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Le moine japonais Hônen 法然 (1133 – 1212) - Une synthèse

mercredi 29 janvier 2014 par Phap

Huit caractérisations de la doctrine d’Hônen

1. Une école spécifiquement japonaise

2. Inquiétude généralisée à l’époque

3. La croyance en la fin de l’efficacité de la Loi

4. Le Bouddha Amida vient suppléer à notre impuissance

5. La pratique exclusive de l’invocation du nom du Boudha Amida

6. La puissance du vœu originel du Bouddha Amida

7. Une proposition de salut facile et efficace valable pour tous, y compris pour les criminels

8. Le bouddhisme de la Terre Pure : un aspect affectif de confiance et de dévotion


Il suffit de parcourir le rayon religieux des librairies japonaises pour vérifier que nous ne connaissons en Occident qu’une petite fraction des écoles bouddhistes d’Asie. Par exemple, qui connaît en Occident l’école bouddhiste de la Terre Pure fondée par Hônen 法然 (1133-1212) ? Au Japon, ce courant l’emporte en nombre d’adhérents [1] sur les autres courants bouddhistes dont le bouddhisme Zen 禅 : son importance dans la religiosité japonaise ne saurait donc être minimisée.

Essayons de caractériser cette école.


1. Une école spécifiquement japonaise

On peut considérer que la fondation des écoles bouddhistes au Japon s’est déroulée grosso modo en trois phases :

  • une première phase où les écoles sont fondées par des étrangers du continent accrédités par l’Empereur du Japon : période des 6 écoles bouddhistes de la ville de Nara avec comme exemple le célèbre moine chinois Ganjin 鑑真 (688-763)
  • une deuxième phase pendant laquelle des maîtres japonais fondent des écoles au Japon après avoir reçu l’investiture lors d’un séjour en Chine : les 2 écoles de la ville de Kyôto avec le fondateur Kûkai 空海 (774–835) pour l’école Shingon 真言 et Saichô 最澄 (767-822) pour l’école Tendaï 天台
  • une troisième phase avec des maîtres japonais qui, sans être passés par la Chine, fondent des écoles inexistantes en Chine : nous pensons ici à l’école fondée par Hônen 法然 (1133-1212) et l’école fondée par Nichiren 日蓮 (1222-1282) qui porte son nom.

[Nuançons cette description schématique : les maîtres Zen japonais du XIII e siècle sont allés en Chine, ils relèvent de la deuxième manière. Par ailleurs, Nichiren comme Hônen s’appuient sur une base de textes et sur des maîtres chinois, ils ne créent pas leur école à partir d’une table rase.]



2. Inquiétude généralisée à l’époque

Politiquement, le Japon traverse une crise du pouvoir qui passe de l’aristocratie 公家 kuge de Kyôto (à l’ouest, dans la région du Kansai 関西) aux militaires 武家 buke (Kamakura puis Muramachi et enfin Edo, le futur Tôkyô – ces trois villes sont à l’est, dans la région du Kantô 関東). Ce transfert s’accomplit dans la violence avec des luttes armées entre factions et leur cortège de campagnes ravagées et de villes incendiées, de famines et d’épidémies.
Face à un présent inquiétant, les solutions religieuses traditionnelles semblent peu efficaces, sinon impuissantes.

Elles apparaissent aussi comme incapables de répondre à une autre inquiétude, celle de la peur de tomber dans les enfers (bouddhistes) après la mort.
Si l’on en croit les peintures de l’époque [2]
, la mentalité religieuse de l’époque semble en effet obsédée par la crainte de tomber dans les mauvaises destinées (enfers remplis de tortures, esprits affamés se nourrissant d’impuretés, animaux pourchassés sans pitié).
Le monde des hommes, tous promis à la mort, est dépeint lui aussi sous des couleurs peu aimables : les images représentent les cadavres dans les différents stades de décomposition ou bien en train d’être dévorés par les chiens et les oiseaux. [3]

[Rappelons la différence entre les enfers bouddhistes et les enfers monothéistes : le séjour dans les enfers bouddhistes peut durer des millions d’années mais une fois épuisés les fruits karmiques des existences passées, l’être vivant « meurt » aux enfers pour renaître dans un autre quadrant de la roue des six mondes. Il n’en va pas de même dans les enfers monothéistes dont l’on ne sort pas : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate écrira Dante sur les portes de l’Enfer dans son ouvrage intitulé La divine comédie : « vous qui entrez, laissez toute espérance ».]


3. La croyance en la fin de l’efficacité de la Loi.

La crainte de tomber dans les Enfers à sa mort est exacerbée par la conviction que la Loi du Bouddha n’a plus d’efficacité : le Bouddha Sakyamuni a disparu ; quant à sa Loi certes elle est encore là mais on l’enseigne sans la comprendre, on la pratique sans arriver à rien.

La fin de la Loi 末法 mappô aurait débuté en 552 ap. JC ou 1052 ap. JC : dans tous les cas, Hônen vit pendant la période de la fin de la Loi.


