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Terre Pure : le mandala du sutra de la contemplation

vendredi 11 avril 2014 par Phap

Table des matières


1§ Les bouddhologues s’accordent généralement pour attribuer au Sutra de la Contemplation une origine extra-indienne, du fait qu’aucun manuscrit sanscrit n’a été retrouvé ; par ailleurs, la division en 9 classes de naissance semble s’inspirer d’une règle administrative de l’administration chinoise  [1].

2§ Nous nous appuierons sur des extraits du Sutra de la Contemplation et sur sa représentation picturale dans le Taima mandala [2]. Il se trouve au temple de Taima au Japon, d’où son nom. Sa structure est la suivante :

  • Au centre, imposante, la triade Amida – Kannon – Seishi trônant sur la Terre Pure d’Amida ;
  • A gauche, l’histoire de la reine Vaidehi tirée du Sutra de la Contemplation, en 11 vignettes ;
  • A droite et dans le bandeau du bas, les 16 contemplations du Sutra de la Contemplation, avec les 13 premières contemplations dans le bandeau de droite et les trois dernières contemplations dans le bandeau horizontal du bas.

Pour information, le cartouche dans le bandeau du bas raconte l’origine légendaire du Taima mandala, qui aurait été tissé miraculeusement par un être céleste à partir de fibres de lotus  [3].

4§ La copie dont nous disposons a été faite à partir d’une peinture du XVIe siècle. Le modèle original, copié abondamment à partir du XIIe siècle, était une tapisserie, maintenant pratiquement illisible.

5§ La science penche vers l’hypothèse d’une origine chinoise de la tapisserie, vers le VIIIe siècle. Elle aurait été tissée avec de la soie, et proviendrait du fond commun qui s’est inspiré du Commentaire du Sutra de la Contemplation de Shandao pour réaliser certaines fresques dans les grottes de Dunghuan.

Nous allons maintenant étudier chacun des bandeaux correspondant au Sutra de la Contemplation.


a) L’histoire tragique de la reine Vaidehi (bandeau de gauche)

6§ La reine Vaidehi endure une épreuve cruelle : son fils l’a fait enfermée et il a condamné son père (l’époux de la reine), à mourir de faim. Vaidehi accepte cette épreuve qui, selon ses dires, résulte des mauvaises actions de ses existences passées.

7§ Elle aspire alors à échapper à ce monde Saha et renaître dans une terre pure. Tel est le souhait qu’elle exprime au Bouddha Sakyamuni apparu miraculeusement.

Celui-ci lui montre alors une multitude de Terres Pures de Bouddha. Parmi toutes celles-ci, laquelle va-t-elle choisir ? Elle choisira bien sûr la Terre Pure du Bouddha Amida (nous ajoutons « bien sûr » parce que nous nous souvenons que cette Terre Pure résulte de la carrière exceptionnelle du bodhisattva Dharmakara, qui s’est inspiré des best practices d’une infinité de Bouddhas).

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8§ Elle demande alors au Bouddha Sakyamuni de lui révéler comment aller dans la Terre Pure du Bouddha Amida. Le Bouddha Sakyamuni la félicite pour sa question : grâce à elle, il va donner la méthode pour aller dans cette Terre excellente, Ananda étant chargé de la prendre en note pour le profit de tous les êtres.

Cette méthode consiste en seize contemplations, nous dit le Sutra de la Contemplation. Voyons en quelques unes.


b) Les 13 premières contemplations (bandeau de droite)

9§ Nous ne traiterons qu’une seule des contemplations, la 12e. Elle est intéressante car elle fait écho au powa tibétain à faire de son vivant. En effet, ici comme là, il s’agit de se préparer par la méditation ( autre traduction possible : « contemplation » ou « visualisation ») à aller naître dans la Terre Pure du Bouddha Amida : ici comme là, il est question de naitre d’une fleur de lotus, autrement dit de manière apparitionnelle et non par la « matrice » [4].

