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Figures dominicaines - Hyacinthe de Pologne (1185 –1257)

mercredi 3 janvier 2018 par Phap

Version numérisée de :

  • Saint Hyacinthe de l’Ordre de Saint-Dominique, Patron de la Pologne, par le R. P. L. A. GAFFRE, du même Ordre. Société Saint-Augustin, Desclée de Brouwer et Cie, Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille, 1897 [31 p.]

Les gravures n’ont pas été reprises


En guise d’avertissement


Table des matières

I - LE BERCEAU.
II. — L’APPEL.
III. — RETOUR EN POLOGNE.
IV. - LE PREMIER COUVENT DE POLOGNE.
V. — L’APOSTOLAT DANS LE NORD.
VI. — AUX PAYS RUSSES ET ORIENTAUX.
VII. — HALTE A KRACOVIE. NOUVELLES MISSIONS.
VIII. RETOUR A KRACOVIE. REPOS SUPRÊME.
APPROBATION DE L’ORDRE.


I - LE BERCEAU.

SAINT HYACINTHE est Polonais de race et d’origine.
Né en 1185, au château de Saxe, en Silésie, qui faisait alors partie du royaume de Pologne, il apportait dans ses veines le sang d’une longue suite de héros. Tour à tour, comtes palatins, généraux d’armée, les Oldrowanz, ses ancêtres, avaient mérité de DIEU ce rejeton qui allait continuer contre la barbarie la lutte civilisatrice dans laquelle ils avaient répandu leur sang sur de nombreux champs de bataille. Un autre fils leur naquit, Ceslas, qui devait être en tout l’émule de son glorieux aîné.

Hyacinthe entrait au monde à l’une des époques les plus grandioses et les plus critiques tout à la fois de l’histoire.

Pour qui prend entre ses mains une carte des nations européennes de cette fin du XIIe siècle, pour qui écoute attentivement le bruit formidable que font les événements politiques et religieux d’alors, il est clair que quelque chose d’immense se préparait, que sous ces chocs d’hommes et de choses un nouvel ordre allait jaillir, qu’un monde neuf allait sortir du creuset où tombait, comme des lambeaux de fonte brûlante, le vieux monde en fusion. Rome était l’enclume, l’Evangile du CHRIST le marteau, le pape le forgeron. Au sein des plus effroyables soulèvements, Rome demeurait inébranlable dans ses espérances. De tous les débris dés nations en lutte, des parcelles misérablement souillées des peuplades naissantes ou mourantes, des fermentations sanglantes et sauvages qui menaçaient l’existence même de la civilisation, elle gardait l’espoir de faîte un peuple un, la République chrétienne : tâche gigantesque que les Césars avaient osé rêver sans la pouvoir réaliser, que Charlemagne avait tenté de reprendre, mais que seule devait conduire à terme, la main puissante de la Papauté.

Au temps où naissait l’enfant prédestiné qui devait en être un des plus infatigables artisans, la formation de l’Europe chrétienne était loin d’être assurée. Tout semblait, au contraire, [p.4]en menacer les premières assises. Par les portes de Cadix, les Maures envahissaient la catholique Espagne ; - Grenade, Séville, Cordoue, chantaient les victoires du Prophète arabe sous leurs alhambras ensoleillés ; — les Manichéens, maîtres de la France méridionale, versaient à des générations abusées l’impur breuvage des rêves et des vices de l’Orient ; à travers les pays grecs, les Turcs montaient, lentement mais irrésistiblement, jusqu’au cœur de la Hongrie ; — et pour tout achever, des armées innombrables de Mongols et de Tartares descendaient affamées des hauts plateaux de l’Asie, sur tout le Nord des pays chrétiens. Un grand nombre d’Etats septentrionaux étaient encore païens ; presque toute la partie orientale était passée au schisme grec, et parmi les nations catholiques, c’est-à-dire, en Angleterre, en Allemagne et en France, les rois, les potentats étaient souvent fourbes et malveillants, quand ils n’étaient pas ostensiblement des assassins, comme Henri II, ou des rebelles, comme Frédéric Barberousse.

Le grand œuvre des papes était donc d’apaiser, d’unifier, de cimenter ce qui était déjà chrétien ; mais en même temps d’opposer un boulevard de résistance aux invasions déchaînées et de trouver des soldats pour porter la guerre jusque dans les rangs de l’ennemi.

C’est dans le nid d’aigle du château des Oldrowanz que DIEU alla prendre l’enfant qui devait faire plus pour l’œuvre de la Papauté, par les conquêtes de sa parole, que ses aïeux par les victoires de leur glaive.


II. — L’APPEL.

FILS de chevaliers polonais, comme on l’a dit, Hyacinthe n’était pas ignorant des choses de sa patrie. Sa jeunesse fut bercée au bruit des batailles : dans les hautes salles du château de Saxe plus d’une fois battu en brèche par la marée montante des barbares, l’ombre de ses pères n’apparaissait à- ses premières années qu’à travers l’éclair terrifiant des épées et toute couverte de sang. Les mailles de fer de ses ennemis serraient de toutes parts les frontières de son pays ; un ennemi plus terrible encore — la guerre civile --- déchirait ses entrailles. Toutes les principautés étaient en lutte au sujet [p.5] d’un maître à se donner. Kracovie, la capitale, prise et reprise plusieurs fois par les prétendants à la couronne, tantôt saccagée par les assiégeants et tantôt gorgée de luxe et de volupté par les occupants, était devenue, aux mains des souverains corrompus, des seigneurs ambitieux et d’une soldatesque brutale, un foyer de conspirations, de débauche et d’impiété.
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Au milieu de tous ces périls et de ces corruptions, le jeune homme eut-il l’intuition qu’il était au monde, pour y remédier des forces supérieures à l’épée des capitaines et à l’habileté des politiques ? Sa jeunesse qui planait immaculée, comme la colombe de l’arche, au-dessus de ce déluge de sang et de boue, eut-elle le pressentiment du rôle de paix qu’il devait jouer un jour ? Nul ne le sait. Mais à la piété, au goût de recueillement, au désir de l’étude, à l’esprit de pureté, à ses tendresses du culte envers la Vierge Marie qu’il aimait au- dessus de tout, il était aisé de voir que le descendant des Konski de Pologne emploierait d’autres armes et livrerait d’autres combats que ses ancêtres. De fait, ce n’est ni à la cour du souverain, ni parmi les réunions de chevaliers, ni aux joutes et aux fêtes des jeunes nobles, que nous le trouvons.

