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Le moine bouddhiste japonais Kûkai 空海 (774 – 835 e.c) - une synthèse de sa vie

dimanche 13 avril 2014 par Phap

1. Des réalisations exceptionnelles

1§. Kûkai apparaît comme un des grands génies du Japon : il est perçu d’abord comme le fondateur d’une école bouddhiste [1] toujours influente - voir les statistiques du bouddhisme japonais par école (ajouté le 21/8/2010) - , l’école Shingon (la Parole Vraie littéralement, qui renvoie au sanskrit dharani - ou mantra  -, une parole ou plutôt une incantation révélée par un être transcendant et qui transforme le milieu dans lequel elle est prononcée – un esprit réducteur dirait « une parole magique »).

2§. Faisons ici un petit développement : le Shingon relève de ce que l’on appelle en japonais le Mikkyô 密教, l’Enseignement Secret. Il s’agit d’un enseignement ésotérique, transmis de maître à disciple, et qui fait appel à des rituels et des textes transmis sous le sceau du secret. Cet enseignement ésotérique s’appuie souvent sur tout ou partie de systèmes tantriques. Au Japon, nous trouvons le Shingon, le Tendai, mais aussi le Zen, parmi les écoles relevant du Mikkyô.

- Récapitulation de la doctrine Shingon

3§. Récapitulons la doctrine Shingon [2].

« … le Shingon est identifié au jeu de trois éléments :

  1. la centralité symbolique du Tathâgata Mahâvairocana,
  2. l’importance soulignée de l’atteinte de l’Éveil dans ce corps actuel (sokushin jobutsu 即身成仏) et
  3. les pratiques de visualisation rituelles » [3].

4§.Nous pouvons aussi reprendre la présentation en bande dessinée citée plus haut [4] :

5§. Même si l’on ne comprend pas le japonais, la bulle est parlante :

  1. on voit Kûkai expliquer les tenants de l’Enseignement Secret [sous-entendu Shingon] au premier plan, tandis que les deux arrière-plans déclinent en images ce qu’il dit en mots.
  2. Dans le second plan, Kûkai est à nouveau représenté, cette fois en train d’accomplir un rituel shingon, avec l’autel caractéristique du Shingon (cordes délimitant le périmètre sacré, instruments et coupes rituelles entre autres. Nous voyons dans les phylactères rectangulaires l’intention du rituel : lutter contre la calamité de la sécheresse (à gauche) – la détresse des paysans est remarquablement rendue à notre avis – et contre la maladie (à droite).
  3. Enfin, au troisième plan, Kûkai, ou un autre personnage, tient le chapelet bouddhiste et récite une incantation, Autour de lui flottent des représentations de bodhisattvas et d’êtres célestes.

6§.Traduisons maintenant les phylactères :

  • phylactère en forme de nuage : « u-po-u-a-kya-sha » (une formule tantrique, translittérée dans le syllabaire japonais pour les mots étrangers, le katakana )
  • rectangle en haut à droite : « Enseignement Secret »
  • grand phylactère : « Cependant, en ce qui concerne l’Enseignement Secret, en s’attachant à l’enseignement de Mahavairochana, si l’on dit les incantations et les prières [tantriques] après avoir pratiqué la discipline ascétique, on devient capable de guérir les maladies et d’empêcher les calamités. De plus, on peut devenir Buddha dans sa propre existence (le sokushin jobutsu 即身成仏 de Payne cité plus haut » [5]

7§. La bulle nous semble significative du projet du Shingon de Kûkai : au niveau communautaire, assurer la protection et la prospérité commune, celle de l’État et de la Nation ; au niveau individuel, réaliser la Nature de Bouddha dans cette vie-ci, et non pas après une infinité de vies et morts successives. Les bénéfices attendus sont pour et dès cette vie-ci ; ils relèvent aussi bien de l’intérêt mondain (bonne santé, prospérité matérielle) que de la visée supra-mondaine (réaliser la Nature de Bouddha).

[ Nous retrouvons deux des trois fonctions analysées par l’anthropologue Melford Spiro [6] à propos du bouddhisme birman, les fonctions apotropaïques et dhammatiques (manque la fonction kammatique).]

- Retour à la vie de Kûkai

8§. Après cette présentation sommaire du Shingon fondé par Kûkai, revenons à lui. Kûkai est, avec son contemporain Saichô, l’un des deux premiers fondateurs d’origine japonaise d’une école bouddhiste au Japon, les écoles précédentes, appelées « les six écoles de Nara », ayant été fondées par des missionnaires étrangers. Tous deux ont ainsi contribué au développement d’un bouddhisme japonais.