Sutra de la Contemplation – La douzième contemplation – Visualiser sa propre naissance dans la Terre Pure du Bouddha Amida

344b Eracle, p. 165 - 166 [14] Hisao Inagaki
佛告阿難及韋提希。
15見此事時當起想作心自見生於西方極樂世界。
16 於蓮華中結伽趺坐。
1. « Quand vous avez vu ces choses, vous devez susciter cette pensée dans votre coeur : vous vous voyez vous-mêmes comme nés dans le monde occidental du Suprême Bonheur et assis, les jambes croisées, à l’intérieur d’une fleur de lotus. The Buddha said to Ananda and Vaidehi, "After you have contemplated thus, next visualize yourself as born in the Western Land of Utmost Bliss sitting cross-legged upon a lotus-flower.
作蓮華合想。作蓮華開想。
17 蓮華開時。有五百色光來照身想。
2. Imaginez que cette fleur de lotus est fermée, puis imaginez que cette fleur de lotus s’ouvre.
Quand cette fleur de lotus est ouverte, imaginez qu’une lumière de cinq cents couleurs vient éclairer votre corps.
Visualize this lotus-flower as closed ; as it opens, five hundred rays of colored light illuminate your body ;
18 眼目開想。見佛菩薩滿虚空中。
19 水鳥樹林及與諸佛。所出音聲皆演妙法。與十二部經合。
3. Imaginez que vos yeux s’ouvrent et que vous voyez des bouddhas et des bodhisattvas remplissant l’espace. Les eaux, les oiseaux, les arbres et les forêts émettent des sons qui tous répandent largement la Loi merveilleuse, en accord avec les douze divisions des Écritures. then your eyes are open and you see Buddhas and bodhisattvas filling the sky and hear the sounds of the water, birds and trees, and the voices of the Buddhas all expounding the wonderful Dharma in accord with the twelve divisions of the scriptures.
20 若出定時憶持不失見此事已。 4. Quand vous êtes sortis de ce recueillement, vous en avez le souvenir et ne l’oubliez plus. When you rise from meditation, keep those things in mind and do not forget them.
21 名見無量壽佛極樂世界。是爲普觀想。名第十二觀。 Avoir vu ces choses, c’est avoir vu le monde du Suprême Bonheur du Bouddha de la Vie infinie. Voilà donc la méditation universelle, qu’on appelle “Douzième Contemplation”. Seeing them thus is called the visualization of the Land of Utmost Bliss of the Buddha Amitayus . This is the comprehensive visualization, and is known as the twelfth contemplation.
22 無量壽佛化身無數。與觀世音及大勢至。
23 常來至此行人之所。
5. Les corps d’apparition sans nombre du Bouddha de la Vie infinie, d’Avalokitechvara et de Mahâsthâmaprâpta viennent constamment vers celui qui pratique de la sorte. » "Innumerable transformed bodies of Amitayus , together with those of Avalokiteshvara and Mahasthamaprapta, will always accompany those who contemplate thus.
作是觀者名爲正觀。
24 若他觀者名爲邪觀
6. Contempler de la sorte s’appelle “la contemplation correcte”. Contempler d’une autre manière s’appelle “la contemplation erronée”. » To practice in this way is called the correct contemplation, and to practice otherwise is incorrect."

10§ La description de la Terre Pure insiste sur sa capacité à imprégner l’adepte du message du Bouddha, du Dharma : arbres, oiseaux, eaux et forêts chantent la Loi, tandis que les habitants sont tous des Bouddha ou des Bodhisattva, autrement dit des êtres qui vous encourageront sur la Voie, sans vous en détourner.

11§ Le Sutra de la Contemplation affirme que le pratiquant voit les effets de cette méditation continuer en cette vie-même, alors qu’il est sorti de sa méditation : le goût, le souvenir de la Terre Pure demeure en lui ; les deux acolytes du Bouddha Amida, Avalokitesvara et Mahasthamaprta – 觀世音 Kanseon (plus connue sous le nom abrégé de 觀音 Kannon) et 大勢至 Seishi en japonais – viennent l’assister dans ce monde-ci sous forme de corps apparitionnels – nirmanakaya 化身.

12§ Incidemment, notons que le Sutra de la Contemplation utilise ici la traduction chinoise du sens du nom Amitayus, soit « Vie infinie » : 無量壽.

13§ Avant de passer au bandeau inférieur, nous voudrions rappeler un avertissement : l’exercice de visualisation du Sutra de la Contemplation met en branle les ressources psychiques de l’imagination. Une personne fragile psychologiquement peut alors perdre le sens de la réalité, à la suite d’une pratique non régulée. Il nous semble important de rappeler que la pratique bouddhiste de la méditation doit être encadrée par une personne expérimentée qui rappellera par exemple qu’au sortir de la méditation, personne n’est allé nulle part et personne n’a rencontré personne  [5].