Kracovie, Prague, Bologne le virent parmi la jeunesse studieuse de leurs universités, qu’il ne quitta que docteur en théologie et en droit ; et quand Yves de Konski, chancelier du roi de Pologne et évêque de Kracovie, chercha quelqu’un qu’il pût associer à l’administration de son vaste diocèse, il ne trouva personne de plus digne que son neveu Hyacinthe. Ordonné prêtre et reçu au nombre des chanoines de la cathédrale, Hyacinthe attira bientôt l’attention de la ville par la réputation de sa science et l’éclat de sa sainteté. Les fidèles n’avaient pas de modèle plus édifiant, les prêtres de soutien plus ferme, les pauvres d’aumônier plus généreux, l’évêque enfin de conseiller plus sûr. Que de fois dans SES années de recueillement et de prière que DIEU lui donnait avant la prodigieuse activité de l’apostolat, Hyacinthe ne dut-il pas s’entretenir avec son oncle des moyens propres à apaiser les luttes intestines de leur patrie, et à endiguer les périodiques inondations de la barbarie ? Mais que faire ? Qui envoyer ? DIEU ne semblait-il pas refuser à son peuple, un secours devenu supérieur aux forces humaines ? Car, quel homme oserait jamais se jeter au milieu des compétitions, des haines, des intrigues des partis ? Quel homme oserait jamais pénétrer sous les tentes des Prussiens du nord, païens et anthropophages, toujours prêts à quitter leur repaire pour se jeter de nouveau sur la Pologne ? Qui oserait parlementer avec les Tartares sanguinaires de l’est, dont l’ombre seule glaçait le courage des plus vaillants ? Qui oserait descendre [p.8] vers ces Grecs perfides, dont le schisme, comme un chancre que rien n’arrête, rongeait déjà les frontières de la nation ? Qui s’exposerait aux éclairs du Croissant mahométan dont les tribus montaient du sud avec des mugissements de tempête ? Yves l’évêque ne voyait personne autour de lui ; Hyacinthe priait DIEU de ne pas priver sa patrie d’un sauveur ; mais ni l’un ni l’autre ne savaient d’où viendrait le secours.

Or l’an 1218, l’évêque de Kracovie, séjournant à Rome avec une assez nombreuse suite, entendit parler d’un personnage dont les prédications ébranlaient la capitale du monde chrétien. C’était Dominique de Guzman. Il voulut le connaitre. Il l’entendit prêcher, il contempla son doux visage baigné d’une lueur d’étoile ; DIEU permit qu’il assistât à l’un des miracles les plus éclatants du saint patriarche : la résurrection du jeune Napoléon, à Saint-Sixte. L’évêque vit à l’œuvre les fils de Dominique ; il apprit les splendides conquêtes de ces preneurs d’âmes, et ne sut pas résister à l’enthousiasme que suscitait de toutes parts le rayonnement mystérieux de cette robe blanche qui recouvrait des cœurs de feu.

Il s’éprit de la famille dominicaine et déclara au fondateur qu’il ne repartirait pas sans emmener avec lui quelques-uns de ses enfants.

Dominique n’avait pas de frère connaissant la langue slave ; mais il distingua parmi la suite de l’évêque quatre jeunes hommes dont il voulut faire ses envoyés. C’étaient Hyacinthe et Ceslas, neveux du prélat, Herman le Teuton et Henri le Morave, gentilshommes allemands. Tous les quatre étaient dignes du regard et de l’appel ; tous les quatre reçurent abondamment la grâce de cette vocation mystérieuse ; mais il semble que Hyacinthe y participa plus largement que ses compagnons. En le couvrant de son manteau de prêcheur, on dirait que saint Dominique l’enveloppa complètement de son esprit et de son âme d’apôtre. Il transfusait en lui ses ambitions de-conquête sur les pays septentrionaux, et quand il l’envoya1, il dut se consoler de n’avoir pu lui-même évangéliser ces peuples. Admirable privilège que les saints tiennent de DIEU. Leur renoncement à tout a de telles fécondités qu’elles jettent dans la stupeur les calculs ambitieux du rêve humain ; du même coup, ils appellent et ils créent ; l’être qu’ils regardent devient vibrant, celui qu’ils touchent devient lumineux et leurs désirs [p.9] d’immortalité se réalisent jusqu’aux extrémités du monde dans l’action irrésistible qu’ils ont d’un mot communiquée à leur descendance.


III. — RETOUR EN POLOGNE.

L’ANNEE de noviciat terminée, Hyacinthe reprend avec ses trois compagnons la route de la Pologne.

Ils traversent l’État de Venise, entrent dans la Carinthie et s’arrêtent à Friesach pour l’évangéliser. Le succès de leur parole fut si merveilleux que, pour répondre aux prières des citoyens et aux nombreuses vocations qu’ils suscitaient, Herman le Teuton dut renoncer à continuer son voyage. Il fonda un couvent de l’Ordre, devenu bientôt trop étroit, et demeura chargé d’affermir cette première fondation, qui était la réponse providentielle de saint Dominique aux instances réitérées de l’archevêque de Strasbourg.

Hyacinthe ne quitta ce monastère, prémices de son zèle, qu’après l’avoir vu rempli des sujets les plus brillants que le monde et le sanctuaire lui envoyaient à l’envi. Accompagné „de son frère Ceslas et d’Henri le Morave, il traverse successivement la Styrie, l’Autriche, la Moravie, la Silésie, renouvelant les travaux et les succès des premiers apôtres, sur tout le -chemin qu’ils parcourent. Ils n’ont pas encore franchi la frontière de la Pologne que déjà la renommée des merveilles qu’enfante leur prédication, leur a préparé une triomphale réception.

A Kracovie, l’évêque, la noblesse, le clergé les reçoivent en grande pompe. Tous les yeux, toutes les espérances se tournent surtout vers Hyacinthe, dont la capitale n’avait publié ni la sainteté déjà féconde, ni le génie des affaires, ni le dévouement aux intérêts publics. On lui fait comprendre qu’on attend de lui un ministère de pacification et de victoire. Le nouvel arrivé ne se dérobe point à cette unanime attente de ses concitoyens. L’esprit qu’il portait, lui faisait déjà entrevoir de grandes et lointaines entreprises, mais en même temps lui montrait qu’avant de panser les plaies des membres, il fallait guérir la tête et le cœur ; qu’avant d’arrêter aux frontières les païens du dehors en les convertissant, il fallait entreprendre de dompter chez eux les barbares du dedans
[p.10]
Car la véritable barbarie n’entre jamais du dehors, elle sort du dedans. Les invasions d’un peuple étranger peuvent bien souiller les frontières d’une nation, abattre ses murailles menacer son vieil honneur intact, mais c’est l’invasion des vices, c’est l’égoïsme des chefs, la division des familles l’anarchie des petits, qui ébranlent la nationalité jusque dans ses fondements. Jamais un peuple n’est mort des suites d’une bataille perdue, quand la vertu des citoyens opposait la vitalité de la race aux coalitions de l’ennemi ; beaucoup ont péri dans les excès du vice, la désunion des forces ou les injustices du pouvoir. La Pologne, malgré ses blessures sans nombre, malgré le sang répandu dans les résistances qu’elle opposa pendant six siècles aux chocs des Moscovites, des Tartares, des Mongols, des Musulmans, masses farouches qui vinrent se briser sur la poitrine ouverte de la catholique nation ; la Pologne, à l’héroïque courage de laquelle nous, Français, nous devons de n’être aujourd’hui ni Turcs, ni Cosaques, compterait encore parmi les plus grandes nations de l’Europe, si elle n’eût rencontré dans son propre sein ce genre de barbarie qui cause la mort des plus robustes : des ; souverains pour trafiquer de son territoire, des chefs pour établir leurs convoitises sur les ruines des intérêts les plus sacrés du peuple, et dans les classes inférieures, la lutte âpre d’éléments ennemis, de langue, de mœurs, de passions qu’aucune main ne pouvait lier.

