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Le frère prêcheur Dominique (v. 1170-1221) - sa personnalité

dimanche 8 novembre 2015 par Phap

Voir aussi Un saint du 13e siècle - Le frère prêcheur Dominique (env. 1170 – 1221 e.c.)


Table des matières


1. Un homme soucieux de tous les hommes

1§ Nous caractériserions volontiers Dominique par l’intensité et l’étendue de son souci pour le « salut des âmes » disait le Moyen-Âge, de sa compassion pour tous les hommes dirions-nous maintenant. Dominique était à ce point habité par le souci des hommes, - de tous les hommes - qu’il criait pendant la nuit : « Seigneur, répète-t-il, ayez pitié de votre peuple ! Que vont devenir les pécheurs ! »  [1]

2§Ce souci, cette angoisse l’a poussé à devenir prêcheur avec une vigueur extraordinaire : d’après les Constitutions, les frères devront eux aussi viser à la « ferveur » dans la prédication, une ferveur à la mesure de l’enjeu qu’est « le salut des âmes »  [2].

Le prologue parle même de passion :

“Puisque l’on sait que notre ordre a été fondé dés son origine en vue de la prédication et du salut des âmes, notre zèle devrait être premièrement et passionnément dirigé vers le but d’être utile à l’âme de notre prochain”.  [3]


3§ N’allons cependant pas conclure que Dominique était écrasé par cette angoisse : les témoignages le décrivent comme extrêmement joyeux et convivial pendant le jour, et ils s’accordent pour décrire son visage comme capable d’exprimer une joie profonde et sereine.


2. Un homme confiant en Dieu, en l’homme et en l’Église

4§ A notre sens, si Dominique était habité par le souci du salut d’autrui, il était habité aussi par une profonde confiance envers l’homme d’un côté, envers Dieu de l’autre.

Sa confiance dans la capacité de l’homme est manifeste dans la structure juridique dont il a doté son ordre : il y remet le pouvoir entier, exécutif, juridique et législatif, au chapitre général ; au chapitre général de l’ordre, le Maître général n’y est qu’un des acteurs. Aurait-il accepté cet équilibre s’il n’avait pas cru en la capacité de l’ordre à discerner collégialement le bien du mal, à décider le bien et à éviter le mal ?

5§ Les prêcheurs chérissent particulièrement un propos qui lui est attribué par la tradition, selon lequel il aurait dit qu’il viendrait effacer en personne avec son couteau toute obligation de l’ordre contraignant à force de péché  [4]. Selon nous, Dominique a confiance en la bonté de l’homme, et plus généralement en la bonté de la Création, contrairement aux hétérodoxies dualistes. Cette confiance lui permet de demander aux frères d’observer la règle « non comme des esclaves sous le régime de la loi, mais en hommes libres sous le régime de la grâce »  [5].

6§ Confiance en l’homme, et aussi confiance en Dieu, le Dieu qui fait bonne sa Création, et qui la sauve de la perdition en son Fils. Dominique manifeste dans sa prière un attachement indéfectible pour la figure du Christ :

« Ensuite saint Dominique se rendait devant l’autel, ou bien au chapitre. Là, le regard fixé sur le crucifix, il le considérait avec une incomparable pénétration. Devant lui il faisait de nombreuses génuflexions »  [6].
« Et tandis qu’il lisait ainsi dans la solitude, il vénérait son livre ; et, s’inclinant vers lui, le baisait avec amour, surtout quand c’était le livre des Évangiles, et qu’il lisait les paroles que Jésus-Christ avait daigné prononcer de sa bouche. »  [7]


7§ Cette confiance en Dieu lui a permis de compter sur la grâce de Dieu pour assurer le succès de la prédication, à savoir le salut des âmes. L’ordre a appelé gratia praedicationis (« grâce de la prédication ») cette grâce, qui, dit Vicaire, « fait de la prédication dominicaine un vrai ministère dans l’Esprit, l’annonce charismatique de la Parole de Dieu »  [8].

