez lui, mais chez nous, dans notre pauvre habitation terrestre. II est comme impatient de notre société et ne peut attendre l’heure de l’éternel embrassement. Les portes du Ciel s’ouvrent. Il descend lui-même, quelquefois seul, souvent accompagné des saints que nous aimons le plus, nos préférés. Et c’est encore de sa part une délicieuse prévenance. Pierre reçut un jour une de ces gracieuses visites. Seul dans sa cellule, absorbé dans sa prière, transporté d’amour de DIEU, il vit tout-à-coup, à côté de lui, les saintes amies du Ciel qu’il invoquait le plus souvent. Leurs noms, nul ne les a connus. Mais la conversation fut longue, animée, bruyante même, car des religieux, passant devant la cellule, entendirent distinctement des voix de femmes causant avec le frère Pierre. Ils en furent scandalisés. Certes, il y avait de quoi. La clôture religieuse ne permet pas de telles relations. Accusé publiquement au Chapitre des Coulpes, sommé par le Prieur de dire quelles étaient ces visiteuses, d’où elles venaient, comment elles avaient pu tromper la vigilance- du frère portier et franchir la clôture, frère Pierre ne voulut pas dévoiler les célestes faveurs dont il était l’objet ; à deux genoux, comme un criminel, il répondit humblement : « Qui peut se proclamer pur de toute faute n’a besoin d’aucun par[p.11]don. » Cette réponse parut un aveu. Le Prieur, qui connaissait » la vertu du jeune religieux, était convaincu qu’il avait agi par simplicité ; mais le scandale public subsistait, il fallait une sanction. Le frère Pierre fut chassé du couvent de Bologne et relégué à Lesi, dans les Marches. Ne serait-on pas tenté de reprocher aux chères saintes qui avaient eu, d’abord, la langue un peu longue, de l’avoir eue, après, beaucoup trop courte ?

Le coup était rude, l’humiliation profonde ; le saint religieux se soumit humblement et partit. Mais l’infamie pesait lourdement sur son front déshonoré ; il s’en plaignit à Notre-Seigneur. Un jour, prosterné au pied de son- crucifix, les yeux baignés de larmes, il s’écrie : « Seigneur JÉSUS, vous qui savez mon innocence, comment permettez-vous qu’une accusation si fausse ternisse ma réputation ! » — « Et moi, Pierre, répondit le Crucifix, n’ai-je pas été livré aux opprobres et abreuvé d’outrages malgré mon innocence ? Apprends à mon exemple à supporter les plus dures calomnies. » Que répondre à un tel Maître ?

Appelé par DIEU à un ministère laborieux et- plein de périls, Pierre devait, comme son Maître, connaître tous les déboires, toutes les trahisons, toutes les haines. Cette première épreuve trempait son âme et la préparait aux rudes combats de l’avenir. Et c’est ce qui explique les éclats de voix et le silence des chères saintes. Si gracieuses soient-elles, elles aiment à la manière de DIEU, manière fort désagréable à la nature.

La vérité cependant se fit jour. On connut enfin quelles étaient ces femmes que Pierre avait reçues dans sa cellule, comment elles y étaient venues. L’honneur de l’humble serviteur de DIEU fut noblement vengé !


V. — L’APÔTRE.

APRES l’épreuve, l’action.

Frère Pierre était dans toute la force de l’âge, d’une santé vigoureuse. La taille élevée, le front illuminé, le regard pénétrant, la voix puissante, il possédait toutes les énergies de l’éloquence humaine dominées et fécondées par la sainteté. Sa prédication eut un merveilleux succès. La Lombardie, la Toscane, Rome même, furent secouées par sa parole. Les peuples se soulevaient sur sa route.

Il prêchait n’importe où, dans les rues, dans les carrefours, sur les places, en plein marché, partout où l’espace se prêtait [p.12] à une assemblée nombreuse. Au son de la cloche ou de la trompe annonçant son arrivée, la foule accourait. Un jour arrivant à Ravenne où l’Ordre n’avait pas encore de couvent, l’homme de DIEU descendit chez le curé de St-Jean-Baptiste. C’était le-soir. Il pria le sacristain de sonner les cloches pour annoncer le sermon du lendemain.— « A quoi bon ? dit ce brave homme qui ne voulait pas se déranger ; le froid est rigoureux la .neige très haute, vous n’aurez personne. » — « C’est ce que nous verrons, reprit l’apôtre ; je prêcherai et il y aura foule. » Le sacristain s’entêta dans son idée et resta au coin du feu. Mal lui en prit. Au milieu de la nuit on vint frapper à la porte du presbytère ; il fallut bien se lever, tout en’ maugréant, et ouvrir. Une foule anxieuse se pressait à la porte. — « Mais, lui crie- t-on, ne voyez-vous pas ce cierge qui brille au-dessus du clocher ? Qui a pu le placer là ? Le vent fait rage, les rafales de neige tourbillonnent ; comment peut-il brûler malgré cette bourrasque ? » — Toutes ces questions se pressent, se croisent aux oreilles du pauvre sacristain, un peu abasourdi. En effet, | il voit au-dessus de la tour un flambeau qui brille et illumine la nuit. Il comprit, et confessa publiquement sa faute en racontant ce que, la veille au soir, lui avait demandé et prédit l’homme de DIEU. Le lendemain matin, l’église était comble pour le sermon.

D’ordinaire, son auditoire était très mêlé, souvent bruyant. Amis et ennemis, catholiques et hérétiques, indifférents et dévots, s’y donnaient rendez-vous. Aussi sa parole avait une liberté apostolique que la chaire chrétienne ne connaît-plus.