Au milieu des ovations que la capitale lui avait préparées, Hyacinthe démêla, sans doute, les clameurs mal étouffées des partis qui divisaient ses concitoyens ; en passant, suivi par la. faveur du roi et les hourrahs de la foule, devant la cathédrale,* il dut se souvenir qu’un roi, applaudi par le peuple, y avais égorgé, de ses propres mains, l’évêque Stanislas, qui avait commis le crime d’entreprendre la réforme des vices royaux et plébéiens. Mais son grand cœur ne s’émut pas. Il était du nombre restreint des êtres qui ne tremblent pas et ne désespèrent jamais du monde, parce qu’ils s’appuient sur DIEU et attendent tout de lui. Il savait que le Ciel fait, à une heure donnée, éclore sur le tombeau des martyrs le berceau des saints, et croyant cette heure arrivée, il fit don de sa vie à sa patrie et commença son œuvre.

En quelques années, Kracovie changea de face. On y. vit [p.11] reparaître la foi, l’union, l’austérité des mœurs anciennes. Grâce au souffle d’apaisement qui passait sur la capitale, les évêques de Pologne purent s’y rassembler en synodes ; ils raffermirent les liens de la discipline ecclésiastique, adoucirent par des lois équitables les impôts qui pesaient trop lourdement sur les classes laborieuses, établirent l’obligation de l’enseignement dans toutes les bourgades et l’emploi de la langue polonaise, encouragèrent par de sages mesures les réconciliations des grands et le rapprochement des différentes fractions de la nation, et ainsi, au milieu du chaos des invasions extérieures, empêchèrent l’unité de la patrie de sombrer, en la fixant à l’unité de foi, de langue et d’intérêts. Ce fut le beau temps de Kracovie.


IV. - LE PREMIER COUVENT DE POLOGNE

PENDANT près de dix-huit mois, le groupe de frères prêcheurs n’eut d’autre demeure qu’une misérable habitation de planches. Dénués de tout confort, n’ayant pas même de foyer à offrir aux nombreux néophytes que leur éloquence gagnait à leur Ordre en même temps qu’à la vertu, ils pensèrent que le temps était venu d’accepter les offres généreuses que l’évêque et les citoyens ne cessaient de leur faire, pour assurer leur œuvre sur des bases moins chancelantes. L’église principale de la ville, dédiée à la Sainte Trinité, leur fut concédée ; les habitants voulurent faire tous les frais d’un vaste et magnifique monastère adjacent au temple ; le roi veilla à ce qu’aucun objet nécessaire au culte et à l’étude ne manquât à cette demeure offerte par la reconnaissance de la capitale ; et les travaux furent poussés avec tant d’ardeur que Hyacinthe et son essaim de frères purent prendre possession du premier couvent que la Pologne éleva à l’Ordre de Saint-Dominique, le jour de l’Annonciation 1222. Le courant qui dans les plus grandes villes de l’Europe occidentale, Toulouse, Paris, Naples, Rome, Bologne, portait la jeunesse noble et lettrée vers les couvents des frères prêcheurs, passait irrésistiblement sur cette cité, hier païenne encore, aujourd’hui éprise d’idéal chrétien.

Lorsque le Saint sortait du monastère pour aller évangéliser un des points de la ville, des foules de jeunes gens l’entou[p.12]raient comme une céleste apparition, l’écoutaient comme un oracle descendu pour dire les choses cachées dans le sein de DIEU aux fils des hommes. Il entrait dans leurs consciences comme un triomphateur dans les villes conquises ; il entrainait les cœurs par une telle séduction d’amour qu’il eut bientôt fait de son couvent une cité où se donnait rendez-vous tout ce que la capitale comptait de plus noble et de plus instruit. Il est vrai que, pour expliquer dépareilles séductions, il y avait chez l’apôtre plus que l’éloquence et la vertu. Nul n’ignorait que la Vierge Marie lui rendait en extases et en visions ce qu’il lui donnait en tendresses. C’était là un titre de premier ordre pour évangéliser les Polonais avec autorité, car il rejaillissait sur l’apôtre quelque chose de l’amour originel que la nation avait voué à la Mère de DIEU. Son premier apôtre, saint Adalbert, avait consacré la Pologne à la Vierge ; pour testament il lui avait laissé un hymne marianique qui était devenu l’hymne des jours solennels de sa vie publique, comme le nom de la Vierge était devenu le cri de bataille devant l’ennemi. Quoi d’étrange qu’il fût reçu avec vénération, celui qui se présentait avec une recommandation si haute ?

De plus, on le savait tout-puissant près de DIEU par l’entremise de Marie. Deux compagnons du Saint, les frères -Florian et Lodin, n’avaient pas su cacher l’insigne faveur que la Vierge avait faite à son dévot serviteur, et cette promesse qu’elle avait laissé tomber de ses lèvres : « Mon fils Hyacinthe, réjouis-toi ; tes prières sont accueillies favorablement par JÉSUS, et tout ce que lu lui demanderas en mon nom, tu l’obtiendras » Aussi, on ne doutait pas plus du pouvoir de l’apôtre sur la nature que de celui qu’il exerçait sur les âmes. Toutes les misères allaient d’instinct à sa rencontre, toutes les espérances se tournaient vers lui. Et les miracles les plus incontestables signaient cette foi du peuple.

Tantôt, il ordonne à une pauvre infirme, que les médecins ont abandonnée, de quitter sa couche, et la malade ne ressent’ aucune suite de ses longues années de souffrances ; tantôt il ordonne à une paralytique privée de la parole de rendre gloire à DIEU, et soudain — miracle que seul un mutisme subit imposé à la langue déliée d’une femme eût pu surpasser — l’heureuse muette retrouve l’usage d’un organe dont la privation avait dû lui causer tant de tourments. Tantôt enfin, il [p.13 ] fait appel à la vie, et un cadavre se lève à la voix du thaumaturge. Ce fait mérite d’être rapporté comme le point culminant de l’apostolat du Saint à celte époque. La renommée s’en répandit en peu de temps jusqu’aux extrémités de la Pologne, et au procès de canonisation, une multitude de con-[p.14]temporains ou de témoins en signalèrent les détails. L’an 1226, comme Hyacinthe se rendait au tombeau de saint Stanislas, pour y prier, il fut arrêté sur les marches de l’église par une grande foule de peuple. Une femme éplorée tombe à ses genoux, en reconnaissant l’apôtre de la ville : « O Bienheureux Père, gémit-elle, ayez pitié de moi. Mon fils, mon unique enfant vient de se noyer. Les eaux du fleuve ne m’ont rendu que son cadavre. O Père très saint, vous qui le pouvez, rendez-moi mon enfant !... » Et le Saint, ému, frémissant, sentant, comme le CHRIST sous la douleur de la veuve de Naïm, son cœur défaillir de compassion, se fait conduire près de l’enfant mort. Les prêtres sortis de l’église, les nobles accourus, la multitude haletante, formaient une suite de suppliants à l’homme de DIEU. Quand il fut près du jeune homme, il prit sa main et s’écria : « Pierre, que le Seigneur JESUS, que je prêche, te rende à la vie, par l’intercession de sa sainte Mère ! » Et l’enfant, tombant dans les bras de sa pauvre mère, presque morte de douleur, y rapporta la vie que DIEU lui rendait à la prière du puissant frère prêcheur.

