Esperer-isshoni.info

Puissance et faiblesse (5) : conclusion

samedi 26 mai 2018 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : puissance et faiblesse dans l’hindouisme, les traditions chinoises et le bouddhisme - de la mystique à la politique à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention de vingt minutes du 16 mai 2018.


Table des matières


1§. Nous aurions pu donner comme titre de cette intervention : « Entre soleil et trou noir… ou ailleurs ». Ce titre nous fait partir dans l’astronomie. Espérons que nous n’allons pas perdre le contact avec la Terre.

2§. Comme dans les interventions précédentes, nous partons de l’humain, de l’anthropologique pour parler du religieux. En effet, si on reçoit quelque chose de l’extérieur, d’un ailleurs, on le recevra nécessairement selon nos propres conditionnements, nos propres filtres, nos propres fondamentaux.
Un adage scolastique le disait déjà : ce qui est reçu est reçu selon le mode du récepteur. [1].


1. L’humain comme partagé entre deux puissances fondamentales universelles

Le trou noir
3§. L’homme s’éprouve traversé par la condition mortelle qui fait brèche dans notre cocon, notre vision rassurante du monde et de nous-mêmes. La mort de quelqu’un que nous aimons nous rappelle douloureusement notre condition mortelle.

4§. On se rappelle la rencontre du futur Bouddha Sakyamuni avec un cadavre et la question qu’il a alors posée à son cocher : « la mort, cela ne concerne que ce cadavre ou cela concerne plus que lui ? ». [2].

5§. Augustin fera cette expérience de brèche lui aussi à la mort d’un ami très cher. Augustin entrera dans une profonde dépression, perdant le goût pour les plaisirs de la table et du lit. Il dira qu’il était devenu une énigme à lui-même [3] : si nous comprenons bien, il était à la fois dégoûté de la vie si fragile avec des plaisirs fugaces sans avenir et en même temps il s’aperçoit qu’il redouble d’attachement envers cette même vie et qu’il tressaille d’horreur face à la puissance de la mort.

6§. Plusieurs millénaires en amont dans le temps, le récit de Gilgamesh nous montre un héros mythique éprouvant dans son âme la morsure de la mort, d’abord celle de son ami Enkidu mais aussi la sienne propre.

7§. Le trou noir, c’est l’inexorabilité de la mort, c’est aussi ce qui en nous s’oppose à notre désir de lumière, de vie belle et bonne en communion avec les autres, d’amitié : cette capacité inscrite en nous de nous tourner vers le côté obscur de la force, ce pouvoir de générer de la haine en soi et autour de soi, cette inclinaison à casser, souiller des choses volontairement.
8§. Pascal parlait du moi haïssable [4], se voulant le centre du monde et cherchant à tout ordonner en fonction de lui en sachant que cela n’est pas bien, et ce moi se met alors à se haïr lui-même. Il s’irrite d’être limité par cette peau, ces conditionnements socio-familiaux : chafing under one’s own skin, souffrir d’être sous cette peau qui nous gratte, qui nous démange, dont on voudrait sortir. Je voudrais être jeune, beau et intelligent et je ne suis que beau et intelligent.

Le soleil
9§. L’homme se découvre partagé entre cette puissance de mort, de négativité, d’égocentrisme, d’effondrement sur soi comme le trou noir en astronomie qui emprisonne la lumière, qui capte sans rien renvoyer en retour, et une autre puissance, positive celle-là : une capacité à aimer et à être aimé d’un moi certes haïssable mais aussi aimable (il n’est pas juste et cela ne sert de rien de noircir à outrance le tableau, il y a aussi de belles choses en l’homme).

10§. L’homme peut faire l’expérience de tomber amoureux, une expérience qui nous traverse et qui nous dépasse : sans qu’on sache pourquoi, on est polarisé par une personne, on désire la rencontrer, être avec elle, vivre avec elle. L’expérience ici est belle, on n’est plus comme auparavant dans le dégoût, le repli sur soi, la tristesse mais au contraire dans une expansion, une exaltation - exultation de joie de se sentir uni par une relation fructueuse à quelqu’un d’autre. L’être humain fait l’expérience de pouvoir s’accorder à la vie, à la lumière, à l’amour, au soleil.