En intégrant dans la géographie de leurs temples des sanctuaires shintô, Kûkai comme Saichô ont aussi contribué à l’élaboration d’une alliance féconde entre le sentiment religieux profond de la mentalité japonaise et la religion bouddhiste venue de l’Occident.

9§. Apparemment doué pour les langues, Kûkai a maîtrisé le chinois classique, ce qui lui a ouvert les portes lors de son séjour en Chine ; il aurait aussi appris à lire et écrire le sanskrit – dans l’écriture siddham : l’école Shingon utilise cette écriture pour les syllabes-gemmes, comme on peut le constater sur les stèles funéraires par exemple. On peut supposer que Kûkai s’est inspiré de l’écriture siddham pour créer le syllabaire japonais appelé hiragana, invention dont il est traditionnellement crédité : les signes graphiques y renvoient à des sons et non à des concepts, comme dans l’écriture chinoise.

10§. Intellectuel, il apparaît aussi comme un artiste et un esthète, au sens positif du terme : calligraphe renommé, il fait partie des san pitsu 三筆 les "trois pinceaux" du Japon. Poète, il est crédité d’un poème fameux, le hiroha, qui contient toutes les syllabes de la langue japonaise.
L’importance de l’art chez Kûkai est renforcée par sa conviction selon laquelle la Vérité absolue dépasse les moyens du simple langage, et qu’elle requiert pour s’exprimer d’autres modalités, dont l’art, surtout l’art plastique, que ce soit la peinture, la sculpture ou l’architecture, mais aussi la musique : ces modalités trouvent à s’exprimer dans les rituels Shingon, qui déploient la parole chantée dans un environnement visuel très riche, en conjonction avec des enchaînements de gestes codifiés qui peuvent renvoyer à la danse.

11§. En accordant une place de choix à l’art dans le Shingon, Kûkai suit l’enseignement de son maître chinois :

« L’abbé [Hui Kuo] m’a enseigné que les Écritures ésotériques sont si complexes que leur signification ne peut être exprimée sans passer par l’art. » [7]

Kûkai continue ensuite en disant que, pour cette raison, le maître a fait réaliser par des artistes peintres dix rouleaux de copie des deux mandala les plus importants du Shingon.

12§. Intellectuel, artiste et esthète, Kûkai est aussi un entrepreneur qui sait mener à terme des entreprises concrètes. Il est ainsi crédité de la réparation d’un réservoir d’eau en trois mois, évitant ainsi aux populations environnantes les catastrophes des inondations d’une part, des sècheresses d’autre part. C’est lui qui créera pour la première fois une école généraliste ouverte aux étudiants sans considération de leur origine sociale, qu’elle soit « aristocratique » ou non.

13§. Voilà pour les qualités de l’homme. Ces qualités sont encore renforcées dans la perception qu’ont les Japonais de Kûkai que, selon la tradition, il a réalisé un grand exploit mystique : il n’est pas mort, il continue de vivre dans un état de méditation supérieur. Selon cette tradition, il est toujours vivant donc.

14§. Cela peut expliquer le fait que les moines shingon continuent de lui apporter nourriture et habits au Koya san ; cela peut aussi expliquer que les articles des pèlerins qui se rendent sur les lieux sacrés liés à Kûkai portent des inscriptions comme dô gyô ni nin 同行二人 (voyager de concert – deux personnes littéralement, autrement dit, lorsqu’on voit un pèlerin, il y a en fait deux personnes, le pélerin et Kôbô Daishi qui l’accompagne invisiblement) et aussi namu daishi hen jô kon gô 南無大師遍照金剛 (« Vénération au Grand Maître Éclat Universelle du Diamant Indestructible / Vajra »littéralement, sachant que henjô kon gô est un des noms de Vairocana – voir plus bas – mais aussi le nom qu’a reçu Kûkai lorsqu’il a été initié en Chine).
Cela peut enfin expliquer les légendes qui montrent Kûkai apparaissant sous la forme d’un moine qui demande l’aumône : un miracle vient ensuite conforter celui ou celle qui a donné – ou punir celui ou celle qui s’est montré(e) avare.

15§. [Signalons que la figure du saint bouddhiste entré en méditation quasi-perpétuelle se retrouve avec Mahakasyapa, l’un des 10 grands disciples du Bouddha Sakyamuni : il ne serait pas mort mais attendrait la venue du Bouddha du futur, Maitreya, plongé dans un samadhi – cf. Hôbogirin tome VI, article dabi].