On comprend la fascination qu’exerçait un pareil thaumaturge. Chacune de ses missions s’achevait en triomphe : chacun des coups de filet de ce pêcheur divin, en pêche miraculeuse. Le couvent de la Sainte-Trinité s’emplissait des nobles dépouilles du conquérant. Les assises jetées par la reconnaissance de la capitale portaient de solides murailles dont chaque pierre vivante était un Saint.

Ce premier établissement de l’Ordre en Pologne, est l’un des plus glorieux qui aient été fondés par cet homme étonnant - dont on a dit que « l’on pouvait suivre la marche aux couvents qu’il semait sur sa route. » Ce couvent de la Sainte Trinité sera pendant de longs siècles l’école des docteurs du Septentrion, le cénacle de ses apôtres, la pépinière de ses martyrs. Ses religieux porteront, sur leur robe blanche, une ceinture rouge, symbole du sang versé par eux dans l’œuvre de la diffusion de l’Evangile. C’est de là que s’envoleront les colombes messagères qu’avait entrevues le Prophète ; c’est là que reviendront renouveler leur jeunesse les aigles blessés, comme, ce frère Vitus que le duc de Lithuanie, nouvellement converti, avait obtenu comme pasteur de son peuple, et qu’il renvoyait brisé, meurtri, couvert des cicatrices de la persécution c’est [p.15] de là qu’allait partir le saint fondateur pour ses courses lointaines, et c’est là qu’il reviendra respirer un moment, athlète exténué, avant de s’élancer plus loin encore ; c’est là qu’il reviendra mourir enfin, réjoui et fortifié à la veille de sa mort, comme à l’aube de son apostolat, par l’apparition de son étoile céleste : la Vierge Marie. Asile vénérable, qui, témoin de mille ruines, survécut à toutes jusqu’en 1850, époque néfaste pour la capitale de la Pologne qui devint alors presque entièrement la proie d’un incendie allumé par des mains jalouses des gloires catholiques. Du splendide couvent qu’une vénération séculaire avait fait une des merveilles de la ville, il ne demeura intactes que la chapelle de la Vierge et celle de saint Hyacinthe où reposaient ses cendres. La flamme n’osa y toucher. Ainsi demeurèrent unis dans l’immortalité la Mère et le Fils.


V. — L’APOSTOLAT DANS LE NORD.

LES divisions intérieures apaisées, la capitale unifiée dans un même esprit religieux, Hyacinthe entreprit de porter son saint ministère en pleine barbarie. Déjà, pour répondre aux prières des peuples de Bohême, il leur avait envoyé son frère Ceslas et Henri le Morave. Le succès de ces deux missionnaires fut si rapide que dès l’année 1227, la communauté de frères prêcheurs qu’ils avaient fondée à Prague comptait 126 religieux, et Pellegrin, l’évêque de la capitale, cédant à l’enthousiasme du clergé et des nobles pour le nouvel Ordre, quittait sa charge pastorale et ses honneurs pour revêtir lui- même l’humble livrée des novices.

Quant à notre apôtre, il choisit un certain nombre de frères dont il connaissait le zèle à toute épreuve et commença ses missions en dehors du duché de Kracovie. Dans le Palatinat de Sandomir, où sa réputation l’avait précédé, il fit fleurir la foi catholique, jeta les fondements de deux monastères, celui de Saint-Jacques et celui de .Sainte-Marie-Madeleine demeuré célèbre par le martyre du B. Sadoc et de ses 48 com¬pagnons, massacrés par les Tartares, tandis que, debout, le visage radieux, le cœur exultant, ils chantaient le Salve Regina.

Rassuré sur l’avenir d’une chrétienté où ses disciples achèvep.16]raient son œuvre, Hyacinthe monte vers les peuples du nord. II y avait là une race guerrière dont les invasions avaient plus d’une fois ravagé les terres de la Pologne. C’était la Prusse idolâtre.

Ceux qui ont vu à l’œuvre, en France, il y a 25 ans, les descendants civilisés de ces païens, peuvent s’imaginer ce que pouvaient entreprendre, il y a plus de six siècles, leurs bandes à demi sauvages à travers un pays envahi. Au temps de saint Hyacinthe, ils venaient de réduire la province de Culm en une affreuse solitude. La grande joie de ces vainqueurs était de massacrer les prêtres sur la pierre des autels, d’incendier les villes et d’emmener captifs femmes et enfants, I après avoir égorgé tout, ce qu’elles contenaient d’hommes valides. 250 églises paroissiales détruites, un plus grand nombre encore de maisons religieuses dévastées jusqu’à la dernière pierre, la douloureuse misère de toute une province, témoignaient par leurs ruines dolentes du passage de ces féroces vainqueurs.

Pour les arrêter, les rois de Pologne avaient fait appel aux chevaliers de l’ordre teutonique. Les Allemands ne devaient pas oublier cette intervention première. Cette faute politique fut l’origine de la puissance allemande et de 300 ans de guerre atroce dans le sein de la nation polonaise.