2. Une puissance personnelle à l’intérieur du cadre - Immanence

Gérer au mieux une vie bornée
11§. Nous partons d’une image – mais l’abstraction la plus raffinée ne part elle pas d’une image ? Il y aurait le soleil et le trou noir, et nous entre les deux, essayant d’aller vaille que vaille vers le soleil, faisant ce que nous pouvons avant d’épuiser notre puissance limitée et de tomber dans le trou noir, dans la mort. Nous essayons d’aller vers le soleil, mais de temps en temps nous retombons sous l’influence de la haine, de la jalousie, de la peur.

12§. Si on postule qu’il n’y a pas de sortie du cadre, l’horizon se limite à une navigation au mieux entre les deux puissances cosmiques : le modèle sera celui du pilote habile, avisé et prudent, se contentant de bonheurs à sa mesure, en utilisant sa puissance de discernement, de jugement, de jouissance.

C’est en substance la leçon que recevra Gilgamesh en quête d’immortalité suite à la mort de son ami Enkidu :

Gilgamesh, où donc cours-tu ? La vie que tu poursuis, tu ne la trouveras pas. Quand les dieux ont créé l’humanité, c’est la mort qu’ils ont réservée aux hommes. La vie ils l’ont retenue pour eux entre leurs mains.
Toi Gilgamesh, que ton ventre soit repu, Jour et nuit réjouis-toi, Chaque jour fais la fête, Jour et nuit danse et joue de la musique ; Que tes vêtements soient immaculés ; La tête bien lavée, baigne-toi à grande eau ; Contemple le petit qui te tient par la main, Que la bien-aimée se réjouisse en ton sein ! Cela, c’est l’occupation des hommes.

13§. La leçon de sagesse est claire : le temps de l’homme est borné car les dieux l’ont voulu ainsi. Prenons donc notre petit enfant par la main et serrons contre nous notre épouse : profitons de ces moments de bonheur simple, sans prétendre à plus.

14§. Freud dira plusieurs millénaires plus tard que l’être humain gère un destin déterminé pour la plus grande part par les puissances antagonistes d’Eros (amour) et Thanatos (mort) : à lui de se ménager un petit espace de jouissance sachant qu’il est dominé par la culture et ses lois intériorisées dans une instance psychique, le surmoi qui lui enjoint de jouir sous conditions.

Jouis sans condition
15§. Dans ce cadre, on peut adopter l’attitude de Calliclès dans le Gorgias de Platon : puisque ma durée de vie est limitée, je vais jouir le plus que je peux, sans freins, sans restrictions, en particulier sans tenir compte de cela provoque chez les autres. Je lutterai alors pour m’affranchir de lois que je perçois comme arbitraires. Calliclès dira que les lois sont inventées par les faibles pour brider les forts et les empêcher d’exprimer leurs désirs [5].
La position de Calliclès résonne de manière étonnamment moderne, elle n’est pas sans évoquer celle du philosophe allemand Nietzsche.

Jouis sous condition
16§. Une attitude contraire postulera que les lois ne sont pas arbitraires car le souci de l’autre qu’elles expriment résulte d’une qualité innée en l’homme.
17§. Pour le confucéen Mencius, tout homme porte en lui des qualités, qui, cultivées, donneront spontanément les vertus d’humanité, de déférence, de justice et de sagesse.
Ces qualités constituent la nature humaine, nous n’avons pas à choisir de les avoir en nous ou non. Ce qui nous revient, c’est de les cultiver – encore l’instance de la culture – pour qu’elles s’épanouissent en vertus.
Notre devoir, notre destin, c’est de développer ces qualités que le Ciel (au sens confucéen du terme) a mis en nous : la nature humaine est le mandat, le commandement du Ciel.
Pour les confucéens, Calliclès n’est pas ou n’est plus un être humain.

18§. En prolongeant Confucius, on conclura que, dans le postulat d’un cadre limité il s’agit de gérer le mieux possible en culture les puissances personnelles dont chaque être humain est doté. Cet art de vivre n’est pas sans noblesse.


3. Un hors cadre qui serait accessible - transcendance

19§. On était précédemment dans l’immanence d’un cadre clos. On peut aussi choisir une autre option en postulant un hors-cadre, une autre dimension qui viendrait s’ajouter aux deux dimensions du cadre.

20§. Cette troisième dimension, dans le sens de la hauteur (au-delà) ou de la profondeur (en deçà) fera certes qu’on continuera de pleurer la mort d’un être cher, qu’on continuera d’avoir peur soi-même de mourir et quand même temps quelque chose en nous nous poussera à croire que le mort n’est pas mort, que la mort n’est pas l’ultime de tout.