Pour le dire sous forme imagée, l’imagination est comme une voiture : bien utilisée, la voiture permet de se transporter avec sa famille d’un endroit à l’autre ; mal utilisée, elle peut aller heurter un arbre. Ne prenons donc pas la voiture tant que nous n’avons pas appris à conduire auprès d’un moniteur.


c) Les 3 contemplations (bandeau du bas)

14§ Le Sutra de la Contemplation comporte 16 contemplations ; le Taima Mandala choisit de les représenter avec les treize premières séparées des trois suivantes, dans deux bandeaux : le bandeau vertical de droite pour les 13 contemplations, le bandeau horizontal du bas pour les trois dernières  [6]].

15§ Ces trois contemplations décrivent trois classes de renaissance, chacune étant encore subdivisée en 3 degrés de renaissance (dans la Terre Pure du Bouddha Amida), ce qui fait en tout neuf degrés de renaissance.

Tableau des neuf degrés de naissance dans le Sutra de la Contemplation
Contemplation

Contemplation Classe Sous-classe Degré de naissance
14° contemplation Classe supérieure 上品 (jôbon en japonais) Degré supérieur (上生 jôshô en japonais) Classe supérieure Degré supérieur上品上生jôbon jôshô
Degré Intermédiaire中生chûshô en japonais 上品中生
Degré inférieur下生 (geshô en japonais) 上品下生
15° contemplation Classe intermédiaire中品
(chûbon en japonais)
Degré supérieur 上生 中品上生
Degré Intermédiaire中生 中品中生
Degré inférieur下生 中品下生
16° contemplation Classe inférieure 下品 gebon en japonais Degré supérieur 上生 下品上生
Degré Intermédiaire中生 下品中生
Degré inférieur下生 下品下生

16§ Les neuf degrés correspondent aux différentes façons dont le Bouddha Amida va venir chercher le défunt pour l’emmener dans sa Terre Pure. Selon les mérites du défunt, le cortège qui vient le chercher sera plus ou moins étoffé.

Dans la représentation classique, le Bouddha Amida vient accompagné en particulier de Kannon et Seichi ; Kannon présente au défunt un trône de lotus sur lequel il monte pour être emmené dans la Terre Pure – où il naîtra à partir d’une fleur de lotus.

17§ Plus nous descendons dans les degrés, et moins le cortège est fourni, disions-nous.
De plus, à partir du 6e degré, celui de la classe intermédiaire degré inférieur 中品下生, le cortège ne peut pas atteindre le défunt tant que celui-ci n’a pas rencontré un ami de bien善知識 zenshiki en japonais, qui lui conseille de s’en remettre au Bouddha Amida.
Cet intermédiaire devient nécessaire à partir de ce degré, jusqu’au dernier degré (le neuvième degré de la classe inférieure degré inférieur下品下生).

18§ Notons que cet ami de bien parle au défunt des « quarante huit vœux du moine Trésor de la Loi  [7] », ce qui montre que le Sutra de la Contemplation s’appuie sur le Sutra Long – ou sur une source inconnue commune au Sutra Long et au Sutra de la Contemplation.

19§ Dans la seizième contemplation, pour la classe inférieure, les vignettes comportent le feu, signe que le défunt est menacé par des destinées mauvaises. En particulier, le huitième degré montre les flammes des enfers 獄衆火 , auxquelles le défunt échappe de justesse.

20§ L’invocation au Bouddha Amida joue ici un rôle primordial : c’est elle qui efface les fautes des criminels les plus terribles au neuvième degré, ceux qui ont commis les cinq offenses capitales, celles qui entraînent la naissance dans les enfers immédiatement après la mort.

" Révérence au Bouddha sans mesure",
’Homage to Amitayus Buddha’ [ Na-mo-o-mi-t’o-fo].
南無阿彌陀佛。  [8]

21§ Ici, il s’agit non pas d’une contemplation 觀, mais d’une invocation 稱 : le 念佛nembutsu, d’abord identifié à une pratique méditative de commémoration smriti, finira par êre identifié à cette invocation qui, en japonais, se dit : « namo amida butsu ».

On peut expliquer cette évolution par l’urgence qu’il y a à sauver le défunt des flammes de l’enfer, alors qu’il n’a pas pratiqué la méditation de son vivant : le « nembutsu jaculatoire », par sa concision et sa simplicité, permet d’agir en urgence.