Aujourd’hui, si l’apôtre se permet de lever le voile qui dérobe les injustices, les hypocrisies, les- infamies secrètes ; s’il ose mettre le doigt - même avec délicatesse - sur les plaies vives qui rongent le cœur, il devient un inconvenant, parce qu’il est un gêneur ; un révolutionnaire, parce que l’on a peur de la secousse qui bouleverse l’âme, du feu qui cautérisé les blessures. Qui donc a jamais pu être apôtre sans être révolutionnaire ?... Il faut, aux auditoires de nos jours, non de la convenance, mais du convenu, avec toutes ses banalités écœurantes et sa pitoyable inutilité. On dirait que le prédicateur est l’endormeur sacré qui doit répandre sur les âmes cette torpeur magnétique qui engourdit la douleur. La parole de DIEU, trop souvent, n’est plus ce glaive ravageur à deux tranchants qui pénètre les os, passe la moelle, atteint le mal dans ses sources premières, taille, détruit, tue sans pitié tout ce qui est contre DIEU ; c’est une épée d’honneur, soigneusement mouchetée, à poignée d’or, que l’on porte, en parade [p.14] Combien loin de la prédication de saint Pierre martyr !

Chez lui, rien de convenu, rien qui sente le discours officiel, ni dans le style, ni dans la division mathématique du sujet, ni dans les périodes plus ou moins harmonieuses. II parle. Il entre en relation directe avec ses auditeurs. C’était une lutte corps à corps. Sur cette foule houleuse, il jetait sa parole de feu, expliquant la doctrine catholique, exposant sa morale, démasquant le vice, étalant en plein soleil toutes ses infamies, toutes ses perfidies, toutes ses lâches hypocrisies. Ah ! le Patarin ! quand il l’empoignait, avec quelle verve indignée il le flagellait et le clouait au pilori, au milieu des applaudissements et des rires des catholiques. Quelquefois, s’ils étaient en nombre, les hérétiques regimbaient sous le coup de fouet, se redressaient comme la vipère sous le talon qui l’écrase. Les apostrophes, les injures, les menaces pleuvaient sur l’apôtre. Il y avait des bourrades, des batailles en règle autour de sa chaire, le plus souvent d’orageuses discussions. Les chefs, les évêques de la secte, prenaient la parole, rétorquaient les arguments, défendaient pied à pied, parfois non sans succès, leur doctrine et leur morale. ;

Cette joute publique de la vérité et de l’erreur durait de longues heures. Si, malgré ses lumineuses démonstrations, sa mordante ironie, ses appels impétueux, l’auditoire restait insensible, l’homme de DIEU s’écriait : « Attendez, attendez, je n’ai pas encore donné mon sermon sur Ninive ! » . que ce sermon sur Ninive et les quarante jours avait d’ordinaire raison de toutes les hésitations, de toutes les défaillances.. On n’en sortait pas sous cette douce influence de pieuse émotion qui se dissipe à la porte de l’église avec les dernières fumées de l’encens ; on en sortait l’âme bouleversée, troublée dans sa moelle : le juste pour se justifier davantage, le pécheur pour pleurer ses fautes, l’hérétique pour abjurer ses erreurs. Et souvent, cette foule haletante sous la parole de l’orateur, terrifiée par ses accents prophétiques, éclatait en sanglots, criait miséricorde, se déchirait à coups de discipline.

Si le sermon de Ninive restait sans effet — ce qui était rare — si l’auditoire, plus obstiné dans le vice, refusait de se convertir, Pierre frappait les grands coups. Il avait à sa disposition cette puissance du miracle qui abat l’orgueil de l’esprit, qui brise les volontés les plus rebelles, qui jette les âmes éperdues aux pieds de la majesté de DIEU. Car le miracle, c’est la majesté de DIEU qui passe, souveraine, et quand elle passe, les genoux fléchissent d’instinct.

A Césène, un jour que l’homme de DIEU prêchait sur la [p.15] place publique, des jeunes gens, fils d’hérétiques, montés sur le toit d’une maison, s’amusaient à jeter sur lui et l’auditoire de petits cailloux. Par pitié pour leur âge, il les en reprit avec douceur. Les pierres tombèrent de plus belle. Voyant leur perversité, l’apôtre se tourne vers la maison et la maudit. A l’instant même elle s’écroule, ensevelissant les coupables sous ses ruines.

Quoi d’étonnant qu’un homme de cette trempe devînt rapidement le maître de l’Italie !


VI — L’INQUISITEUR.

LE bruit de l’éloquence et de la sainteté du serviteur de DIEU appela sur lui l’attention du pape Grégoire IX.

Ce Pontife était alors effrayé des progrès incessants de l’hérésie. Un instant comprimée par l’énergie d’innocent III, la parole apostolique de saint Dominique et les armes du comte de Montfort, elle relevait la tête et s’apprêtait à livrer à l’Eglise de rudes attaques. Vaudois, Cathares et Patarins s’insinuaient partout, séduisant les faibles, flattant les grands, corrompant le clergé. Ils infestaient le midi de la France, les vallées des Alpes, la Lombardie, la Toscane, semant, avec leurs doctrines perverses, la licence des mœurs, la révolte contre l’autorité, et surtout, la haine de l’Église.

La situation n’était pas sans péril. Si le torrent ne trouvait pas sur sa route une digue assez puissante pour refouler ses flots, c’en était fait du catholicisme et de la société chrétienne. Les évêques fidèles avaient bien essayé d’arrêter ses ravages. Sous leurs ordres, Dominicains et Franciscains, véritables champions de la foi, luttaient avec courage ; mais ces efforts individuels restaient sans succès, faute d’une direction énergique. Ces soldats du CHRIST éparpillés sur tous les champs de bataille, il fallait les grouper, former avec eux Un corps d’armée régulier, ayant son chef suprême, ses officiers, son arme, sa discipline. Grégoire IX l’entreprit.

Réservant au Pontife romain la haute direction de cette nouvelle milice, il crée, en dehors de la hiérarchie régulière de l’épiscopat, un véritable corps d’armée dont les officiers supérieurs sont nommés grands inquisiteurs, avec une juridiction déterminée sur des provinces entières. A eux de veiller sur la foi des peuples, de leur expliquer la doctrine catholique, d’empêcher l’hérétique de prêcher ses erreurs, et au besoin, si le salut public l’exige, de réprimer avec l’aide de l’État ses criminelles tentatives.
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Pour répandre la lumière et convaincre les esprits, l’Église se suffit à elle-même ; mais la force matérielle, ce glaive vengeur des droits sacrés des âmes, il faut qu’elle l’emprunte à la société civile, et celle-ci a le devoir de lui porter secours dans ce ministère de préservation. L’Inquisition jugeait au nom de l’Église et convainquait d’hérésie les esprits rebelles dont les prédications perdaient les âmes, l’État portait et exécutait la sentence. II y avait entre elle et lui, fondée sur une même foi et sur les mêmes espérances, une religieuse entente. L’hérésie était considérée comme un crime.