2. La tension féconde entre le pôle du Tôji et le pôle du Kôyasan.

16§. A notre avis, ce serait une erreur de résumer Kûkai par ces réalisations exceptionnelles. Lorsqu’on lit les différentes bio- et hagio-graphies, on se rend compte qu’il a dû gérer des exigences contradictoires pour arriver à ses fins, et c’est cela sans doute aussi qui l’a rendu sympathique aux yeux des Japonais. Telle est du moins notre hypothèse : la vie de Kûkai apparaît comme attachante, par ses fruits mais aussi par le chemin qu’il a emprunté pour les produire.

17§. La tension féconde qui a habité la vie de Kûkai, nous la symboliserons par deux pôles géographiques et sociaux : le Tôji et le Kôyasan.

18§. D’un côté, le Tôji, le temple gardien de l’Est dans la capitale, dont Kûkai est le responsable. Là, Kûkai mène une vie qu’on qualifierait de mondaine : il s’agit de répondre aux attentes de la Cour, d’obtenir son soutien pour l’édification de la nouvelle école, tout en répondant aux devoirs d’un ecclésiastique de haut rang chargé de faire fonctionner un des temples les plus importants de la capitale. Diplomatie du courtisan, savoir-faire de l’homme d’affaire et du manager, sont ici requis.

19§. De l’autre, le Kôyasan, ce plateau retiré, pratiquement inhabité, entouré de monts, loin de la capitale, difficile d’accès : quand on connaît le Koya san actuel, on imagine mal ce que devait représenter le périple pour atteindre ce qui devait ressembler alors à un ermitage ; de même, pour la frugalité et la simplicité qui devaient régner dans ce lieu. Il faudrait aller consulter des documents historiques pour dépasser le seul stade de l’imagination.

20§. Deux pôles donc, en tension, mais que Kûkai a su unifier :

Le pôle Kôyasan

21§. l’un peut se décliner comme une vie à l’extérieur de la société, ou du moins à ses marges ; on y vit dans une certaine solitude, dans la pauvreté volontaire, l’ascèse mondaine en vue d’une réalisation de biens spirituels. Là, on affronte les démons et les bêtes sauvages qui habitent les endroits non habités par l’homme, non marqués par la culture (dans ses deux acceptations : agricole et intellectuelle) : forêts, montagnes, précipices et grottes – les tenants du psychologisme y verront leurs pendants dans les démons intérieurs, peurs, angoisses, pulsions archaïques qui remontent de l’inconscient, etc.. Là, on peut adopter des attitudes « asociales », surtout dans le domaine de l’apparence extérieure : en se laissant pousser les cheveux, en ne se lavant pas tous les jours (dégager une odeur corporelle – pour faire court, sentir mauvais - , une faute sociale terrible au Japon). C’est dans ces lieux redoutés que les vainqueurs réalisent des pouvoirs supérieurs (« magiques » dira la mentalité moderne), qui les rendent à la fois redoutables et secourables aux yeux du commun – de ceux et celles qui habitent les plaines, les villes.

22§. Nous lisons l’influence de ce pôle dans la vie de Kûkai. Aux alentours de ses vingt ans, il a pratiqué des retraites ascétiques dans les lieux sauvages de son île natale, l’actuelle Shikôku, et aussi aux alentours de Kyôto semble-t-il. C’est là qu’il aurait réalisé des niveaux d’illumination / éveil remarquables, selon la tradition.

A mon avis, cette période renforce le côté mystérieux de la figure de Kûkai : il apparaît comme un homme qui a mené un combat victorieux sur les forces démoniaques dans les déserts, et a ainsi obtenu des pouvoirs supérieurs, à l’instar des adeptes du shugendô 修験道, ces ascètes des montagnes.

23§. L’attirance de Kûkai pour l’ascèse au désert se retrouve dans la dernière partie de sa vie, lorsqu’il demande et obtient la permission d’établir un lieu shingon dans un endroit loin de la capitale, le Koya san. C’est là que, selon la tradition, il entre dans un état de méditation qui continue encore maintenant.

24§. L’importance de la montagne, et plus généralement du lieu retiré, à l’extérieur de la ville, se retrouve aussi dans l’histoire de Saichô, l’autre fondateur japonais contemporain de Kûkai. Son haut-lieu sera l’Enryakui ji, qui désigne le Hiei zan, ce mont limitrophe à l’Est de Kyôto. Alors que les six écoles de Nara sont fondées dans la ville de Nara, les deux nouvelles écoles auront leur haut-lieu en hauteur, comme le veut l’étymologie. Et, dans les deux cas, la montagne désigne le lieu des forces invisibles qui peuvent être menaçantes pour l’ordre socio-cosmique si elles ne sont pas maîtrisées.

