Esperer-isshoni.info

De la souillure - à propos du livre de l’anthropologue Mary DOUGLAS (1921-2007 e.c.)

vendredi 28 février 2014 par Phap

Mary Douglas -De la souillure, essai sur les notions de pollution et de tabou [1]

Nous analyserons le livre dans ses grandes lignes avant d’en proposer une brève critique.


I – Analyse du livre

Selon l’anthropologue Mary Douglas (1921-2007 e.c.), la souillure ne résulte pas de considérations hygiéniques ou morales, elle est un phénomène culturel.
La culture se définit comme un ensemble de structures interdépendantes qui permettent aux hommes de médiatiser leur expérience du monde :

  • Douglas postule que l’homme perçoit le monde à travers des filtres classificateurs, organisés en système.
  • Ces filtres, culturels, permettent d’établir un ordre des choses : chaque chose à sa place, dans sa case (la chose en elle-même) et en lien avec les choses qui lui sont compatibles, qui vont avec elle (la chose en rapport avec d’autres, unie avec celles dont elle ne doit pas être séparée, et séparée de celles avec lesquelles elle ne doit pas être unie).
  • La mise en place de cet ordre est réalisée par les rites de séparation et les tabous (les interdits) : ils délimitent les contours du cosmos, tracent des frontières et donnent à l’expérience sa dimension symbolique, qui permet la maîtrise de l’expérience.

Douglas en donne un exemple avec la ritualité « séculière » de la semaine (p.82  [2]) : l’expérience de la journée est différenciée entre l’expérience du dimanche, du lundi, du mardi, etc.. La semaine permet de faire jouer la dimension syntagmatique (lundi suit dimanche) et paradigmatique (lundi qui n’est pas dimanche, ni mardi).
Un autre exemple – dramatique – est celui du chaman Cuna qui, par sa chanson, permet à la femme enceinte d’avoir prise sur son corps et mener à terme son accouchement, par la symbolisation d’un combat cosmique où le cosmos représente son corps (p.89).

Douglas souligne que les rites ne font pas que produire du sens, ils ont une réelle efficacité par leur pouvoir de symbolisation : ils transforment les situations, ils les débloquent (voir aussi l’exemple du rite de l’extraction de la dent chez les Ndembus p.88).

Quand l’expérience est celle des choses à leur place, la maison, la société, le monde sont purs. Cependant, lorsqu’une chose est inclassable – l’anomalie pour laquelle aucune case ne convient – ou ambiguë – elle rentre dans plusieurs cases -, elle met en danger la cohérence de la structure culturelle, elle représente un danger pour l’ordre – elle est sale - : la souillure est ce danger qui émane de la chose sale, elle résulte de la notion culturelle de pureté : elle est une «  création de l’esprit qui différencie » « un sous-produit de la création de l’ordre » (p 172-173).

Douglas vérifie sa thèse dans le code de pureté du Lévitique : sont impurs - et rendent impurs - les animaux qui ne rentrent pas dans le cadre du schéma général du récit de création : les bêtes qui grouillent, qui rampent : ne sont ni oiseaux, ni poissons ni bêtes à viande : leur moyen de locomotion étrange les rend inclassables ou imparfaits dans leur classe.
L’interdiction des hybrides (concernant les plantes, les animaux, mais aussi les tissus) résulte de ce que ces derniers ressortent de plusieurs classes, sans appartenir vraiment à aucune.
Douglas montre que le code de pureté du Lévitique donne les règles pour que l’homme poursuive l’activité séparatrice – classificatrice – de YHWH lorsqu’il a créé l’univers : ce faisant, l’homme permet à la bénédiction divine de se réaliser dans la fécondité de la terre... et en retour il peut présenter les fruits purs de la terre au Temple.

Le danger de pollution (synonyme de souillure) a ceci de particulier que celui qui commet l’infraction ne le fait pas de façon délibérée : il ne s’agit pas d’une faute morale – à preuve, un animal peut commettre une pollution. La pollution est commise par inadvertance, par distraction, mais elle vaut la réprobation de l’homme distrait par ses pairs pour deux raisons : il a franchi la ligne à ne pas dépasser et il est devenu cause de danger, puisque la structure mise en danger va exercer sa puissance en sanctionnant l’infraction et ceux qu’elle a souillés.

Douglas montre ensuite que les frontières, les délimitations internes et externes de la société induisent elles aussi des « pollutions sociales », lorsque des individus franchissent ces délimitations. Dans les chapitres 7, 8 et 9, Douglas montrera que le danger correspondant à une pollution sociale trouve un répondant dans un danger de pollution individuel (souillure alimentaire, sexuelle). Autrement dit, les règles de pureté individuelle symbolisent, surtout en se servant du corps et de ses orifices, les règles d’échange internes et externes de la société.

En conclusion, Douglas signale la pratique étonnante des initiés Lele qui mangent le pangolin, alors que cet animal inclassable devrait être tabou. D’après Douglas, les règles de pureté acceptent et même exigent des infractions, du moment qu’elles sont localisées et maîtrisées : Douglas explique cela de deux façons :

  • négativement, la pureté absolue est impossible, et il faut recycler ce qui est rejeté comme impur, sous peine de stérilisation ; Douglas prend la métaphore du jardinier qui recycle les mauvaises herbes sous forme de compost (p. 175).
  • positivement, selon Douglas, les hommes ont besoin périodiquement de dépasser les différenciations afin de revenir à l’unité au delà des différences. La manducation du pangolin, qui surmonte toutes les distinctions, est une façon de refaire l’unité (p. 181).