4. Le Bouddha Amida vient suppléer à notre impuissance

Désormais, on ne peut plus compter sur ses propres forces ji riki 自力pour s’arracher au cycle de vies et de morts et réaliser la nature de Bouddha puisque ni l’étude ni la pratique ne peuvent plus réussir. Il faut compter sur la force, la puissance d’un autre ta riki 他力 qui devra être très puissant. Pour l’école de la Terre Pure, cet être puissant est le Bouddha Amida 阿弥陀.

Sur quelle pratique s’appuie l’école de la Terre Pure ? Sur l’invocation du nom du Bouddha Amida, le 念仏 nenbutsu.
Le sens du caractère 念 se déduit des deux clés qui le composent. Il s’agit d’avoir présent – ou de se représenter – (今) au cœur (心) le nom du Bouddha, « Amida ». Cette représentation peut se faire par la méditation mentale ou par l’invocation orale : Hônen soutiendra que le nenbutsu doit s’entendre comme une invocation orale exclusivement. L’invocation consiste à réciter la formule en 6 caractères : Na Mu A Mi Da Butsu 南無阿弥陀仏 - « Hommage au Bouddha Amida » [4].

  • Négativement, ce nom contient la capacité à détruire une infinité de mauvaises actions faites pendant les vies antérieures, et donc il empêche celui qui le prononce de tomber dans les Enfers.
  • Positivement, l’invocation du nom du Bouddha Amida permet de renaître en dehors du cycle des vies et morts dans la Terre Pure de ce Bouddha. [Quand nous parlons de l’école de la Terre Pure, il s’agit implicitement de la Terre Pure du Bouddha Amida.].

L’idéal de la Terre Pure est donc d’aller renaître 往生 ôjô dans la Terre Pure du Bouddha Amida.

Quel est l’intérêt d’aller renaître dans cette Terre Pure ? Dans la Terre Pure du Bouddha Amida, les sens sont saturés par le message du Bouddha. Là, le monde est pur, sans aspérités, sans saletés. Les êtres qui y habitent sont purs, ils sont nés non d’une matrice mais d’une fleur de lotus. Dans ce lieu ne se trouve aucun malfaiteur, aucun criminel, l’idée même de crime y est inconnue. Mieux, les êtres bénéficient de la vision du corps lumineux du Bouddha qui éteint en eux les passions.
Dans un contexte si propice, les habitants ne régressent pas, ils ne retombent plus dans le cycle des vies et des morts mais ils sont comme tout naturellement entraînés à réaliser le bien suprême, l’état de Bouddha.


5. La pratique exclusive de l’invocation du nom du Boudha Amida.

Hônen innovera en soutenant que non seulement les êtres sont sauvés par l’invocation du Bouddha Amida – ce qu’avaient déjà soutenu divers maîtres chinois - mais aussi et surtout que les êtres ne sont sauvés que par l’invocation du Bouddha Amida. Autrement dit, pour Hônen, il s’agit de pratiquer le nenbutsu, l’invocation du nom de Bouddha, en excluant toute autre pratique.

Pourquoi exclure toute autre pratique ? La pratique du nenbutsu est simple, mais elle comporte une exigence : il faut faire confiance dans le Bouddha Amida, ou plus précisément il faut faire confiance dans la puissance du vœu universel de salut émis par le Bouddha Amida [5] : sans la confiance, l’invocation du nom du Bouddha Amida sera sans effet.
Or celui qui mélange d’autres pratiques au nenbutsu montre deux choses :

  • il n’a pas totalement confiance dans la puissance salvifique émanée par le voeu d’Amida
  • il continue d’avoir confiance en ses propres forces alors que nous sommes dans l’époque de la fin de la Loi.

Ce faisant, il empêche le déploiement de la puissance du vœu pour lui. Voilà pourquoi, nous semble-t-il, Hônen prône le nenbutsu exclusif.


6. La puissance du vœu originel du Bouddha Amida.
Quel est le lien entre le nenbutsu « invocatoire » du Bouddha Amida et son vœu en tant que bodhisattva Dharmakara ?
Il y a de cela un nombre inimaginable d’années, le bodhisattva Dharmakara aurait prononcé le vœu originel 本願 hongan suivant [nous simplifions] :

« Je ne veux pas devenir Bouddha si quelqu’un qui pratique avec confiance le nenbutsu [de type invocatoire selon Hônen] n’est pas sauvé ».

La puissance de l’invocation du nom du Bouddha Amida (le nenbutsu invocatoire) résulte de ce que le nenbutsu constitue le dispositif de salut universel voulu par le bodhisattva Dharmakara. Et le fait que le bodhisattva Dharmakara soit devenu le Bouddha Amida implique que le vœu a été réalisé et que l’invocation du nenbutsu sauve à 100% celui qui fait confiance.
Le sceptique demandera alors ce qui prouve que le bodhisattva Dharmakara est devenu le Bouddha Amida. Les bouddhistes de la Terre Pure répondent que le Bouddha Sakyamuni qui ne ment pas a témoigné de cela dans les sutra de la Terre Pure.


