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Puissance et faiblesse (1) : quelques notes introductives en christianisme

samedi 27 janvier 2018 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : puissance et faiblesse dans l’hindouisme, les traditions chinoises et le bouddhisme - de la mystique à la politique à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention du 24 janvier 2018.


Table des matières

  1. Convertir son regard pour voir comme Dieu
  2. Le pouvoir au sens de capacité physique et de capacité morale.
  3. Le tout-puissant – pantocrator – omnipotens
  4. La dialectique entre puissance et faiblesse
  5. La tentation du pouvoir


Convertir son regard pour voir comme Dieu

1§. Je dirais que la dynamique chrétienne nous invite à convertir notre regard sur ce que nous appelons la puissance et la faiblesse : la puissance et la faiblesse de Dieu ne recouvrent pas exactement ce que nous appelons spontanément puissance et faiblesse. Cette conversion du regard s’opère par un catalyseur, quelque chose qui va opérer la transformation du regard. En régime chrétien, la croix est ce catalyseur selon moi.

2§. Nous retrouvons l’idée de conversion de notre regard quand Paul écrit que « la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes  » [1].
Dans l’évangile de Luc, les Douze reviennent vers Jésus tout contents d’avoir pu exorciser des démons et de guérir les maladies – pouvoir qui leur avait été donné par Jésus. Jésus les corrige en leur disant :

« Ne vous réjouissez pas que les esprits impurs vous soient soumis mais réjouissez-vous que vos noms sont inscrits dans les cieux » [2].

Autrement dit, réjouissez-vous d’abord du donateur et de ce qu’il vous a choisis pour vous faire part de ses dons : la vraie joie ne découle pas des dons et des gratifications narcissiques qu’ils procurent, mais du donateur qui les fait et de la relation qu’il a ainsi nouée avec nous.

3§. C’est parce que quelqu’un vous a choisis, qu’il vous a fait confiance, qu’ensuite il vous investit d’un pouvoir qui vous permettra de dominer la terre [3] mais cette domination n’est pas une fin en soi, elle est le moyen par lequel une relation d’amitié et d’intimité s’établit entre Dieu et ses créatures. La logique est ici monothéiste, avec un Dieu créateur et sauveur. La dialectique entre puissance et faiblesse joue à l’intérieur de ce cadre [4].


Le pouvoir au sens de capacité physique et de capacité morale.

4§. « Je peux » en français s’entend en deux sens : je peux jouer au football parce que je peux marcher et courir sur mes deux jambes, que je dispose d’un ballon et d’un terrain de jeux, je connais les règles du football et que je suis avec des amis qui eux aussi veulent y jouer. Je peux parce que j’ai la possibilité matérielle et physique de jouer au football.

5§. Mais quand je demande : « Papa, est-ce que je peux jouer au football ? » et qu’il me répond : « Oui, tu peux jouer au football », ou : « Non, tu n’as pas terminé tes devoirs », il s’agit d’un pouvoir de l’ordre de l’autorisation, de la licence. C’est la différence en anglais et en allemand entre « I can », «  Ich kann » et «  Ich darf », «  I may », la capacité physique et la capacité juridique.

6§. Les Évangiles grecs connaissent cette différence : ils utilisent « exousia  », le pouvoir, l’autorité, la permission et « dunamis », la capacité physique, la force. La traduction latine utilise respectivement potestas et virtus.

7§. L’exousia renvoie à un pouvoir que l’on reçoit dans un cadre donné, elle pose la question de la légitimité du pouvoir que j’exerce. Je déplace des objets, je fais faire des choses à des personnes, mais de quel droit ?
L’autorité m’a investi d’un pouvoir accompagné d’un cadre légal, contractuel ; si je dépasse les limites de ce cadre, j’exerce mon pouvoir de manière illégitime et injuste.

En régime monothéiste, l’être humain, en tant qu’il est une créature, n’est pas à l’origine du pouvoir de dominer la terre, et il devra rendre compte de la manière dont il l’exerce à celui qui le lui a donné.

8§. Le génie juridique latin a complété la notion grecque en distinguant potestas et auctoritas. Pour l’auctoritas, la légitimité découle de ce que je suis à l’origine du pouvoir alors que pour la potestas, la légitimité dérive de ce que j’ai reçu le pouvoir.