Certes, nous ne prétendons pas qu’il n’y ait jamais eu d’abus dans l’exercice de ce terrible pouvoir. Il y en eut, et de grands, soit par l’incurie ; l’ignorance, la perversité, les haines personnelles, la cupidité de certains inquisiteurs, qui ne furent pas dignes de leur sainte et redoutable fonction, soit- par l’ingérence intéressée et rancunière des pouvoirs civils ; mais l’abus, aussi grand soit-il, ne détruit jamais un droit, et malgré les défaillances de la misère humaine, l’Inquisition romaine reste, dans son principe et son- institution, une œuvre sainte et méritoire de salut public.

Grégoire IX, qui avait été l’ami de saint Dominique, qui appréciait les immenses services rendus à l’Eglise par l’’Ordre des Prêcheurs, n’hésita pas à leur confier la périlleuse mission de défendre la foi. C’était, à n’en pas douter, leur faire grand honneur, mais c’était également les désigner à la haine des hérétiques. Aucune considération humaine ne put arrêter le zèle des Prêcheurs : le Pape avait parlé, ils n’avaient qu’à obéir. Pierre de Vérone fut nommé inquisiteur pour la Haute-Italie. La Toscane, la Lombardie, le Piémont étaient soumis à sa juridiction. Devant lui s’ouvrait un champ de bataille large et dangereux. Redouté et haï des hérétiques, il avait tout à craindre de leur perversité. Qui eût pu l’arrêter ? Ce qu’il avait fait comme apôtre volontaire, il le continua commet suprême délégué du Pape. Ses prédications devinrent plus 1 véhémentes, sa conduite plus sainte, ses miracles plus éclatants. On eût dit qu’en recevant l’ordre du Souverain Pontife, il avait reçu de DIEU cet esprit qui renverse toutes les barricades, brise toutes les résistances, captive toutes les volontés. Frère Pierre va de ville en ville à la poursuite des hérétiques, les traque dans leurs repaires, les force de se produire au grand jour, les interpelle dans des assemblées publiques, les pousse à la discussion, les confond, les humilie, en leur arrachant l’aveu de leurs erreurs et de leurs crimes. Aussi l’homme de DIEU est-il en butte à toutes leurs attaques. Les conversions [p.17] nombreuses qu’il opère, la crainte qu’il inspire, les affronts dont il les abreuve leur mettent la rage au cœur. Dans leurs conciliabules secrets, ils étudient le moyen d’abattre ce terrible adversaire. Le tuer serait le plus sûr, mais la peur du châtiment arrête leur bras. N’osant le frapper en face, ils essaient de le tourner en ridicule : le rire est si souvent une victoire.

Un jour, à Milan, l’un des sectaires leur tint ce langage : « Le peuple de Milan est un peuple crédule, il suit le Frère Pierre à cause de ses prétendus miracles. Si l’on pouvait en démontrer la fausseté, ce serait à jamais fini Frère Pierre déshonoré n’aurait plus la moindre influence. Laissez-moi faire. »

Cet homme était bien portant ; il prend une béquille, s’avance péniblement à travers la foule, l’air minable, les traits contractés, les yeux hagards ; il approche du Frère Pierre et le supplie anxieusement de le guérir : « Père saint, j’ai épuisé tous les remèdes, -mon mal a résisté à toutes les expériences, je n’ai plus d’espoir qu’en vous. Touchez-moi, bénissez-moi et je serai guéri. Et il s’affale gémissant aux pieds du saint. Celui-ci, qui lisait dans le cœur de ce fourbe comme dans un livre ouvert, le regarde : « Si-vous êtes vraiment infirme, lui dit-il, je prie le Seigneur JESUS de vous guérir ; mais si vous me trompez, je le prie de punir votre corps pour sauver votre âme. » Et le faux malade, pris soudain d’une fièvre pernicieuse, dut être transporté dans sa maison. Abandonné de tous, près de mourir, il fit appeler l’homme de DIEU, confessa sa faute, et cette fois, après avoir abjuré ses erreurs, il reçut la grâce de la guérison.

Un autre jour, l’inquisiteur examinait un évêque hérétique capturé à Milan. La foule assistait nombreuse à la procédure, prélats, religieux et menu peuple, réunis sur la place en face du couvent des Dominicains de Saint-Eustorge. C’était le plein midi, le soleil dardait ses rayons sur l’assemblée. Incommodé sans doute, ou mieux, trouvant une bonne occasion pour se soustraire aux arguments serrés du Frère Pierre, l’évêque manichéen qui se trouvait à côté de lui sur l’estrade, lui dit tout à coup : « Méchant Pierre, si tu es saint comme ce peuple le croit et l’affirme, pourquoi laisses-tu cet auditoire étouffer de chaleur ? Ne pourrais-tu pas, toi qui es si puissant, demander à Dieu qu’un nuage vienne à l’instant ombrager cette multitude ? » Or le ciel était à perte de vue d’un bleu sans tache. L’inquisiteur ne fut point déconcerté. « Je le veux bien, répond-il, mais à la condition que si le nuage arrive, vous reconnaîtrez et vous renierez vos erreurs. »
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Et la foule des hérétiques, sûre de la victoire, de crier à leur évêque : « Promettez, promettez ! » L’évêque hésite, balbutie, refuse. Les catholiques, d’autre part, inquiets de l’aventure, crient au Frère Pierre de ne pas insister. Mais celui-ci domine le tumulte de sa voix puissante. Qu’a-t-il à redouter ? Ne sent-il pas en son âme la vertu de DIEU qui s’agite et le presse ? Il impose silence aux objurgations des hérétiques, aux terreurs des catholiques, et s’écrie : « Ce miracle, dont vous avez peur, je le ferai gratis. Je veux que ce peuple soit convaincu que DIEU est le souverain Créateur et Seigneur du ciel et de la terre, et je prie ce même DIEU, pour la confusion des hérétiques, la consolation des fidèles et la gloire de son Nom, d’envoyer à l’instant le nuage que vous demandez. » Et Frère Pierre trace hardiment le signe de la croix sur le ciel. Le nuage apparaît soudain, se développe sur l’assistance comme un vélum d’éclatante blancheur, et la protège pendant une heure contre les ardeurs du soleil.