8§ Les Constitutions primitives mentionnent explicitement cette grâce :

"Après cela on présente au chapitre les frères que d’aucuns estiment capables de prêcher et ceux qui n’ont pas encore reçu le ministère de la prédication par licence d’un supérieur ou d’un chapitre majeurs, quoiqu’ils en aient licence et mandat de leur propre prieur. ... On interroge soigneusement les frères avec lesquels ils vivent sur la grâce que Dieu leur a donnée pour la prédication (gratia praedicationis), sur leurs études, leur religion, la chaleur, la résolution et l’intensité de leur charité. (2° distinc. chap.20)
XX. De ydoneis ad predicandum. Post hec qui ydonei ad predicandum ab aliquibus estimantur presententur et illi qui de licencia et mandato sui prioris necdum licencia maioris prelati uel capituli predicacionis officium receperint. Quibus omnibus diligenter seorsum examinatis ab ydoneis personis ob hoc et ob alias capituli questiones institutis et fratribus quibus conuersati sunt studiose inquisitis de gracia predicacionis quam eis deus contulerit et studio et religione et caritatis feruore proposito et intencione [9]

9§ Nous pouvons noter ici que l’évaluation de la « grâce de la prédication » se fait collégialement, et qu’elle fait intervenir d’autres facteurs, dont la qualité des études et de la charité.

10§ Confiance en l’homme, confiance en Dieu. Confiance en l’Église, et en la structure ecclésiale : nous avons vu le rôle déterminant des deux évêques, Diègue d’Osma et Foulques de Toulouse, dans le développement de l’ordre. Nous avons vu la confiance de deux papes successifs, Innocent III puis Honorius III, en l’œuvre de saint Dominique. « Comment prêcher sans être envoyé ? » pouvait se demander Dominique en reprenant saint Paul dans sa lettre aux Romains au chapitre 10 verset 14.
A la différence des prédicateurs hétérodoxes, Dominique manifeste sa conscience « de la sacramentalité de l’Église : la mission de prêcher qu’elle décerne visiblement est invisiblement accordée par le Christ dans l’éternité »  [10].


Conclusion : grâce et prédication

11§ Récapitulons ce parcours en partant de plus haut. L’œuvre de fondation de Dominique a été déclenchée dans un contexte de lutte contre l’hétérodoxie dans le Midi de la France ; il faut analyser les raisons historiques de ce développement de l’hétérodoxie : provient-il des mutations de la société de l’époque (urbanisation de la société avec les évolutions du modèle politique qu’elle entraîne – voir l’histoire du dicton : « l’air de la ville rend plus libre » -, modification de la production agricole, déplacement des lieux d’élaboration du savoir des monastères vers les écoles cathédrale, et ainsi de suite) ? ces mutations avaient-elles été source d’anxiété religieuse pour les hommes de ce temps ? Et la manière traditionnelle d’y répondre de l’Église catholique avait-elle été inadaptée, ce qui avait laissé le champ libre à des francs-tireurs [11] qui proposaient leur interprétation personnelle de l’Évangile, une interprétation plus ou moins instruite, plus ou moins responsable devant l’institution ecclésiale - plus ou moins inspirée par le bon esprit - ?

12§ Dans cette optique, nous pouvons voir dans la création de l’ordre des prêcheurs une réponse nouvelle de l’Église aux nouveaux besoins religieux du temps. L’Église a approuvé et encouragé le propos de Dominique d’institutionnaliser la prédication en fondant un ordre dédié à cet office dans son intégralité (doctrine et mœurs) et son universalité.

13§ Cette institutionnalisation de la prédication doit concilier l’inscription dans des formes traditionnelles reconnues (par exemple, suite à la demande d’Innocent III en 1215, les frères ont dû choisir leur règle parmi celles déjà existantes) et la disponibilité aux exigences des temps et au souffle de l’Esprit, disponibilité qui peut amener à faire évoluer les formes traditionnelles (nouvelle valeur de l’étude, dispense par rapport aux formes canoniales, prédication itinérante et mendiante).
La tension qui en résulte peut être fructueuse dans la mesure où l’équilibre atteint – toujours provisoire, toujours susceptible de devoir être renégocié – fait jouer les extrêmes, liberté prophétique et fidélité institutionnelle pour faire court, de manière complémentaire, l’un et l’autre se soutenant et se garantissant mutuellement.