Le tout-puissant – pantocrator – omnipotens

9§. En régime monothéiste, il y a les puissances, souterraines, terrestres et célestes, et LA puissance à l’origine des puissances, puissance qui ne fait pas nombre avec les autres qui sont créées.

10§. Prenons le soleil : il est puissant, 6 mille degrés en surface et 15 millions au centre, il se tient tout en haut, il rend possible la vie, il chauffe, il éclaire ; nous n’avons aucun moyen à notre disposition pour l’atteindre et le changer, alors que lui détermine nos saisons.
On peut donc dire que le soleil est très puissant, mais en régime monothéiste, il n’est pas tout-puissant : le tout-puissant est unique, il est la puissance à l’origine des puissances : arché en grec, commencement, origine, principe, ce qui se tient et se maintient au cours du temps au cœur de toutes choses, mais aussi ce qui gouverne toute chose : on retrouve cette notion de domination dans « archonte », « hiérarchie ».

11§. La « hiérarchie (hieros arche – la structure de gouvernement sacrée) peut être représentée par une pyramide : cette pyramide s’élève vers celui qui détient tous les pouvoirs au sommet. Nous dirons en régime monothéiste qu’au sommet se trouve celui qu’on appelle « Dieu ».

Mais ce Dieu n’est pas visible, je ne peux pas traiter avec lui comme je traite avec d’autres créatures – je n’ai pas son numéro de portable et je ne peux pas lui envoyer de SMS – il est d’un autre ordre. Comment savoir ce qu’il veut, et comment lui transmettre ce que moi je veux ?

Il faut mettre en place une médiation dans mon ordre qui est celui du créé, une médiation elle aussi créée, visible, parlante, avec laquelle je peux entrer en interaction. Cette médiation se tiendra au sommet de la hiérarchie, et tiendra lieu de Dieu, elle sera son lieutenant.
Se pose alors la question de la légitimité de cette médiation. Nous y reviendrons.


La dialectique entre puissance et faiblesse

12§. Le credo monothéiste chrétien dit : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant » - pantocrator en grec, omnipotens en latin – le grec désigne une gouvernance, un empire qui s’étend à tout le créé.

La désignation est a-historique, elle dit une vérité intemporelle, la toute-puissance, qui s’exerce principiellement et originellement dans l’acte créateur (« créateur du ciel et de la terre ») ; la seconde partie du credo renvoie au Fils qui entre dans l’histoire : il est né, il a souffert, il est mort, il est ressuscité – dit la foi chrétienne -, il reviendra. Les verbes sont ici au passé, au présent et au futur.

13§. Le credo dit la geste du Christ dans un récit conjoignant l’abaissement et l’élévation. Cette dialectique entre puissance et faiblesse se retrouve dans l’art avec les deux figures complémentaires du Christ glorieux de l’Orient et du Christ souffrant de l’Occident.

  • L’art chrétien oriental aimera représenter le Christ pantocrator, celui qui domine tout. De fait, dans une église orthodoxe, nous devons lever la tête vers la coupole où il est représenté, la coupole symbolisant le ciel au-dessus de la terre. Le Christ ici est le Christ ressuscité et élevé à la droite du Père, représenté dans son corps de chair glorifiée, Christ cosmique vainqueur des forces cosmiques de la mort et du mal.
  • L’Occident portera son regard sur l’autre versant du récit : les peintures nous donnent à voir la faiblesse de la chair, meurtrie, blessée, sanglante, la chair morte et blême d’un cadavre. On lève les yeux, mais c’est pour voir un homme sur une croix, agonisant ou même mort, la tête et les membres relâchés, et on abaissera les yeux pour le voir ensuite déposé de la croix, recouvert d’un linceul, avec sa mère et ses proches éplorés.

14§. L’événement à la fois historique et a-historique de la mort - résurrection du Christ constitue la charnière, le pivot qui fait basculer de la faiblesse à la toute-puissance : : le mort tout-impuissant devient par sa résurrection le vivant tout-puissant pour l’éternité [5].
Le Christ est dans la foi chrétienne la médiation au sommet de la pyramide de pouvoirs, de la « hiérarchie » par lequel le Père Tout-puissant nous donne, nous délègue le pouvoir d’entrer dans la vie divine, d’être divinisé.