Mais l’erreur de l’esprit soutenue par une volonté perverse ne rend pas les armes si facilement. Des miracles, le CHRIST lui aussi en a fait, nombreux, stupéfiants ; les Pharisiens les tournaient en dérision ou s’en servaient pour le calomnier. Quoi d’étonnant si le disciple ne fut pas plus que le Maître ?

Frère Pierre avait beau multiplier ses prédications et ses miracles, toujours il restait autour de sa chaire des cœurs haineux, d’une haine tenace, sans cesse avivée par le succès même de sa parole et la gloire de ses prodiges. Ils s’en allaient partout où l’homme de DIEU devait passer, émissaires du démon, répandant sur sa personne, sur sa doctrine, sur ses cruautés envers les hérétiques, les plus infâmes calomnies. A chaque pas ces sentiments hostiles se manifestaient, et plus d’une fois des poignards se levèrent pour le frapper. Son âme en fut endolorie. De se sentir haï, méprisé, persécuté, il éprouva un chagrin profond, cette lassitude de vivre qui abat les courages les plus énergiques. Le cœur brisé de douleur, il entre dans l’église de Saint-Eustorge, se prosterne devant un crucifix, et là, à deux genoux, baigné de larmes, il dit à son Sauveur l’angoisse qui l’oppresse. Le Crucifix s’anime, le regarde et répond : « Pierre, confiance ! je suis avec toi, tu partageras un jour ma couronne de gloire. » — « O mon Sauveur, reprend l’humble Frère, vous êtes mon DIEU et je ne suis que votre serviteur, que votre volonté soit faite ! »

Le soldat du CHRIST va reprendre le combat.
[p.20]


VII. — A FLORENCE.

LES hérétiques avaient à Florence des partisans nombreux et actifs. Soutenus par l’empereur Frédéric II, dont la haine contre l’Eglise ne fut jamais assouvie, ils devenaient de plus en plus menaçants. L’inquisiteur local, Frère Ruggiero Calcagni, impuissant à réprimer leur audace, voyait son autorité dédaignée, inefficace. L’Eglise était en danger. Innocent IV pensa qu’il n’y avait qu’un homme capable de tenir tête à l’orage. Par son ordre, Frère Pierre quitte la Lombardie et s’installe à Florence. Les hérétiques avaient trouvé leur maître.

Dès les premiers mois de l’année 1244, le nouvel inquisiteur commence ses prédications sur la place du Dôme et dans l’église des Dominicains, Santa Maria Novella. De mémoire d’homme, le peuple de Florence n’avait entendu pareil apôtre. Amis et ennemis se pressaient au pied de sa chaire. Ah ! les rudes attaques contre les Patarins ! Quelle verve pour flétrir leurs doctrines ! Quelle énergie pour affirmer les droits de l’Eglise ! Quelle autorité surnaturelle pour défendre sa foi ! Le camp des sectaires fut vite en désarroi. Les défections, se multipliaient, les suspicions s’affichaient, le discrédit général menaçait leur influence ; c’était, à bref délai, la pleine déroute ! Les chefs résolurent de garder par la violence ce qui leur échappait par la persuasion. Le 24 août, fête de saint Barthélemy, les fidèles se pressaient dans les églises de Santa Reparata et de Santa Maria Novella, avides d’entendre la parole de DIEU. Frère Pierre cependant ne devait pas prêcher. Son absence donna libre champ à ses ennemis. Le podestat de Florence, Pace de Pesanuola, hérétique lui-même, fait sonner le beffroi. C’était le signal convenu. En un instant, Cathares et Patarins, avant à leur tête la famille des Baroni, chefs de la secte, se réunissent, marchent contre les deux églises en poussant de sauvages clameurs, les envahissent, se précipitent sur les fidèles, les frappent, les dispersent et égorgent sans pitié ceux qui résistent à leurs violences. Ils espéraient jeter l’épouvante parmi les catholiques et terroriser les inquisiteurs. C’était bien mal connaître Frère Pierre de Vérone.

Dans l’après-midi du même jour, il rassemble les fidèles en plein air, au grand soleil, sans défense aucune, sans appel à la protection du pouvoir. Et là, devant un auditoire immense il prononce la sentence d’excommunication contre les Baroni et leurs complices ; il les déclare infâmes et les soumet, comme [p.21] de sacrilèges assassins, à toutes les rigueurs des lois ecclésiastiques et civiles. Aucun d’eux n’osa résister en face. Mais ce ne fut plus, dans les rues de Florence, que lâches attaques, que meurtres perfides. On eût dit une ville prise d’assaut et livrée à la vengeance du vainqueur. Frère Pierre, à bout de patience, résolut d’y mettre ordre et de rendre aux Patarins attaque pour attaque.

Il convoque à Santa Maria Novella une assemblée des nobles catholiques ; d’accord avec eux, il forme de ces braves une milice religieuse qu’il appelle la Société des Capitaines de Sainte-Marie. Les simples soldats reçurent comme insigne un vêtement blanc avec croix rouge sur la poitrine et le bouclier ; les douze principaux, les chefs, eurent de plus un gonfalon blanc portant au centre une croix rouge et au coin supérieur, près de la hampe, l’étoile dominicaine. Les Patarins s’aperçurent bientôt que ce n’était point une milice de parade.