Mieux valait appeler les chevaliers du CHRIST. Les moines de St-Benoît avaient bien semé l’Evangile sur ces terres barbares, mais le bon grain foulé aux pieds n’avait guère levé et les missionnaires ne récoltèrent qu’un horrible martyre. Hyacinthe se jeta au cœur de la mêlée. Menaces, mauvais traitements, fatigues de tous genres, ne purent l’arrêter. Pendant plusieurs années, il fit entendre, à travers le fracas des dévastations, la voix pacificatrice de l’Evangile, il fit luire au milieu d’une corruption où sombraient les dernières lueurs de la raison humaine, la clarté de sa sainteté divine. Revêtu d’une sorte d’immunité céleste, mis à couvert des périls et de la mort toujours menaçante par une puissance mystérieuse, il apparaissait à ces farouches guerriers comme un être d’espèce, supérieure. Peu à peu leurs fronts qui n’avaient jamais courbé l’orgueil de leur sauvagerie native, s’abaissèrent ; leurs cœurs qui ne respectaient rien, pas même la vie de leurs vieux [p. 18] parents ou de leurs enfants trop chétifs, s’attendrirent. Ses paroles les surprenaient, sa sainteté les séduisait, ses miracles les convertissaient. Les chefs déposaient les armes, les tribus se réconciliaient, des milliers de païens demandaient le baptême et recevaient, de la main de l’apôtre, avec la foi qui les faisait chrétiens, des mœurs qui les refaisaient hommes. Là comme partout, Hyacinthe laissa des couvents fondés pour perpétuer son apostolat. Camin, Culm, Prémil, Elbinghe, Montréal, d’autres encore datent de cette époque. C’est à leurs religieux, avant tout autre, que ces pays doivent tout d’abord la foi et la civilisation. Partout où ils passaient, ils déposaient un ferment de progrès qui pénétrait invinciblement la masse grossière des barbares. L’âme des papes tressaillait à la nouvelle des conquêtes évangéliques des fils d’Hyacinthe, et Grégoire IX entre autres écrivait aux princes et aux peuples de ces régions, pour leur recommander d’aimer et d’écouter toujours ces frères prêcheurs, « inconfusibiles Dei operarios, » infatigables ouvriers de Dieu, qui donnaient leur vie avec leur science au service de leurs âmes. Sur le point de quitter cette province pour traverser la Baltique, saint Hyacinthe demanda au duc de Poméranie l’autorisation d’élever un couvent sur une petite île du littoral, nommée Gedan. L’ile était déserte, d’un accès difficile. Le prince fit observer au demandeur qu’une maison de son ordre située en pareil lieu serait d’une bien minime utilité aux habitants. « Laissez faire, répondit le Saint, dans quelques années, il y aura ici une des plus grandes villes du royaume. » Le temps se chargea d’accomplir, cette prophétie. Le travail de la mer creusa un port naturel ; les riverains affluèrent, et Primislas fit construire en cet endroit, l’an 1295, les premières demeures de la célèbre ville de Dantzig, autour du monastère des Dominicains.

Admirable image du rôle des messagers de JESUS-CHRIST.qui est de faire fleurir les solitudes, et de fonder aux lieux les plus mouvants, les assises de la fraternité humaine.

Le luthéranisme qui souilla tous les monuments de cette ville, sembla craindre de porter ses mains sacrilèges sur ce souvenir sacré qui témoigne encore aujourd’hui de l’origine de la cité.

Cependant Hyacinthe avait franchi la Baltique.
[p.19]
Les peuples sauvages de la Scandinavie, les Normands fauves dont les hordes déchaînées avaient fait trembler l’empire de Charlemagne, les sanguinaires adorateurs d’Odin, allaient aussi subir la douce domination des fils de Dominique. Tour à tour, le Danemark, la Suède, la Gothie, la Norvège, l’Ecosse et toutes les contrées limitrophes reçoivent la parole de l’Envoyé. En quelle langue parlait-il ? Les auteurs s’accordent tous à dire qu’il ne se servit jamais d’aucun interprète. DIEU renouvela-t-il pour lui le miracle des langues ? Pourquoi non ? Ayant reçu la même charge que les premiers apôtres, il avait droit aux mêmes secours ; l’Esprit qui rendait intelligible à toutes les tribus, la prédication de Paul et de Pierre, devait aux lèvres d’Hyacinthe le même pouvoir sur ces païens, plus éloignés de la vérité que les premières générations évangélisées, parce qu’ils en avaient sans doute méprisé les avances déjà faites par d’autres missionnaires. Sans les dévastations successives du protestantisme dans ces pays, mille détails de l’apostolat et du séjour de S* Hyacinthe et de ses frères nous seraient parvenus. Le dénuement douloureux des mémoires sur les travaux de ces vrais champions de la civilisation, n’a pas d’autre origine que la rage de destruction de l’hérésie qui pense effacer la gloire de l’ouvrier en renversant son œuvre, comme si une tradition unanime et le cri de la conscience humaine ne suffisent pas pour décerner l’immortalité à défaut de documents écrits.

Hyacinthe, ayant baptisé de sa main des tribus entières d’infidèles, couronné le roi de Norvège qui n’avait voulu recevoir les insignes de sa souveraineté que d’un saint aussi illustre, confirmé les chrétientés jusque-là tremblantes, assuré le service de la religion catholique par des ministres formés à son école ou sortis de son ordre, songea à porter ses pas vers l’Orient.


VI. — AUX PAYS RUSSES ET ORIENTAUX.

AVANT de quitter son cher couvent de Kracovie pour évangéliser les contrées boréales, Hyacinthe avait remis ses pouvoirs d’administration des communautés polonaises, au Père Jacques Crescemi, neveu du cardinal Grégoire, légat du pape en ces contrées.

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Or nous trouvons ce religieux, en 1212, en Russie, en compagnie de-l’apôtre, ce qui porterait à croire qu’avant de commencer une mission nouvelle en des pays inexplorés, Hyacinthe avait passé par Kracovie pour s’adjoindre de nouveaux ouvriers.

DIEU seul sait ce que leur demanda d’abnégation, l’apostolat dans ces régions : immensités qui reculent sans cesse, steppes glacés, forêts impénétrables, déserts que hante la désolation, plaines sans fin où n’apparaissent ni chemins ni habitations humaines ; grossièreté des mœurs, férocité des bêtes, inclémence des éléments, la faim, la soif, les lassitudes et les dégoûts, tout ce que les voyageurs rapportent de leurs souffrances dans les pays qui ne sont pas encore transformés par la civilisation, Hyacinthe et ses frères durent le subir. . Mais DIEU ne laisse rien de stérile dans ces travaux entrepris pour sa gloire et le salut des âmes. Les païens détruisent les autels de leurs idoles, les schismatiques demandent la réunion à l’Eglise Mère, et l’apôtre a la consolation d’obtenir du St-Siège l’érection d’un évêché dans ce vaste territoire dépourvu, hier encore, de tout prêtre catholique.

Frère Gérard, ancien provincial de Pologne, est sacré premier évêque de la Russie Rouge. Bientôt Hyacinthe fonde le couvent d’Halite, y établir prieur frère Bernard, l’un des plus illustres convertis de sa parole, qui, devenu archevêque d’Halitz, fut torturé et jeté aux flammes par les Tartares, doublement glorieux d’être mort martyr pour sa foi et pour sa nouvelle patrie. Le prince Carloman et son épouse abjurent le schisme et commencent dès lors une vie de sainteté qui les élève au rang des souverains les plus fidèles à l’Esprit de JESUS. Ainsi travaillaient efficacement les vaillants missionnaires à l’œuvre d’unification que rêvait la Papauté. De pareilles conquêtes valaient mieux que de retentissantes victoires pour la cause de la civilisation. Si les passions de parti et la politique ne se fussent jetées au travers de leur œuvre, les Dominicains auraient fait des princes chrétiens de-l’Europe un tout compact pour protéger l’empire latin de l’Orient, briser la puissance musulmane, mieux que les croisades armées, aider la foi et la liberté à pénétrer jusqu’au cœur de l’empire russe, et enfin, empêcher peut-être les invasions [p.21] des Mongols par la coalition de toutes les forces unies dans ’l’intérêt d’une même foi.