La tentation du pouvoir

15§. Nous avons évolué dans le domaine de l’idéal, de la théorie, mais il convient d’y ajouter les dimensions historique et sociale car le fait religieux est un fait total.
L’expérience religieuse fondatrice est portée et transmise par un corps social qui la porte, l’interprète au fil du temps en termes de pratiques, de rituels, de doctrines ; ce corps social, soumis à des lois sociologiques, a dû se doter d’une organisation de gouvernement et de règles de succession afin de maintenir son unité et de légitimer la pyramide des pouvoirs sacrés.

16§. En christianisme, ce corps a pour nom l’Église : elle a reçu du Christ ressuscité un pouvoir, une dynamis – virtus, une efficacité : les apôtres, avec à leur tête Pierre, ont reçu le pouvoir de lier et de délier, de pardonner les péchés - cette puissance [dynamis virtus] est l’Esprit saint d’après les évangélistes Luc et Jean [6].

17§. L’Église a reçu des pouvoirs – exousia potestas – du Christ ressuscité dans le cadre d’une mission, celle d’inviter toutes les nations à entrer par la foi au Christ dans la vie éternelle, dans la filiation divine [7]
Des hommes à l’intérieur de l’Église ont pu outrepasser les limites de ce pouvoir pour contraindre d’autres hommes : les vicissitudes de l’histoire ont fait que les descendants d’hommes persécutés pour leur foi ont pu devenir eux-mêmes devenir des persécuteurs.

18§. On pourra voir dans ce phénomène le résultat de la confusion entre l’ordre politique et l’ordre religieux à partir du quatrième siècle, quand, par un retournement providentiel diront certains, le christianisme a été autorisé sur l’Empire par l’empereur Constantin qui, personnellement, l’a soutenu, avant de devenir la seule religion autorisée sous l’empereur Théodose.
La confusion a engendré du pouvoir, mais du pouvoir dévoyé, du pouvoir passé du côté obscur de la force pour reprendre une expression tirée d’une saga de science-fiction célèbre.

19§. Il conviendra sans doute de revenir à l’expérience fondatrice de Jésus de Nazareth : alors qu’il a été investi par la puissance de l’Esprit saint [8], il est conduit au désert pour y être tenté par trois fois.
Dans l’une de ces tentations [9], il est tenté de recevoir le pouvoir (exousia) sur toutes les nations : il n’a qu’une seule chose à faire, prétend le Menteur, s’agenouiller devant lui. Jésus triomphera de cette épreuve, en attendant celle de la croix.
Nous y reviendrons.


© fr. Franck Guyen op, janvier 2018

[1de même que « la folie de Dieu est plus sage que les hommes » 1 Cor 1,25

[2Lc 10,20

[3cf. Genèse 1

[4Voir aussi :

Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. (2 Cor 12,10)

Le grec oppose dunatos ("fort") à asteno ("faible") (en latin, potens et infirmor )

[5Dans le Nouveau testament :

« Tout pouvoir [exousia – potestas) m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc faire des disciples de toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28,18-19)

établi, selon l’Esprit Saint, Fils de Dieu avec puissance [dunamis – virtus] par sa résurrection d’entre les morts, Jésus Christ notre Seigneur (Rom 1,4)

Il s’agit de le connaître, lui, et la puissance [dunamis – virtus]de sa résurrection, et la communion à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort,(Ph 3,10)

[6Voir :

Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Alors, à nouveau, Jésus leur dit : « La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jn 20,20-23)

« mais vous allez recevoir une puissance [dynamis], celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Actes 1,8)

[7cf. Jn 1,12 sur la vie éternelle :
Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir [exousia potestas] de devenir enfants de Dieu.

[8

ce Jésus issu de Nazareth, vous savez comment Dieu lui a conféré l’onction d’Esprit Saint et de puissance [dynamis virtus] ; il est passé partout en bienfaiteur, il guérissait tous ceux que le diable tenait asservis, car Dieu était avec lui.(Actes 10,38)

[9Voir :

Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c’est à moi qu’il a été remis et que je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu m’adores, tu l’auras tout entier. »
Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte. » (Luc 4,5-8)


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