7. Une proposition de salut facile et efficace valable pour tous, y compris pour les criminels

Le message de Hônen peut se résumer ainsi :

« Si tu invoques avec confiance le nom du Bouddha Amida : « Namu Amida Butsu », sans attendre le salut d’aucune autre pratique que celle-là [exclusivité du nenbutsu], tu es certain à 100% de renaître dans sa Terre Pure et là réaliser quasi spontanément l’Éveil parfait, car tu seras saisi par la puissance de son Vœu originel.
Cette puissance ne vient pas de toi, elle vient d’Amida donc ne t’inquiète pas d’être un homme ordinaire ni même d’être un criminel. »

Hônen considère que le nenbutsu peut sauver n’importe qui, y compris le criminel qui a commis les fautes les plus terribles, celles qui font tomber immédiatement dans les enfers au moment de la mort. Cette universalité du salut explique sans doute le succès que rencontrera son école aussi bien auprès du peuple que des nobles. Elle répond à l’inquiétude généralisée dont nous parlions plus haut concernant le temps présent et le temps après la mort.


8. Le bouddhisme de la Terre Pure : un aspect affectif de confiance et de dévotion.

L’exposé qui précède peut paraître abstrait et systématique. Nous le complèterons en rappelant la dimension affective de l’école de Hônen, dimension qui nous semble très importante dans cette école à la différence d’autres écoles bouddhistes.
En effet, il s’agit ici de faire confiance dans la compassion qui a animé le bodhisattva Dharmakara, le futur Bouddha Amida ; faire confiance que cette compassion continue de s’exercer avec puissance.

L’autre aspect affectif résulte de la dévotion du pratiquant envers le Bouddha Amida : ce pratiquant fait l’expérience de son impuissance personnelle à échapper à l’angoisse de tomber dans les tortures des enfers à sa mort : quels que soient ses efforts, il n’arrive pas à sortir de sa condition misérable et il ne peut plus compter sur la Loi du Bouddha Sakyamuni qui arrive à son terme. Situation sans issue donc, désespérée.
Et soudain, la lumière qui provient du Bouddha Amida, l’expérience du salut voulu par Amida pour tous les êtres, salut efficace. Le pratiquant ne peut qu’éprouver une gratitude immense envers le Bouddha Amida qui le fait échapper aux enfers et renaître dans sa Terre Pure.

Telle a dû être l’émotion d’Hônen quand il a découvert la promesse de salut dans le livre du maître chinois 善導 Zendô [ou Shandao en chinois] (613-681). Nous conclurons par une phrase de Zendô , le seul maître sur lequel Hônen s’est appuyé pour fonder son école de la Terre Pure, et qui nous semble bien expliquer le sentiment de dévotion des pratiquants de la Terre Pure :

« Parce que ce Bouddha veille seulement sur les adeptes du Nembutsu, qu’il les embrasse et qu’il ne les abandonne pas 攝取不捨, il est appelé Amida »
唯觀念佛衆生攝取不捨故名阿彌陀已上又云


« embrasser sans abandonner » 攝取不捨 sesshu fusha.


© esperer-isshoni.fr, novembre 2013

Bibliographie

  • Hônen, his Life and Teaching, compiled by imperial order, translation historical introduction explanatory and criticial notes by Rev. harper Havelock Coates, M.A., D.D. and Rev. Ryugaku Ishizuka, Kyoto, Chionin, 1925, 955 p.
  • Hônen, Le gué vers la Terre Pure, Senchaku-shû, traduit du sino-japonais par J. Ducor, Fayard, 2005

Article ardu mais éclairant :

  • Ducor, Jérôme, Shandao et Hônen, à propos du livre de Julian F. Pas : Visions of Sukâvati (article en français dans la revue Journal of the International Association of Buddhist Studies, Vol. 22, Number 1, 1999, p. 93-163), article disponible sur Internet

[1en incluant dans la Terre Pure le Jôdo shû 浄土宗 de Hônen 法然 (1133-1212) et le Jôdo shinshû 浄土真宗 de Shinran 親鸞 (1173-1262)

[2Voir les reproductions dans la revue 国宝の美21 地獄と極楽 jigoku to gokuraku "Enfers et paradis" :

  • Rouleau des Enfers 地獄草紙 jigoku zôshi 12e siècle 26,0 x 242,0 cm Musée national de Tôkyô
  • Les 6 voies 六道絵 Roku dô e Kamakura 13e siècle 155,50 x 68,0 cm
  • Les esprits affamés mangeurs d’excréments 食糞餓鬼 Jiki fun gaki Heian 12e siècle 27,3 x 384,0 cm

[3On retrouve cette obsession de tomber dans les enfers au 18e siècle comme le montre la biographie de Hakuin Ekaku 白隠 慧鶴 (1686 – 1769), un moine Zen qui a dû surmonter une peur panique des enfers.

[4南無 « namu » transcrit phonétiquement le sanskrit « namo », « hommage »

[5plus exactement le bodhisattva Dharmakara qui deviendra le Bouddha Amida lorsqu’il aura réalisé son vœu.


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