Un jour qu’ils eurent l’audace de marcher à l’assaut contre le couvent de Santa Maria Novella, Frère Pierre, averti du complot, rassemble ses chevaliers ; sa bannière blanche à croix rouge à la main, il se met à leur tête et va droit au-devant de l’ennemi. La rencontre eut lieu non loin du couvent, à un étroit carrefour qui porte le nom de Croce al Trebbio. Si violente fut l’attaque des catholiques électrisés par la présence du Frère Pierre, que les Patarins culbutés prirent la fuite. Ils se précipitaient vers le palais des Rossi, leurs amis, au bout du Ponte-Vecchio, sûrs, s’ils parvenaient à y pénétrer, d’y être inexpugnables ; mais la troupe du Frère Pierre les serra de si près qu’ils ne purent défendre le passage du pont, et la bataille recommença plus acharnée sur la place des Rossi. Vaincus et mis en déroute, les hérétiques n’osèrent plus lever la tête.

Ce triomphe combla de joie les catholiques. Il assurait à Florence la paix et la liberté de l’Eglise. Aussi bien, en témoignage de reconnaissance, on éleva sur les deux places témoins du combat deux colonnes commémoratives ; celle du carrefour al Trebbio portait une croix sculptée dans la pierre, celle de la place des Rossi la statue triomphante du saint martyr. Pendant de longues années, le 29 avril, jour de sa fête, les capitaines de Sainte-Marie promenèrent en procession l’étendard sacré du Frère Pierre. L’oubli, ce destructeur des grandes choses, l’a relégué dans un tiroir de la sacristie de Santa Maria Novella, sans honneur, car, ce que raconte cette loque vénérable est trop divin pour être compris de cette génération sans foi. Entre temps, l’homme de DIEU s’occupait d’une [p.22] œuvre qui devait donner à son cœur d’apôtre et à l’Église entière les plus douces consolations.

Les revanches divines sont vraiment admirables. Pendant que les Patarins envahissaient le peuple de Florence, DIEU choisissait, au milieu de ce même peuple, des âmes d’élite et fondait avec elles un Ordre religieux. Sept nobles Florentins effrayés des rapides progrès de l’hérésie, écœurés de la dépravation morale qu’elle semait sur sa route et désireux de porter remède à tant de maux, s’étaient retirés sur le mont Senario, aux portes de Florence, pour y vaquer à la contemplation, mortifier leur chair et attendre l’Esprit d’en-haut. Ils étaient les auditeurs assidus du Frère Pierre. Leurs austérités mêmes les mirent en suspicion. On les accusa de voiler sous des dehors hypocrites les honteuses monstruosités dont les hérétiques étaient les fauteurs accoutumés. Ayant eu vent de ces bruits outrageants, l’inquisiteur invita les solitaires à venir le trouver. Les hommes de DIEU se reconnaissent toujours. Frère Pierre, ravi de leurs réponses, de la pureté de leurs mœurs, de la régularité de leur conduite, de leur pénitence rude et sincère, ne put contenir les transports de sa joie. Les hommes qu’il avait devant lui étaient bien ceux dont son regard illuminé avait contemplé, à plusieurs reprises, la merveilleuse image.

Souvent, en effet, depuis son arrivée à Florence, il avait vu, dans de nombreuses extases, une montagne baignée d’une radieuse lumière, émaillée de fleurs. Du milieu de ces fleurs s’élevaient, gracieux et suaves, sept lis d’une éclatante blancheur. Les anges les cueillaient et les offraient à la Vierge Marie, dont le doux sourire les agréait avec joie. Dans une autre vision les réalités se firent plus précises. Les lis s’étaient transformés en religieux groupés filialement sous le manteau de la Reine des Cieux. « Regarde bien ces hommes, lui dit- elle, je me les suis choisis pour mes serviteurs. Fais en sorte qu’ils gardent mon nom et cet habit qu’ils portent. » L’ordre était formel, la volonté divine manifeste. Heureux dans son cœur, l’inquisiteur loua le zèle des serviteurs de DIEU et contribua de tout son pouvoir à les faire accepter par le Souverain Pontife. Ce sont les Servites de Marie. Les Prêcheurs eurent pour eux la plus persévérante sollicitude. Saint Pierre de Vérone les approuve, le bienheureux Benoît XI les confirme, Benoît XIII, autre pape dominicain, béatifie leurs sept fondateurs, et de nos jours, grâce à un mémoire décisif du cardinal Zigliara, dominicain, la cause de leur canonisation, long[p.23]temps suspendue, reprenait son cours, et, le 17 janvier 1888, Léon XIII les élevait sur les autels.


VIII. — ENTREVUE AVEC LE DIABLE.

LES succès définitifs de Frère Pierre à Florence décidèrent le Pape Innocent IV à le renvoyer dans la Haute-Italie, où les hérétiques, depuis son départ, bravaient impunément les lois édictées contre eux. Dès son retour à Milan, il institua, comme à Florence, une compagnie de chevaliers pour la défense de la foi. Milice redoutable aux sectaires, dont ils déjouaient les ruses et réprimaient les violences. Grégoire IX la jugea si utile à l’Eglise, qu’il la confirma de sa souveraine autorité, et plus tard, après la mort du saint, en 1255, Humbert de Romans, Général de l’Ordre des Frères-Prêcheurs, l’affilia à la famille dominicaine sous le nom de Société de Saint-Pierre martyr.

Mais si le saint homme, qui connaissait à fond les besoins de son temps, ne craignait pas de recourir à la force contre la force, il savait néanmoins qu’au-dessus de toutes les puissances humaines, il -y a une puissance en tout supérieure, celle de la prière. Le chevalier porte l’épée et bataille, la prière donne la victoire. Aussi, à côté de sa milice, l’inquisiteur fonde, à Milan même, un monastère de religieuses, dit de Sainte-Marie des Vierges, où de nobles âmes, éperdues d’amour de DIEU offraient à sa justice leurs expiations volontaires pour réparer les crimes de l’hérésie.