La charité d’Hyacinthe ne connaissait point de frontières. Le Nord et l’Est idolâtres évangélisés, il brûlait de descendre vers les contrées livrées entièrement au schisme grec. Rien ne l’arrête. Constantinople écoute ses enseignements ; l’ile de Chio lui donne l’hospitalité et reçoit en retour la vérité catholique ; la mer Noire le voit sur tous ses rivages ; les villes de la Grèce, séduites par les enchantements de l’éloquence de ce fils du Nord, ne veulent plus le laisser partir, et pour conserver le souvenir vivant de son passage, font place dans la forêt de marbre de leurs arceaux sculptés, aux austères maisons des frères prêcheurs.

L’histoire ne peut suivre pas à pas les courses de ce géant ; mais elle nous le montre, à quelque temps de là, en 1236, rentré dans la Grande Russie, après avoir visité les lies de l’Archipel et les côtes de l’Asie.

Nulle part plus que dans l’évangélisation de la Russie Noire, Hyacinthe ne rencontra de difficultés. Le duc, digne ancêtre des tzars absolus, portait l’autocratisme jusqu’à la tyrannie la plus insupportable. Malgré les prières du Saint, malgré la renommée qui l’avait précédé, malgré les désirs du peuple d’entendre ce missionnaire qui portait ses lettres de crédit dans ses œuvres, Wladimir lui refusait le droit de parler en public. Schismatique et haineux, il opposait à toutes les instances, l’intérêt de sa couronne. Ce même intérêt qui a fait dans les temps modernes les massacres de Varsovie et les exils de la Sibérie, inspirait déjà au XIIIe siècle la politique et la religion du duc de Moscovie. La religion catholique n’avait qu’un évêque dans cette immense région, et l’évêque ne possédait même pas de temple pour y célébrer les saints mystères. La majeure partie des habitants était idolâtre, mais ce lamentable état de ses peuples n’avait rien qui répugnât à la conscience de Wladimir. La crainte des influences catholiques fit toujours préférer par les souverains de la Russie, l’abjecte ignorance du peuple à la foi véritable et le knout du pope impérial aux bénédictions abhorrées du pape de Rome.

Hyacinthe redoublait de pénitences et de prières, pour obtenir du Ciel ce qu’il ne pouvait plus espérer du trône : le droit de prêcher le CHRIST. Enfin, il lui fut permis de [p.22] s’adresser aux seuls catholiques. Bientôt, schismatiques, mahométans, grecs, païens eurent débordé les étroites limites des condescendances de l’ukase royal. Ce que la bonne volonté des auditeurs commençait, le zèle de l’apôtre l’achevait, DIEU le confirmait par le miracle. Un jour qu’il se trouvait sur la rive du Boristhène, appelé vulgairement le Nieper, le Saint aperçoit dans une île peu distante, une immense foule d’indigènes, à genoux devant un chêne sacré, tête nue et chantant à leurs monstrueuses idoles une hymne d’adoration. L’indignation de l’amour le saisit, l’esprit de DIEU le pousse, et comme si le fleuve eût été un sol résistant, il s’avance sur les eaux dans la direction des idolâtres. Ceux-ci l’aperçoivent. Leur admiration à la vue d’un pareil prodige est plus forte que les craintes de la superstition. Ils acclament le missionnaire, ils le reçoivent avec respect, ils l’écoutent, et se laissant persuader par les paroles d’un homme dont ils viennent de constater la puissance, ils brûlent chêne et idole et se préparent au baptême. La conversion de leur tribu suivit ce miracle. On tenterait en vain, sous le couvert d’une critique mal inspirée, de nier le prodige et de récuser les dépositions des témoins. Resteraient les conversions qu’il faudrait tenir, en dépit de toutes les protestations du bon sens, pour des effets sans cause.

Le Saint avait choisi Kiew. la capitale de la Grande Russie, pour en faire le centre d’opération de ses missions. Un vaste monastère s’y éleva bientôt, sous le vocable de la Mère de DIEU, pour y recevoir les convertis qui se préparaient dans l’étude des sciences et de la vertu, à devenir les coopérateurs de celui qui les avait gagnés à la cause de JÉSUS- CHRIST. Malgré les dévastations successives qu’il subit, ce couvent demeura pendant des siècles le foyer de la vérité catholique dans ces pays, le dernier’ refuge de la religion persécutée, l’unique sanctuaire où pouvaient encore prier et participer aux sacrements de l’Eglise romaine, les rares fidèles que laissa vivre la persécution moscovite.
Kiew avait été une des villes les plus considérables de l’Europe. Pendant longtemps elle avait rivalisé de magnificence avec Constantinople. Vaincue en bravoure et en force par les seules armées de la Pologne, elle n’était surpassée en vices et en impiété par aucune autre capitale du monde. A l’époque [p.23] où Hyacinthe et ses compagnons l’évangélisèrent, elle était déchue de son ancienne splendeur, mais grandissait plus que jamais dans le mal. Les premiers succès du groupe apostolique causèrent de tels remords à la conscience schismatique du duc, qu’il fit bientôt défendre aux frères prêcheurs de continuer leur œuvre ; non content de sceller les lèvres des missionnaires, il traqua partout les nouveaux convertis, et par la menace, par les mauvais traitements, il réduisit bientôt à peu de chose la chrétienté naissante. Le paratonnerre que le Saint avait planté sur la ville ne suffisait plus, au jugement de DIEU, à la préserver de la foudre. L’infidélité appelait le châtiment. Or la foudre avançait et sillonnait déjà l’horizon. Sur le flanc des montagnes qui séparent l’Europe de l’Asie, des bandes innombrables de Mongols et de Tartares descendaient avec des grondements de tonnerre. D’où venaient-ils ? On l’ignorait. Où allaient-ils ? Ils n’en savaient rien. Qui les poussait ? Ils ne pouvaient le dire. Rien ne les arrêtait. Ils brûlaient vifs les rois et les peuples qui leur résistaient ; ils se contentaient d’écraser entre les planches qui leur servaient de lit et de table, les chefs qui se rendaient à leur merci. Des provinces flambaient derrière eux : Moscou, Wladimire, Peres- lave, Boslow ; des fleuves de sang humain baignaient les pieds de leurs chevaux. Kiew n’eut pas plus tôt eu connaissance de l’invasion de ces barbares, qu’elle était déjà environnée de leurs légions terribles. Elle opposa une résistance désespérée. Ni patriotisme, ni offre de paix ne purent adoucir les envahisseurs. Bientôt les murailles abattues laissèrent passer le torrent. Quand Boleslas, roi de Pologne, était entré vainqueur dans la ville, quelques années auparavant, il s’était contenté magnanimement d’entailler d’un coup de sa large épée la porte principale, en guise de victoire ; les Tartares allaient en faire un amoncellement de cadavres et de cendres.

Mais DIEU veillait sur ses apôtres et ne permit point qu’ils trouvassent dans cette hécatombe de la cité, un martyre qui eût privé tant de pays encore infidèles, du fruit de leur .parole.