[Pour mémoire, les monuments funéraires font partie des traces les plus anciennes de l’humanité : on y trouvait des objets censés accompagner le mort dans l’au-delà – le mort n’est pas mort, il continue de vivre ailleurs, autrement. Je dirais qu’à partir du moment où l’être humain a commencé à symboliser, il n’a pas pu s’empêcher d’imaginer que les défunts étaient encore vivants d’une autre manière.]

21§. Pour la foi chrétienne, cette espérance d’un au-delà de la mort n’est pas vaine : si elle est inscrite au fond des êtres, c’est que quelqu’un – Dieu – l’y a mise. Natura non sperat in vano. « La nature n’espère pas en vain » en latin. Toute créature porte en elle l’empreinte – le vestige dira Thomas d’Aquin [6] – de l’activité créatrice divine et cette empreinte comme en creux appelle à être comblée positivement par la présence divine, elle est comme un appel qui résonne au fond de l’âme.
22§. Nous pouvons ici rejoindre Augustin soupirant après Dieu : « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne t’a pas trouvé » [7].

23§. En bouddhisme du Grand véhicule, le Chan-Zen dira que si l’on désire réaliser la nature de Bouddha, c’est parce qu’en fait elle est déjà là en nous : si elle est bien ce qu’elle est, la nature de Bouddha ne peut pas être produite à partir des réalités mondaines, donc si on en a l’idée et le désir, c’est qu’elle est déjà là.

Sortir de la boîte par soi-même
24§. Puisqu’il y a une sortie de la boîte, soit je m’appuie sur ma propre puissance pour en sortir : on ferait comme pour une fronde qui fait passer le caillou d’une trajectoire circulaire à une trajectoire rectiligne en tirant partie de l’énergie cinétique accumulée pendant la trajectoire circulaire – on utilisera le désir qui normalement fait tourner dans le samsara, dans « l’écoulement circulaire » littéralement, pour s’en libérer.

25§. On trouvera ainsi des exemples où le Bouddha Sakyamuni ou le bodhisattva Kannon (en japonais) vont s’appuyer sur la puissance du désir sexuel pour amener la personne à en sortir. Le tantrisme prétendra transmuter par une alchimie spirituelle les passions en énergies de libération ;
26§. l’alchimie intérieure taoïste voudra raffiner les fluides et les souffles du corps pour produire l’enfançon immortel.
27§. En hindouisme, l’ascèse permet de maîtriser les tapas, les énergies et d’acquérir des pouvoirs faisant échapper aux lois naturelles communes, y compris celles de la mortalité (à vérifier, je m’avance peut-être), de sortir du cadre donc.

La sortie de la boîte par la force d’un autre
28§. Mais peut-être la sortie de la boîte, le passage à la troisième dimension, est-il en dehors de nos forces.
Montera alors la supplication de celui qui se reconnaît impuissant à s’en sortir par lui-même : « Je n’arrive pas à sortir de mes enfermements, de mes ressentiments, de mes ressassements, est-ce que tu ne peux pas venir m’aider ? »

29§. Alors je tends les bras comme Thérèse de Lisieux [8] : elle veut monter l’escalier qui mène à Dieu, mais les marches sont trop hautes, et elle est trop petite et trop faible, alors elle tend les bras et quelqu’un descend les marches, la prend dans ses bras et l’emmène en haut de l’escalier.
30§. On trouve cela dans la bhakti hindoue et aussi bouddhiste : le bodhisattva, mû par la compassion, laisse derrière lui un dispositif de salut comme par exemple la commémoration sous forme invocatoire du Bouddha Amida : « Namu Amida Butsu » en japonais.

À vous de choisir quelle puissance vous voulez exercer, ou laisser s’exercer en vous.


© fr. Franck Guyen op, mai 2018

[1en latin : Quidquid recipitur, secundum modum recipientis recipitur Thomas d’ Aquin dans la Somme théologique, I q. 75 a. 5 crp ; q.76 a. 2 arg. 3 ; q. 79 a. 6]

[2Cette rencontre renvoie à la première noble vérité dans le bouddhisme :
« Tout est douleur, insatisfaction, mal-être, malaise : la vie est douleur, la vieillesse est douleur, la maladie est douleur, la mort est douleur, ne pas être avec ceux qu’on aime est douleur, être avec ceux qu’on n’aime pas est douleur, ne pas avoir ce que l’on veut et douleur »

[3Citons le passage dans les Confessions d’Augustin :