II – Recul critique sur les présupposés de Mary Douglas

Mary Douglas relève de l’école fonctionnaliste, dans la lignée de Durkheim et de Lévi-Bruhl. La société se dit dans les formes religieuses qui servent sa consolidation et sa perpétuation, à l’insu des individus qui composent cette société. L’observateur – le sociologue, l’anthropologue – enregistre les comportements individuels, et les justifications individuelles qui vont avec. Parce qu’il est extérieur, en position neutre, l’observateur peut décrypter ce qui se joue à l’insu des individus à travers ces comportements et ces justifications.
Il permet d’accéder à l’objectivité de ce qui se joue indépendamment des subjectivités qui croient en percevoir le sens.

Encore faut-il expliquer d’où vient cet observateur, et d’où vient sa prétention à l’objectivité : tous deux viennent de la société contemporaine. Pour Douglas, l’aspiration de la pensée à l’objectivité, par delà les chaînes de ses propres conditions subjectives, est le propre de la société contemporaine : elle trouve son exemple dans la révolution copernicienne, où l’observateur, adoptant une position neutre par rapport à sa perception subjective (le soleil tourne autour de la terre), aboutit à une vérité objective (la terre tourne autour du soleil).

Mary Douglas explique l’émergence d’une telle pensée par l’évolution de la société, qui va dans le sens d’une complexification croissante : la différenciation et la spécialisation permanentes amènent les hommes à prendre conscience d’eux-mêmes et de leur société de manière toujours profonde et complexe (cf. p. 95-96). L’apparition des sciences humaines (la sociologie et l’anthropologie pré-citées, mais aussi la psychologie) est liée à cette évolution : A la différence de la société contemporaine, les sociétés « primitives » - Douglas utilise le terme « primitif » sans guillemets  [3] - restent globalement immobiles, avec des statuts sociaux stables : aussi n’ont-elles pas effectué leur révolution copernicienne.

Il nous semble difficile de suivre Mary Douglas dans ses présupposés : l’évolutionnisme qu’elle affirme en citant Teilhard de Chardin (p.96) fait l’objet de critiques et ne peut être reçu sans examen : s’agit-il d’un postulat utilisé à titre heuristique - ou d’une vérité qui se veut universelle ? A dire l’histoire comme orientée vers une fin (téléologie), quelle place fait-on à la contingence et à la liberté humaine dans l’histoire ? Et sur quel fondement s’appuie-t-on pour prétendre connaître le « sens de l’histoire » ? Il y a ici des présupposés à éclaircir.

Par ailleurs, la neutralité de l’observateur a elle aussi fait l’objet de débats : l’observateur n’influe-t-il pas sur la réalité observée ? Est-il vraiment en epoche, en suspens, par rapport à tout filtre « subjectif » ? Ou bien ne finira-t-il par trouver que ce qu’il cherche – autrement dit, l’observateur vient avec ses propres précompréhensions, qui lui feront questionner la réalité en fonction d’elles, et tout ce qui n’entre pas dans ce cadre n’est tout bonnement pas perçu – ne peut tout bonnement pas être perçu.

Comme elle le dit elle-même  [4], Douglas s’inspire de l’idéal kantien d’une pensée transparente à elle-même, toujours plus maîtresse des conditions d’elle-même : « penser l’impensé de la pensée », pourrait être son slogan. Cette pensée, allant au bout de sa logique, en vient alors à se demander si elle-même ne repose pas sur un impensé bien précis, celui des « Lumières », de l’ Aufklärung : la valorisation exclusive de la lumière, avec une prétention universaliste à vaincre les ténèbres – de l’obscurantisme, de l’ignorance ? Mais le phénomène humain n’est-il pas nécessairement ombre et lumière ? Et que signifie cette volonté de transparence à soi-même ? La psychanalyse et Freud montrent que le geste critique de Douglas s’appuie sur des présupposés qui doivent être critiqués.


© esperer-isshoni.fr, avril 2007

[1Les citations proviennent de l’ouvrage : Mary Douglas, De la souillure, essai sur les notions de pollution et de tabou, traduit de l’anglais par Anne Guérin, La découverte, 1992, première édition 1971, (titre original : Purity and danger, An Analysis of Concepts of Pollution and Taboo, Routleg and Kegan Paul Ltd, London, 1967)

[2Les citations proviennent de l’ouvrage : Mary Douglas, De la souillure, essai sur les notions de pollution et de tabou, traduit de l’anglais par Anne Guérin, La découverte, 1992, première édition 1971, (titre original : Purity and danger, An Analysis of Concepts of Pollution and Taboo, Routleg and Kegan Paul Ltd, London, 1967)

[3Voir en particulier la conclusion p. 109 : « Selon ces critères, donc, le primitif est désavantagé sur le plan économique aussi bien que spirituel. Ceux qui ont conscience de cette double supériorité de l’homme moderne hésitent naturellement à s’en vanter ; ce qui explique sans doute pourquoi ils préfèrent ne pas définir du tout la culture primitive ». Douglas n’apparaît pas ici comme « politically correct », si l’on nous autorise cet anachronisme.

[4« La seule forme de différenciation de pensée qui me paraisse pertinente et qui puisse servir de critère de comparaison applicable aussi bien aux différentes cultures et à l’histoire de nos propres idées scientifiques, est celle qui repose sur le principe kantien selon lequel la pensée ne peut progresser qu’en se libérant des chaînes de ses propres conditions subjectives ». p.96


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 4626 / 82599

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le moderne parle l’homme  Suivre la vie du site Anthropologie   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License