Hyacinthe était à l’autel quand on vint lui apprendre l’irruption dans les rues de la capitale, des hordes féroces. Pressé par ses frères, il enferma les saintes hosties dans un ciboire, et suivi de tous ses religieux traversa l’église pour [p.24] gagner la partie non cernée de la ville. Or comme il passait devant la massive statue d’albâtre de la Vierge, patronne et protectrice du couvent, une voix l’arrêta. « Eh quoi, mon enfant, tu emportes le Fils pour l’arracher aux outrages et tu laisses la Mère exposée à toutes les insultes des païens ? .. — O Mère, répondit le Saint, j’emporterais aussi votre statue si elle n’était si lourde, mais son poids est au-dessus de mes forces. — Soulève-la, reprit la voix, elle te sera légère comme un roseau. »

Et Hyacinthe, éprouvant la vérité de cette parole, saisit la statue de son bras libre, et ainsi glorieusement chargé, il sortit.

Image ravissante ! Eternelle opposition ! Quand le CHRIST et sa Mère s’en vont par une porte, la barbarie entre par l’autre. Quand le prêtre s’enfuit, la sauvagerie monte ; quand le sanctuaire se vide, la cruauté et la débauche remplissent la cité. Moins heureux que son frère Ceslas dont l’intervention repoussera ces mêmes Tartares lorsqu’ils s’efforceront de s’emparer de la forteresse de Breslau, Hyacinthe dut fuir devant eux. Mais tel était l’ordre de DIEU qui avait compté les jours de l’orgueilleuse et impudique cité.

Au procès de canonisation du Saint, 408 témoins déclarèrent avoir vu de leurs yeux, sur les eaux du Nieper, lorsque le fleuve n’était pas agité, un sentier de pas que les habitants du pays appellent « le chemin de S‘ Hyacinthe. » C’étaient les traces indélébiles des fugitifs. Fort de la protection de celui qu’il portait, fort des promesses de sa bien-aimée-Mère, Hyacinthe, suivi de ses compagnons, avait fait- à JESUS un chemin assuré sur les ondes respectueuses, comme autrefois JÉSUS lui-même l’avait fait, sur le lac de Galilée, pour son apôtre effrayé. Le couvent de Kracovie revendique dans la Vierge miraculeusement conservée au milieu des flammes, la statue que St Hyacinthe portait au milieu des eaux.


VII. — HALTE A KRACOVIE. NOUVELLES MISSIONS.

SAINT Hyacinthe avait employé plus de vingt ans à sa première mission. Rentré parmi ses fils de Kracovie, il reprit, comme le plus humble des religieux, l’observance des [p.26] règles et sa part des charges conventuelles. C’est à cette époque de sa vie qu’il opéra les miracles les plus nombreux dont l’histoire nous ait gardé le souvenir. Moissons abattues par la tempête, qu’il relève d’un mot ; enfants aveugles-nés auxquels il rend la vue : les chroniques du couvent ne tarissent pas sur les merveilles accomplies par l’homme de DIEU. Par le nombre considérable que les documents conservés jusqu’à présent nous relatent, nous pouvons conjecturer de la prodigieuse quantité d’œuvres extraordinaires qu’il accomplit dans les pays païens où l’apôtre porta l’Evangile et d’où le fanatisme de la destruction s’est efforcé d’abolir les vestiges glorieux de son passage.

Hyacinthe était arrivé à l’âge de 56 ans, époque où l’homme qui a lutté et souffert éprouve le besoin de vivre de son passé beaucoup plus que de fonder sur l’avenir. Mais comme les prophètes que l’esprit de DIEU vivifiait, il sentait en lui la fraîcheur des années éternelles ; comme Paul, il était dévoré du désir de revoir les enfants qu’il avait engendrés au CHRIST.

D’ailleurs des nouvelles alarmantes lui arrivaient de ses chrétientés de Prusse. Les idolâtres se vengeaient par de nouvelles exterminations de ceux de leurs frères qui avaient abandonné le culte des faux dieux pour recevoir la religion du CHRIST. D’un autre côté, Svantopoul, duc de la Poméranie, révélait les vrais sentiments de son âme, et, apostasiant publiquement, entreprenait une guerre à mort contre les chevaliers teutons dont il avait appelé la protection contre les incursions des Prussiens païens.

Pris entre ces deux forces conjurées, le christianisme menaçait d’être étouffé dans son berceau. Hyacinthe ne tarda pas davantage. L’an 1243, il quitte Kracovie et va ranimer les faibles, apaiser les discordes, protéger les vaincus. Tour à tour, la Prusse, la Suède, le Danemark, la Norvège le revoient et reçoivent de ses mains de nouveaux ouvriers évangéliques.

De là, l’infatigable missionnaire se rend chez les Cumans, peuple encore barbare qui habitait le nord-ouest de la Crimée et que saint Dominique avait tant rêvé d’évangéliser.

Des frères prêcheurs, venus de France dès 1228, l’y. avaient précédé, et grâce à eux, la nation avec son chef avaient accompli le désir le plus intense du Patriarche, en [p.27] recevant le baptême. Hyacinthe abandonna donc ce terrain si bien cultivé et remonta dans la Grande Russie. Il eut la joie de convertir à la religion catholique le duc Daniel qui envoya par ambassade son abjuration au Pape, et reçut en retour la couronne de roi des mains du légat apostolique, l’an 1246. ’

Pendant ce temps les armées de Mongols et de Tartares avaient franchi la distance qui sépare la Pologne de la Russie. Trois fois Kracovie fut livrée au pillage et incendiée. Trois fois la nation interposa sa poitrine héroïque entre les envahisseurs et le reste de l’Europe. Dans ces invasions monstrueuses, elle perdit plus de deux cent mille de ses enfants ; mais elle fit de son propre sang un fleuve infranchissable à la barbarie, et les pays occidentaux lui durent de ne pas connaître ces hordes féroces dont le renom faisait trembler Blanche de Castille.

Le nombre de ces barbares était si effroyable que Mohamed Aladin empêcha d’achever les fossés que les citoyens de Samarcande avaient voulu creuser autour de la ville pour la protéger contre l’invasion : « A quoi bon cés fossés ? disait-il, ils n’arrêteront rien. Les Mongols n’auront qu’à y jeter leurs fouets et cela suffira pour les combler. »

Leur ’férocité était telle, qu’au siège de Nichapour, Gengis- Kan, leur chef, ayant fait égorger douze cent mille habitants, de peur que quelque vivant ne demeurât encore sous le tas de cadavres, ordonna de décapiter tous les corps et d’élever à travers la ville morte, d’immenses pyramides de têtes sanglantes.

Hyacinthe crut toutefois que DIEU, qui lui avait soumis les éléments et accordé tant dé triomphes sur les cœurs sauvages du paganisme, saurait bien lui rendre accessibles ces cœurs de barbares qu’aucune puissance d’amour n’avait encore visités. Il quitta, donc le pays des Cumans et s’en alla droit vers les Tartares et les Mongols.