Dans une de ses courses apostoliques, il arriva au saint une étrange aventure. Il avait coutume de demander l’hospitalité à un noble châtelain qui lui témoignait le plus grand et le plus sincère dévouement. Puissant appui assurément contre les entreprises des hérétiques. Ils essayèrent de le gagner à leur cause et de diminuer par cette retentissante défection le prestige et l’autorité de l’inquisiteur. Le diable lui-même se mit de la partie. A force de pressantes sollicitations, à titre seul de curiosité, on attira le châtelain dans le temple hérétique. La réunion était nombreuse, à demi voilée par une ombre discrète, le silence solennel. Un des chefs s’avance devant lui et lui dit : « Je veux vous prouver que votre foi catholique est fausse et que la nôtre est la seule conforme aux enseignements divins. » Il fait un signe ; soudain, une lumière éblouissante illumine l’assemblée ; une femme vénérable, tenant un enfant dans-ses bras, apparaît comme enveloppée d’une auréole de [p. 24] gloire ; elle dit au châtelain : « Jusqu’ici, vous avez suivi la doctrine du Frère Pierre, mon ennemi et l’ennemi de mon fils ; mais vous l’avez fait par ignorance, et je vous pardonne, à condition toutefois que vous renoncerez à vos erreurs pour vous attacher à mes enfants ici présents. » Le malheureux, ahuri, troublé dans son âme, se jette à genoux, confesse sa faute et implore son pardon. Les hérétiques triomphaient.

Quelques jours après, Frère Pierre passa dans ce village et, selon son habitude, demanda au châtelain l’hospitalité de son foyer. Celui-ci n’osa refuser, mais combien loin de l’accueil sympathique et dévoué des anciens jours ! Le saint homme s’en aperçut. Ame droite et sincère, ne voulant point manger un pain qui ne lui fût offert de grand cœur, il interrogea et sut bientôt dans quel abîme son ami était tombé. « Eh bien ! lui dit-il, qui sait ? Moi aussi je veux voir cette merveilleuse apparition. » Au comble de la joie, le châtelain porte la bonne nouvelle aux hérétiques ; on prend jour pour cette importante réunion. Le matin de ce jour, après une nuit passée en oraison, Frère Pierre sort furtivement du château et va célébrer la messe. Il consacre deux hosties, en consomme une et met l’autre en réserve dans une petite custode qu’il cache soigneusement sous ses habits. L’heure venue, il se rend avec son hôte au temple des hérétiques, qui attendaient nombreux et avides d’un si nouveau spectacle. Leur chef, à genoux devant l’autel, s’écrie : « Seigneur, je vous en prie, daignez montrer au Frère Pierre la vérité et la sainteté de notre doctrine. » Et à l’instant, comme pour le châtelain, une femme apparaît au milieu d’une éblouissante clarté, portant dans ses bras un enfant : « Frère Pierre, dit-elle, tu as été mon ennemi jusqu’à ce jour, mais je me souviens que je suis la Mère de toute pitié : si tu veux renier la foi romaine et adopter celle de mes vrais enfants, j’obtiendrai pour toi le pardon de mon Fils. » L’homme, de Dieu n’est point surpris. Il ouvre la custode, et tenant la sainte Hostie entre ses mains, il répond : « Si vous êtes vraiment la Mère de Dieu, adorez votre Fils que voici. » A ces mots, en face du Corps du Seigneur, l’apparition s’évanouit au milieu d’un horrible fracas. Ce n’était que le diable. La secousse fut si effroyable que le mur du temple fut fendu dans sa hauteur. Le châtelain et de nombreux hérétiques, épouvantés d’un tel prodige, abjurèrent leurs erreurs.
[p.25]


IX. — LE MARTYRE.

LOIN de désarmer les sectaires, les chefs surtout, la renommée toujours croissante du saint inquisiteur les poussait à toutes les violences. A Plaisance, à Césène, à Côme enfin où il était prieur en 1252, l’année de sa mort, la haine ne cessait de le poursuivre. Sa tête est mise à prix. Comme à saint Paul, l’Esprit de DIEU lui répète sans cesse que la mort approche. Souvent il disait à ses religieux : « Sachez que je mourrai de la main des hérétiques. Je serai enseveli à Milan. » Un jour même, dans cette ville de Milan, témoin de son zèle et de ses miracles, il prévint ses auditeurs de sa mort prochaine : « Mais ne craignez rien, ajouta-t-il, je serai plus redoutable aux hérétiques après ma mort que de mon vivant. » Cette prophétie se réalisa merveilleusement. Cependant, tout se tramait dans l’ombre pour le meurtre du saint inquisiteur. C’était un personnage de si haute autorité et de si grande réputation, qu’il fut difficile de trouver un homme assez hardi pour l’assassiner. A prix d’or on achète tout de même le sang innocent. Les sectaires le savaient bien. L’un d’eux,-un Milanais, Etienne Gonfalonieri d’Agliate, s’abouche, le lundi saint, à Giussano, bourg peu distant de la ville, avec un certain Manfred d’Olirone. Tous deux vont trouver un de leurs amis les plus dévoués à la secte, Giudotto Sachela, homme riche qui, ravi du projet, promet 25 livres. Jacques della Chiusa, autre fanatique, en promet 30 : — cinquante-cinq livres ! le sang du juste était richement payé !... Cependant, Jacques della Chiusa prend ses précautions. Il faut croire que sa confiance dans ses complices était médiocre, car les 30 livres qu’il promet, il ne les versera à Manfred lui-même qu’après la mort de Frère Pierre. En attendant, pour hâter l’exécution du projet et montrer sa sincérité, il les dépose dans un petit sac soigneusement fermé, scellé de son sceau, chez une tierce personne du nom de Fazio. Les conjurés n’étaient que- trop sûrs de leur succès.

Dans un village voisin de Monza, ils connaissaient un individu d’une audace de scélérat, capable de tous les forfaits. Il s’appelait Carino. Aucune hésitation de la part de ce bandit devant les cinquante-cinq livres qu’on lui promet. Il exige seulement un compagnon, autre bandit de son espèce, Albertino de Porro, du bourg de Leuta. A eux deux, sous la promesse d’une protection efficace après le crime pour éviter le châtiment de la justice, ils se chargent de l’abominable mis-[p.26]sion. Le marché est conclu : c’était le jeudi-saint ; à pareil jour. Judas disait aux ennemis du Sauveur : « Que me donnez- vous et je vous le livrerai ? » Comme son Maître, Pierre est vendu ; comme son Maître également, il connaît, par une illumination intérieure, les détails du complot. Il suit les démarches des assassins, il entend les pourparlers, il assiste aux débats du marché, il lit la signature du hideux contrat.