14§ Nous conclurons sur une formule qui nous est propre et que nous aimons. En la personne de Dominique, nous pouvons entendre le cri de l’angoisse pour le salut universel de tous les hommes, mais nous pouvons aussi voir comment il est possible de porter ce souci dans la confiance : confiance dans la puissance de la grâce, grâce de la prédication et prédication de la grâce : gratia praedicationis et praedicatio gratiae.

Merci de votre attention.


© esperer-isshoni.fr, janvier 2010

[1Procès de canonisation de Bologne n°18, cité par Vicaire, Dominique et ses frères, op. cit., p. 160

[2"Quelle application ils [les novices] doivent avoir à l’étude en sorte que de jour et de nuit, à la maison et en voyage, ils soient toujours occupés à lire ou à méditer quelque chose, s’efforçant de retenir par cœur tout ce qui leur est possible. Quelle ferveur ils devront avoir dans la prédication quand le temps sera venu." (1°Distinc. chap.13. – cité dans Vicaire, Saint Dominique, la vie apostolique, op. cit. P 170)

On retrouve le thème de la ferveur dans la prédication ailleurs : « "Après cela, les visiteurs doivent rendre compte (...) des frères qu’ils ont visités : vivent-ils dans une paix continue, assidus à l’étude, fervents dans la prédication ? Quelle est leur réputation, le fruit de leurs efforts ? Respecte-t-on les observances selon la teneur des Institutions quant aux vivres et aux autres points ? (2° distinc. chap.18 – cité dans Vicaire, Saint Dominique, la vie apostolique, op. cit. p 188)

[3Traduction de Tugwell, Saint Dominique, op. cit., p.37
Autre traduction : ".. puisqu’on sait que notre ordre dès le début, a spécialement été institué pour la prédication et le salut des âmes et que notre étude doit tendre par principe, avec ardeur et de toutes nos forces, à nous rendre capables d’être utiles à l’âme du prochain" dans Vicaire, Saint Dominique, la vie apostolique, op. cit. p 162-163
Nous avons déjà signaler plus haut que Tugwell traduit par "zèle" ce que Vicaire traduit par "étude". Il faudrait développer ici les présupposés qui président à cette différence de traduction : la place manque ici.

[4D’après le témoignage de seconde main d’Humbert de Romans (1200-1277), élu maître général de l’Ordre en 1254 :

Unde Beatus Dominicus in capitulo Bononiensi ad consolationem fratrum pusillanimium dixit quod etiam regulae non obligant semper ad peccata ; nam si hoc crederetur, ipse vellet ire semper per claustra, et omnes regulas cum cultellino suo delere. Dixit mihi frater qui audivit.

Alors, en vue de consoler les frères pusillanimes, le bienheureux Dominique a déclaré au chapitre de Bologne que les règles aussi n’obligeaient pas toujours sous peine de péché ; donc si quelqu’un croyait cela, il voulait aller lui-même dans les cloîtres pour effacer avec son couteau toutes les règles. C’est ce que m’a rapporté un frère qui l’a entendu.[notre traduction du latin]

in B. Humberti de Romanis, Quinti praedicatorum magistri generalis, Opera DE VITA REGULARI, vol. I., Roma, 1888, p. 46
- Humbert était le cinquième maître de l’Ordre, après Johannes von Wildeshausen (élu en 1241), Raymond de Peñafort (élu en 1238), Jourdain de Saxe (élu en 1222) et le fondateur de l’Ordre, Dominique de Guzmán.

[5Cf. la Règle de Saint Augustin dans sa conclusion. Rappelons que cette Règle fait partie intégrante des constitutions de l’ordre des frères prêcheurs

[6Voir « Les neuf manières de prier de Dominique », IV dans Vicaire, Saint Dominique - La vie apostolique, op. cit., p. 96. Vicaire date le texte entre 1260-1262 et 1272-1288 (ibid., p.28).

[7Voir « Les neuf manières de prier de Dominique », VIII – cité dans Vicaire, Saint Dominique, la vie apostolique, op. cit. p 101

[8Vicaire, Saint Dominique et ses frères, op. cit. p. 177

[9P 641 col a in Analecta Sacri Ordinis Fratrum Praedicatorum, Anno IV, Romae Iulio – 1896 – Fasc.IV

[10Vicaire, Dominique et ses frères, op. cit. p. 165

[11les cathares mais aussi les Vaudois, dont nous n’avons pas parlé ici


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