L’imagination chercherait en vain à se représenter le genre de vie que dut embrasser l’apôtre pour se faire tout à tous, la somme de souffrances incalculable qu’il dut accepter ; mais d’un autre côté, l’histoire s’efforcerait aussi vainement de redire les succès que ses travaux, son éloquence, sa sainteté et ses miracles remportèrent. Les chroniques de la [p.28] France font foi de la conversion de quelques-unes de ces tribus. Elles rapportent que saint Louis étant arrivé dans l’ile de Chypre, en marche pour la Palestine, l’an-1247, reçut, la visite d’une ambassade de Tartares qui venaient lui offrir, contre les Sarrasins, l’alliance de leur roi et de leur peuple convertis au christianisme depuis trois ans. Il serait curieux de savoir sous quelle influence cette démarche insolite des barbares avait été entreprise.

Tout porte à penser que l’idée d’une coalition de forces chrétiennes qui hantait si puissamment l’apôtre polonais, n’y était pas étrangère : peut-être aussi en faudrait-il rapporter l’honneur au patriotisme des Dominicains français qui travaillèrent de concert avec saint Hyacinthe parmi ces tribus.

En effet, l’histoire ajoute que Louis IX,qui n’entendait pas la langue tartare, remit la lettre de leur prince à son aumônier, le Père André de Lonjumeau, qui pendant plusieurs années avait évangélisé ces barbares, en compagnie d’un grand nombre de frères, venus, comme lui, du célèbre couvent de Saint-Jacques de Paris. Quoi qu’il en soit de l’origine de cette délégation, elle prouve que les frères prêcheurs n’avaient perdu ni leur temps, ni leurs peines parmi les terribles envahisseurs.

Hyacinthe trouvant des ouvriers déjà établis, ne campa point longtemps sous les tentes des barbares. Il rêva la conquête de régions encore inexplorées. Son zèle ne recula pas devant l’obstacle qui avait arrêté l’ambition du plus glorieux capitaine de l’antiquité. Depuis le Pont-Euxin jusqu’à l’Indus, depuis les montagnes de l’Hymalaya [sic] jusqu’à la fameuse muraille qui sépare l’empire de Chine de l’Asie occidentale, il fit entendre la voix du CHRIST et planta sa croix.

Nos missionnaires modernes ont retrouvé dans le royaume du Thibet [sic] et dans les Indes orientales des traditions encore vivantes, des ruines de chrétientés, des usages, des prières mutilées, des fragments de statues et jusqu’à des lambeaux d’ornements religieux, qui sont les vestiges incontestables du passage des apôtres de l’Ordre, au XIIIe siècle.
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VIII. RETOUR A KRACOVIE. REPOS SUPRÊME.

Le chemin que suivit saint Hyacinthe pour son retour à Kracovie se perd dans les profondeurs obscures de la Russie. Tout au plus pouvons-nous suivre ses traces par les duchés de Volinie, Podolie, Lithuanie. Il convertit au passage le souverain de ce grand duché, Mendové encore idolâtre ; il y laissa l’un de ses compagnons, frère Vitus, qu’un légat envoyé par le Saint-Père sacra premier évêque de ce pays. Trois ans plus tard, Mendové, retourné au culte des faux dieux, chassait outrageusement l’évêque, qui revint porter au couvent de Kracovie ses derniers jours, et que les Polonais honorent sous le nom de saint Vitus. Quand Hyacinthe rentra dans la capitale de la Pologne, il était plus que septuagénaire. II ne reconnut pas le berceau de sa vie religieuse, tant les invasions successives l’avaient transformé ; sa génération n’était plus, mais les fils de ceux qu’il avait sanctifiés le reçurent avec l’amour dont ils avaient hérité de leurs pères. Kracovie lui fit une réception glorieuse comme celle qui l’accueillit à son retour de Rome.

Quelques mois encore, il devait édifier par la douce sérénité de sa vieillesse et l’humble dévouement de ses forces mourantes au ministère évangélique, le couvent et la ville. Boleslas V, roi de Pologne, et la reine Cunégonde le prirent pour conseiller, les citoyens le vénérèrent comme la gloire et l’ange tutélaire de leur nation. Ainsi, de son vivant, l’humble missionnaire, qui revenait pauvre et oublieux de ces courses où il avait créé des évêchés, semé des couvents, recevait les honneurs que le monde n’accorde qu’avec parcimonie à ses grands hommes quand ils ont franchi le seuil de l’éternité. Quant au Saint, il préparait dans le recueillement solennel de sa retraite, son âme, au grand jour qui approchait. Il aspirait au repos suprême et l’entrevoyait déjà ; sa couronne pesait à son front, à force d’être glorieuse, et blanchissait à l’approche des premiers rayons de l’aube éternelle.

Le 14 août 1257, il eut révélation qu’il serait admis le lendemain, à fêter au ciel le triomphe de la Vierge qu’il avait tant aimée et si éloquemment prêchée toute sa vie. Ivre de [p.] bonheur, dominant l’épuisement d’une fièvre lente qui le minait depuis de longues années, il se leva et voulut, comme un athlète qui ne s’est jamais courbé, aller à DIEU, debout. Il assista aux matines de l’Assomption, prélude terrestre à la solennité qu’il allait célébrer avec les Anges ; il reçut la [p.31] sainte communion et demanda l’Extrême-Onction que le Prieur lui donna sur les degrés mêmes de l’autel.
Alors, les-yeux levés vers la statue de sa Mère qui présidait cette scène touchante, il entonna le cantique des espérances et de l’adieu. Les Pères en larmes recueillaient chacune de ses paroles, chacune des recommandations dernières de ces lèvres qui avaient versé tant de foi et tant d’amour sur le monde.

Et comme les forces déclinaient de moment en moment, ils le supplièrent de se laisser porter dans une humble cellule. Là, le bienheureux vieillard étendit sa main pour bénir les enfants qu’il avait gagnés au CHRIST et à l’Ordre ; il ouvrit les lèvres une dernière fois, et s’en alla achever là-haut le cantique dont sa vie tout entière n’avait été que le commencement. Ainsi mourut pauvre et simple, l’apôtre sublime, après avoir parcouru à pied plus de quatre mille lieues de terre, bravé tous les périls, apaisé les instincts féroces des fauves, les passions déchaînées des hommes, commandé en maître aux éléments, à la vie et à la mort ; ainsi s’en alla vers DIEU le fondateur incomparable, après avoir baptisé de ses mains des millions de païens, ramené à l’unité de l’Eglise des peuples d’hérétiques, établi des sièges épiscopaux et donné des premiers pasteurs à plusieurs nations, couronné des princes et des rois : et ce qui est mieux, couvert les pays convertis par ses miracles, du miracle permanent de la vie religieuse où l’Eglise catholique devait, pendant des siècles, trouver sous l’habit du frère prêcheur, des pasteurs, des docteurs et des martyrs dignes de leur auguste Père.


APPROBATION DE L’ORDRE.

Vu et approuvé.
Flavigny, 16 Décembre 1895

  • Fr. Henri HAGE, des Fr. Prêc., Lecteur en S. théologie
  • Fr. E.-P.NOEL, des Fr. Prêc., Lecteur en S. théologie

IMPRIMATUR :

  • Fr. Raymondus BOULANGER, Prior Provinc., Prov. Franciae.

Flavigny, 3 Janvier 1896


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