Et revenu à Côme, au couvent dont il était prieur, pour célébrer avec ses frères les fêtes de Pâques, il leur annonce, joyeux, que sa fin est proche. II leur dit tout avec une telle précision, qu’on dirait qu’il a compté lui-même l’argent, le prix de son sang. Il sait et il annonce que son assassinat aura lieu entre Côme et Milan.

La désolation des frères était extrême. Nuit et jour, ils imploraient la bonté de DIEU, le suppliant de ne point permettre cette abomination. Mais déjà les assassins étaient en route. Le mardi de Pâques, Etienne Gonfalonieri, Manfred et Carino arrivent secrètement à Côme et prennent logement chez un ami, Pasino Greco. Trois jours durant, ils surveillent les allées et venues du saint Prieur. Carino même se fait dévot. II fréquente l’église des Dominicains, s’insinue près du Frère portier et finit par apprendre que l’inquisiteur devait partir pour Milan le samedi. Le mot d’ordre est donné, les complices attendent. Le matin du samedi, Frère Pierre se confesse, il célèbre la sainte Messe avec une ferveur extraordinaire, puis, s’adressant à ses frères, il leur fait une brûlante exhortation, la dernière. En vain, les religieux épouvantés le supplient de ne pas partir, il reste inflexible. Son devoir l’appelle à Milan, — qui pourrait le retenir ? « Si je n’y arrive pas ce soir, dit-il en souriant, je passerai la nuit à Saint-Simplicien. » C’était une prophétie. Il les embrasse tendrement et, prenant avec lui trois compagnons, il se met en route.

Carino guettait sa sortie du couvent. II va en hâte avertir Manfred, mais celui-ci, devenu peureux, ne veut rien entendre, pas même, prêter son cheval, et, pendant que Carino court prévenir son complice Albertino, il sort furtivement de Côme et regagne son domicile. Les deux assassins, alléchés par l’argent promis, ne reculent pas. Ils vont se mettre en embuscade dans un bois que la route traverse, sûrs que l’inquisiteur, dont le courage était connu de tous, ne ferait aucun détour pour l’éviter.

Et cependant Frère Pierre avançait toujours. Son âme était si pleine de DIEU qu’il ne cessait de parler de Lui. II redisait à ses compagnons son amour immense pour les hommes, [p.27], l’amour que tant de saints martyrs lui avaient rendu par leur courage dans les supplices. Et de voir le long des siècles cette glorieuse phalange de héros qui avaient donné à DIEU le témoignage parfait de la charité, jeta son esprit dans un ravissement si joyeux qu’il se prit à chanter, martyr lui-même, l’hymne triomphal du Roi des martyrs, Victima Paschali laudes ! Frère Dominique, celui qui allait partager avec lui les gloires du martyre, unissait sa voix à celle de son Père ; Frère Conrad voulut également faire sa partie et prit sur un autre ton « Laissez, dit le saint, laissez-moi chanter seul avec Frère Dominique, vous n’êtes pas à l’unisson. » Et seules les deux victimes, qu’attendait le sacrifice, chantèrent toutes les strophes victorieuses.

Frère Pierre et Frère Dominique, vers l’heure de midi, dînèrent ensemble dans un couvent de Bréda, les deux autres compagnons dans une maison particulière. Le repas des premiers fut rapide. Comme impatients d’arriver au but tant désiré, l’inquisiteur se hâte et fait dire aux autres Frères qu’il prend les devants avec Frère Dominique. Ils partent tous deux. A peu de distance de Barlasina, dans un taillis épais, près de la route, les assassins surveillaient leur passage. Dès qu’ils furent à portée, Albertino épouvanté prend la fuite, mais Carino se précipite ; d’un coup de serpe il fend la tête du Frère Pierre, qui tombe sans pousser une plainte. Baigné dans son sang, il dit à haute voix : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains, » et il prie ardemment pour son bourreau. Puis, ranimant ses forces, il trempe son doigt dans le sang qui coule de l’horrible blessure et écrit par terre avec ce sang les premières paroles du Symbole : Credo in Deum ! Mais l’assassin avait fait une seconde victime ; Frère-Dominique, mortellement blessé, tombe à son tour. A ses cris déchirants, un paysan accourt, se jette sur Carino, le terrasse et parvient à le lier. Albertino courait toujours, fuyant éperdu, quand il rencontre en route les deux frères laissés en arrière : « Allez, allez, leur crie-t-il, Frère Pierre est assassiné ! » Lorsqu’ils arrivèrent sur le lieu.de l’attentat, le saint martyr expirait ; à côté de lui, Frère Dominique gisait dans son sang et l’assassin garrotté contemplait son œuvre.

Bientôt, de tous les villages environnants, la foule était accourue. On prodigua les soins les plus empressés au Frère Dominique, qui survécut six jours à ses blessures. Le corps du Frère Pierre, placé sur un brancard de feuillages, fut porté vers Milan. Comme le soir approchait, on le déposa aux portes de la ville, dans l’église de Saint-Simplicien. Sa prédiction se [p.29] réalisait à la lettre. Dès le matin du jour suivant, la nouvelle de sa mort, répandue dans la ville, y jeta la consternation. On se précipite à Saint-Simplicien pour voir le corps du martyr. L’archevêque, le clergé, les Dominicains surtout qui pleuraient leur Père, l’entourent et le baignent de leurs larmes. On le porte en triomphe au milieu d’une foule immense, à travers les rues, et on le dépose sur un catafalque d’honneur au centre de la place du Palais communal. Devant ce cadavre ensanglanté, Léon de Pérégo, des Frères-Mineurs, archevêque de Milan, prend la parole ; il célèbre, en termes éloquents, le zèle infatigable, la sainteté de Frère Pierre, et flétrit l’horrible attentat dont il a été l’innocente et glorieuse victime. Quand il eut fini, le cortège se dirigea vers le couvent dominicain de Saint-Eustorge où les restes du martyr furent ensevelis.