9. La douleur de sa perte voilà mon cœur de ténèbres. Quo dolore contenebratum est cor meum,
Tout ce que je voyais n’était plus que mort. Et la patrie m’était un supplice, et la maison paternelle une désolation singulière. Tous les témoignages de mon commerce avec lui, sans lui, étaient pour moi un cruel martyre. Mes yeux le demandaient partout, et il m’était refusé. et quidquid aspiciebam mors erat. et erat mihi patria supplicium, et paterna domus mira infelicitas, et quidquid cum illo conmunicaveram, sine illo in cruciatum inmanem verterat. expetebant eum undique oculi mei, et non dabatur :
Et tout m’était odieux, parce que tout était vide de lui, et que rien ne pouvait plus me dire : Il vient, le voici ! comme pendant sa vie, quand il était absent. et oderam omnia, quod non haberent eum, nec mihi iam dicere poterant : ecce venit, sicut cum viveret, quando absens erat.
J’étais devenu un problème à moi-même, et j’interrogeais mon âme, « pourquoi elle était triste et me troublait ainsi, » et elle n’imaginait rien à me répondre. factus eram ipse mihi magna quaestio, et interrogabam animam meam, quare tristis esset et quare conturbaret me valde, et nihil noverat respondere mihi.
Livre 4, CHAPITRE IV. MORT D’UN AMI. Liber IV CAPUT 4

et plus loin :

Mais je ne sais quel sentiment bien différent s’élevait en moi ; profond dégoût de vivre et crainte de mourir. sed in me nescio quis affectus nimis huic contrarius ortus erat, et taedium vivendi erat in me gravissimum et moriendi metus.
Je crois que, plus je l’aimais, plus la mort qui me l’avait enlevé, m’apparaissait comme une ennemie cruelle, odieuse, terrible ; prête à dévorer tous les hommes, puisqu’elle venait de l’engloutir. Ainsi j’étais alors ; oui, je m’en souviens. credo, quo magis illum amabam, hoc magis mortem, quae mihi eum abstulerat, tamquam atrocissimam inimicam oderam et timebam ; et eam repente consumpturam omnes homines putabam, quia illum potuit. sic eram omnino, memini.
O mon Dieu ! voici mon cœur ; le voici ! voyez dedans tous mes souvenirs ; ô vous ! mon espérance, qui me purifiez des souillures de telles affections, élevant mes yeux jusqu’à vous, et débarrassant mes pieds de ces entraves (Ps. XXIV, 15). ecce cor meum, deus meus, ecce intus ; vide, quia memini, spes mea, qui me mundas a talium affectionum inmunditia, dirigens oculos meos ad te, et evellens de laqueo pedes meos.
Je m’étonnais de voir vivre les autres mortels, parce qu’il était mort, celui que j’avais aimé comme s’il n’eût jamais dû mourir ; et je m’étonnais encore davantage, lui mort, de vivre, moi, qui étais un autre lui-même. II parle bien de son ami le poète qui s’appelle : Moitié de mon âme (Horac. Od. liv. II, ch. VI). mirabar enim ceteros mortales vivere, quia ille, quem quasi non moriturum dilexeram, mortuus erat ; et me magis, quia ille alter eram, vivere illo mortuo mirabar. bene quidam dixit de amico suo : dimidium animae suae.
Oui, j’ai senti que son âme et la mienne n’avaient été qu’une âme en deux corps ; c’est pourquoi la vie m’était en horreur, je ne voulais plus vivre, réduit à la moitié de moi-même. Et peut-être ne craignais-je ainsi de mourir, que de peur d’ensevelir tout entier celui que j’avais tant aimé (Rétr. Liv. II, ch. VI). nam ego sensi animam meam et animam illius unam fuisse animam in duobus corporibus, et ideo mihi horrori erat vita, quia nolebam dimidius vivere ; et ideo forte mori metuebam, ne totus ille moreretur, quem multum amaveram.
Livre 4, CHAPITRE VI. VIOLENCE DE SA DOULEUR. Liber IV CAPUT 6

.

[4Voir Laf. 597, Sel. 494

Le moi est haïssable. Vous Miton le couvrez, vous ne l’ôtez point pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable.
Point, car en agissant comme nous faisons obligeamment pour tout le monde on n’a plus sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient.
Mais si je le hais parce qu’il est injuste qu’il se fasse centre de tout, je le haïrai toujours.

En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout. Il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres.

Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice.
Et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice. Vous ne le rendez aimable qu’aux injustes qui n’y trouvent plus leur ennemi. Et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu’aux injustes.

[5

CALLICLÈS.
Les lois sont, à ce que je pense, l’ouvrage des plus faibles et des plus nombreux ; en les faisant ils n’ont donc pensé qu’à eux-mêmes et à leurs intérêts : s’ils approuvent, s’ils blâment [483c] quelque chose, ce n’est que dans cette vue ; et pour effrayer les plus forts, qui pourraient acquérir de l’ascendant sur les autres, et les empêcher d’en venir là, ils disent que la supériorité est une chose laide et injuste, et que travailler à devenir plus puissant, c’est se rendre coupable d’injustice ; car, étant les plus faibles, ils se tiennent, je crois, trop heureux que tout soit égal. Voilà pourquoi, dans l’ordre de la loi, il est injuste et laid de chercher à l’emporter sur les autres, et ce qui fait qu’on a donné à cela le nom d’injustice. Mais la nature démontre, ce me semble, [483d] qu’il est juste que celui qui vaut mieux ait plus qu’un autre qui vaut moins, et le plus fort plus que le plus faible. Elle fait voir en mille rencontres qu’il en est ainsi, tant en ce qui concerne les animaux que les hommes eux-mêmes, parmi lesquels nous voyons des états et des nations entières où la règle du juste est que le plus fort commande au plus faible, et soit mieux partagé.

CALLICLÈS.
C’est cela même, Socrate. Comment, en effet, un homme serait-il heureux, s’il est asservi à quoi que ce soit ? Mais je vais te dire avec toute liberté ce que c’est que le beau et le juste dans l’ordre de la nature. Pour mener une vie heureuse, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible, et ne point les réprimer ; [492a] et lorsqu’elles sont ainsi parvenues à leur comble, il faut être en état de les satisfaire par son courage et son habileté, et de remplir chaque désir à mesure qu’il naît. C’est ce que la plupart des hommes ne sauraient faire, à ce que je pense ; et de là vient qu’ils condamnent ceux qui en viennent à bout, cachant par honte leur propre impuissance. Ils disent donc que l’intempérance est une chose laide, comme je l’ai remarqué plus haut, ils enchaînent ceux qui ont une meilleure nature, et, ne pouvant fournir à leurs passions de quoi les contenter, ils font, par pure lâcheté, l’éloge de la tempérance [492b] et de la justice. Et, dans le vrai, pour ceux qui ont eu le bonheur de naître d’une famille de rois, ou que la nature a faits capables de devenir chefs, tyrans ou rois, y aurait-il rien de plus honteux et de plus dommageable que la tempérance ? Tandis qu’ils peuvent jouir de tous les biens de la vie, sans que personne les en empêche, ils se donneraient eux-mêmes pour maîtres les lois, les discours et la censure du vulgaire ? Comment cette beauté prétendue de la justice et de la tempérance [492c] ne les rendrait-elle pas malheureux, puisqu’elle leur ôterait la liberté de donner plus à leurs amis qu’à leurs ennemis, et cela tout souverains qu’ils sont dans leur propre ville ? telle est, Socrate, la vérité des choses, que tu cherches, dis-tu. La volupté, l’intempérance, la licence, pourvu qu’elles aient des garanties, voilà la vertu et la félicité. Toutes ces autres belles idées, ces conventions contraires à la nature, ne sont que des extravagances humaines, auxquelles il ne faut avoir nul égard.

[7fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te. En latin
Augustin, les Confessions, I,1,1

[8

« Vous le savez, ma Mère, j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas ! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections ; mais je veux chercher le moyen d’aller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle.
Nous sommes dans un siècle d’inventions maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. Moi je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus, car je suis trop petite pour monter le rude escalier de la perfection. Alors j’ai recherché dans les livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces mots sortis de la bouche de la Sagesse Eternelle : Si quelqu’un est TOUT PETIT qu’il vienne à moi » (Pr 9,4). Alors je suis venue, devinant que j’avais trouvé ce que je cherchais et voulant savoir, ô mon Dieu ! ce que vous feriez au tout petit qui répondrait à votre appel j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux ! » (Is 66,12-13)
Ah ! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente et moi je veux « chanter vos miséricordes. (Ps 89,2) » (Ms C, 3r)


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 42 / 122176

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le chrétien parle l’homme  Suivre la vie du site Théologie du dialogue interreligieux   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License