22§ Trop facile, diront certains. Mais n’oublions pas que, dans l’optique de la Terre Pure, nous nous trouvons dans la période de la Décadence de la Loi où aucune pratique n’est plus possible, où il est impossible de mériter. Par ailleurs, le défunt doit prononcer l’invocation du Bouddha Amida avec sincérité, dit le Sutra de la Contemplation  : l’effet n’est donc pas mécanique.


d) La cour centrale : la naissance dans la Terre Pure

23§ La destination des 9 degrés de naissance se trouve dans le carré central, où les défunts naissent dans des fleurs de lotus. Dans le détail reproduit ci-dessous, nous voyons les différents degrés affichés par des pancartes à côté des lotus où naissent les défunts. Nous avons entouré en noir les trois pancartes de la classe inférieure, en jaune celles de la classe intermédiaire et en bleu celles de la classe supérieure.

24§ La hiérarchie des naissances est indiquée par la plus ou moins grande proximité à la triade Seishi – Amida – Kannon : ainsi les défunts du premier degré naissent directement aux pieds du Bouddha Amida, en dehors de l’étang.

Par ailleurs, les lotus des deux derniers degrés sont fermés, et on y voit par transparence les défunts nus, alors que ceux des degrés supérieurs sont vêtus. Les artistes représentent de manière plastique le manque de maturité des degrés inférieurs, qui devront mûrir avant que le lotus puisse s’ouvrir et qu’ils puissent voir le Bouddha Amida.

25§ Notons la représentation imposante de la triade d’Amida - Amida sanzon 阿弥陀三尊 - au centre du Taima mandala.
Le Bouddha Amida est représenté dans le geste mudra de l’enseignement  [9].

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Un autre exemple de mudra du Buddha Amida - quand il vient chercher le défunt


© esperer-isshoni.fr, mars 2009
© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1Rappelons que les patriarches de la Terre Pure (dans la filiation que nous avons retenue) appréciaient différemment ce sutra : le chinois Shandao en a écrit un commentaire célèbre qui a inspiré le japonais Hônen, le fondateur de l’école de la Terre Pure Jôdo shû  ; Shinran minorait l’importance du Sutra de la contemplation par rapport au Sutra Long.

[2Le terme « mandala » est ici utilisé dans un sens large. Il s’agit ici d’une représentation en langage plastique d’une doctrine, un hensô en japonais, et non d’un mandala au sens technique du terme, tel que l’entend le bouddhisme ésotérique, dont le bouddhisme tibétain.

[3Pour plus de détails sur l’origine du Taima Mandala, se reporter aux ouvrages d’Elisabeth Ten Grotenhuis cités en bibliographie. Ils sont en anglais : il faut bien reconnaître que la bouddhologie francophone reste en deçà de la production anglophone, du moins en ce qui concerne les études du bouddhisme de la Terre Pure (nous constatons, sans émettre de jugement de valeur).

[4voir les six modes de naissance

[5cf. Traité de la Grande Vertu de Sagesse, mahaprajnaparamitasastra attribué à Nagarjuna : « Sorti de concentration, le Bodhisattva fait la réflexion suivante « Les Bouddha d’où viennent-ils, alors que moi- même je ne suis allé nulle part ? ». A ce moment précis, il sait que les Bouddha ne viennent de nulle part et que lui-même n’est allé nulle part ». Dans Le traité de la Grande Vertu de Sagesse de Nāgārjuna (mahâprajñâpâramitâsastra), É. Lamotte, Tome IV, Université de Louvain, 1976, p.1930. Lamotte traduit le chinois : b08 :從三昧起作是念言。佛從何所來。我身亦不去。 b09 :即時便知諸佛無所從來。我亦無所去。(T.1509 vol.,25 page 276)

[6Une grotte de Dunhuang contient une fresque avec cette division. La division en 13 + 3 contemplations est propre au Commentaire du Sutra de la Contemplation de Shandao, ce qui a fait dire que ce type de représentation a été inspiré par Shandao. Voir Ten Grotenhuis sur ce point.

[7Eracle, p. 172. Inagaki traduit : “the Forty-eight Great Vows of the Bhiksu Dharmakara”, correspondant au chinois : 亦説法藏 比丘 四十八大願 (T.365 volume 12, p. 345c4)

[8Eracle, p.175 ; Inagaki ; chinois dans T.365, 12,346a19

[9A chacun des degrés est associé un mudra avec lequel le Buddha Amida accueille le défunt. Voir Frédéric, Louis, Les Dieux du Bouddhisme, Guide iconographique, Flammarion, 1992, 359 p. 123-125


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