X. — LE TRIOMPHE.

A l’annonce du meurtre du saint inquisiteur, il y eut dans le monde catholique une profonde émotion. Innocent IV était à Pérouse quand les Frères Rainier de Plaisance et Guy de Sesto lui apportèrent la triste nouvelle. II ne put contenir son indignation. Craignant qu’un acte de violence aussi audacieux ne jetât le désarroi parmi les inquisiteurs, il lança plusieurs bulles successives pour condamner hautement l’abominable forfait et relever les courages. Sa justice poursuit l’assassin. Carino, mis à la question, avait avoué son crime, mais les sectaires parvinrent à lui faire prendre la fuite. Le Podestat de Milan, accusé de connivence avec eux, dut fuir à son tour. Sa maison fut pillée, son cheval de bataille tué. Aussi, Innocent IV écrit lettre sur lettre pour atteindre les fugitifs.

Cette même année, 19 mai, aux fêtes de la Pentecôte, se tenait à Bologne le Chapitre Général de l’Ordre de Saint-Dominique, présidé par le B. Jean le Teutonique ; le Pape écrivit aux Pères capitulaires la lettre la plus touchante pour les consoler de la mort de Frère Pierre. Il fit plus. Quatre mois à peine après le meurtre, il charge l’archevêque de Milan, le Prévôt de Saint-Nazaire et deux Dominicains inquisiteurs, Frère Rainier de Plaisance et Frère Daniel, de procéder à une enquête juridique sur la vie, la mort et les miracles de Frère Pierre de Vérone. Car les miracles se multipliaient à la tombe du martyr, surtout ce grand miracle prédit par lui-même, la conversion des hérétiques. Il semblait qu’il sortît de ce [p. 30] tombeau une grâce pour éclairer les esprits et abattre les volontés. Les sectaires rentraient en masse dans le giron de l’Eglise. Même les complices de Carino, ce Manfred de Giussano, cet Albertino de Porro, le gueux de Leuta, Etienne Gonfalonieri, le premier instigateur du crime, demandèrent pitié et firent une rigoureuse pénitence.

Mais le triomphe du saint martyr fut Carino, son assassin. Il s’enfuyait, protégé par les chefs hérétiques contre les rigueurs de la justice pontificale, lorsque, arrivé a Forli, il tomba malade. Sans ressources, car il n’avait pas touché le prix du sang, il fut recueilli comme un malheureux inconnu à l’hôpital de Saint-Sébastien, voisin du couvent des Dominicains. En peu de jours son état devint si grave que, réduit à l’extrémité et redoutant la justice divine, il voulut se confesser à un Père du couvent. Pierre de Vérone se vengea noblement. De cette âme de brute, qui jusque-là n’avait produit que les sentiments, et les actes les plus vils et les plus violents, il fit une âme de saint. Telle fut la lumière qui inonda son esprit, telle la componction qui bouleversa son cœur, que, mû du repentir le plus aigu, il pleura amèrement ses fautes et surtout le crime atroce qu’il avait commis. Guéri comme par miracle, il sollicita humblement l’habit de Frère-Prêcheur, et pendant qu’Innocent IV recherchait en tous lieux le meurtrier de Pierre de Vérone pour le livrer à la justice, il recevait de la main des Frères-Prêcheurs la miséricorde de leur Ordre et l’habit de Frère, convers. Pendant quarante ans passés dans la pratique des vertus les plus héroïques et de la plus rigoureuse pénitence, il édifia ses Frères et la ville entière, à ce point qu on l’appelait partout : Il Beato  ! Il mourut en saint et ses restes vénérés furent déposés plus tard dans le sarcophage du bienheureux Marcolino de Forli. Dans l’église de Saint-Eustorge, toute pleine de la gloire du saint inquisiteur, on voyait une fresque représentant un groupe de bienheureux de l’Ordre de Saint-Dominique, et au milieu d’eux, la tête environnée de rayons, le bienheureux Carino, le Pétricide, comme disait une inscription au-dessus de l’image.

Ainsi, par une miséricordieuse disposition de la Providence, l’assassin et la victime partageaient les mêmes honneurs. Car l’enquête ordonnée par Innocent IV avait eu un rapide et éclatant succès. Si nombreux furent les témoignages en faveur de la sainteté de Frère Pierre, si puissante son intercession auprès de Dieu, qui multipliait à son tombeau les prodiges le [sic] plus extraordinaires, que, moins d’un an après le meurtre, Innocent IV le canonisa solennellement. C’était à Pérouse.
[p. 32]

Le premier dimanche de Carême, 9 mars 1253, le Pape, entouré de nombreux cardinaux, se rendit en grande pompe au couvent des Dominicains. L’affluence des fidèles était si grande, qu’on ne put entrer dans l’église. Sur la place même, aux acclamations de tout un peuple, acclamations qui devaient avoir écho dans le monde entier, Innocent IV déclara Pierre de Vérone, martyr de la foi catholique, et fixa la solennité de sa fête au 29 avril.

Le 25 mars, une bulle d’un lyrisme débordant de piété annonçait triomphalement au monde la canonisation de saint Pierre de Vérone. Jamais peut-être un saint, nouveau ne fut accueilli avec de plus vives démonstrations de joie. Pendant longtemps, jusqu’au jour où la Réforme jeta sur les âmes son influence glaciale, saint Pierre martyr eut dans la dévotion des peuples une place à part, prépondérante. On sentait d’instinct qu’il était au Ciel, comme autrefois sur la terre, le défenseur de la foi, et c’était vers lui, le grand martyr, que montaient pressants les cris de détresse de l’Eglise en péril.

A Rome et en beaucoup d’autres endroits, le jour de sa fête, il n’y avait personne qui n’emportât chez soi, comme une protection, un rameau d’olivier bénit en son honneur. Les artistes, ces interprètes populaires de la gloire humaine, ont multiplié les scènes de son martyre et répandu son image chez toutes les nations. C’est un des saints que le pinceau des maîtres a le plus illustrés.

Aujourd’hui son corps repose dans un sarcophage en marbre blanc, dont la splendeur redit et la sainteté du martyr et l’amour des fidèles. Sa tête est placée dans une châsse séparée. Qui pourrait contempler sans une poignante émotion cette tête qui a gardé intacte sa couronne de cheveux et montre béante la blessure reçue pour l’amour du CHRIST..?


fr. Franck Guyen op, janvier 2018


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