Le pôle Tôji

25§. L’autre pôle est celui de la vie dans la capitale, dans la société japonaise habitée par des tensions entre la Cour impériale, la noblesse (les clans supérieurs), les institutions bouddhistes (à l’époque, les six écoles de Nara, dont les dirigeants sont issus de la noblesse). Dans ce monde complexe, il s’agit de savoir naviguer en fonction de la politique du ou des dirigeants du moment, tout en tenant des contraintes liées au jeu des solidarités claniques.

26§. Kûkai, né dans une famille noble, semblait destiné à une carrière dans l’administration impériale, ce à quoi le préparait sa formation où entrait à forte dose l’étude des textes confucéens chinois. Selon Sansom, l’appareil politique impérial entendait se soustraire à l’interventionnisme des hauts dignitaires bouddhistes en politique. Pour cela, il s’entourait de hauts fonctionnaires formés à l’école confucéenne ; dans la même optique semble-t-il, l’empereur Kammu déménagera la capitale afin d’échapper aux monastères de Nara.

27§. Il est aussi possible que les Empereurs aient encouragé la fondation des deux écoles de l’ère Heian, Shingon avec Kûka, et Tendai avec Saichô, afin de susciter un contre-pouvoir religieux face aux six écoles de Nara. [8].

28§. Kûkai a quitté l’école et l’étude du confucianisme, pour se consacrer à la voie du Bouddha dans l’ascèse au désert. Cette rupture a pu être douloureuse, dans la mesure où elle pu être perçue comme une trahison envers sa famille qui attendait de lui une carrière brillante de fonctionnaire, laquelle aurait rejailli sur le clan. Trahison aussi envers l’Etat dans la mesure où celui-ci avait besoin de fonctionnaires de haut niveau.

29§. Illustrons cela. Dans son Memorandum déjà cité plus haut, Kûkai cite son maître chinois qui l’exhorte ainsi :

« Dépêchez-vous de retourner dans votre patrie pour offrir ces choses [Sutra, peintures des Mandala, objets rituels] à la Cour et d’y répandre les enseignements [ésotériques] dans tout le pays et ainsi accroître le bonheur du peuple. Ainsi le pays connaîtra la paix et tous seront contents. Ainsi, vous montrerez votre gratitude au Buddha et à votre enseignant. Et ce sera aussi le moyen de prouver votre dévotion à votre pays et à votre famille » [9].

30§. Faut-il entendre ici une justification personnelle de Kûkai par rapport à ses parents et à son Empereur ? Ce serait là l’écho d’une souffrance personnelle. Notons cependant qu’elle s’exprime dans la déclinaison convenue des quatre obligations : envers le prince, envers le maître, envers les parents et envers le Bouddha. Par ailleurs, elle attribue opportunément au maître la décision d’abréger le séjour prévu pour vingt ans, déchargeant ainsi Kûkai d’une faute embarrassante. Nous ne devons donc pas exagérer la portée psychologique de cette déclaration.

31§. Si Kûkai ne figurera pas parmi les hauts fonctionnaires civils, il comptera cependant parmi les grands serviteurs de l’Empereur, dans le département religieux : il organisera des rituels shingon pour la protection de l’Etat, avec l’approbation de la Cour. Celle-ci appréciait la finalité de ces rituels, mais aussi leur esthétique, si l’on en croit Sei Shônagon (965 - ?) [10]. Sa maîtrise de la calligraphie vaudra à Kûkai l’intérêt et sans doute l’amitié de l’Empereur Saga : comme en Chine, l’art calligraphique de Kûkai lui a semble-t-il ouvert des portes essentielles dans son existence.

32§. Signalons toutefois que Kûkai avait dû surmonter plusieurs obstacles avant de plaire à l’Empereur.

Les uns relèvent des intrigues entre les clans. Ainsi, son clan avait fait partie de l’opposition au déménagement de Nara, contrecarrant ainsi la volonté de l’empereur Kammu – cependant, Kammu autorisera son départ pour l’ambassade vers la Chine, ce qui reste à expliquer ; l’oncle maternel de Kûkai était par ailleurs le tuteur d’un prince qui sera contraint au suicide par l’empereur Heizei, successeur de l’empereur Kammu.

L’autre ressort de la violation par Kûkai de son engagement à rester en Chine pendant vingt ans, alors qu’il en est rentré au bout de deux ans. Nous avons vu à propos d’un autre sujet comment Kûkai s’en était justifié. Un fait reste indéniable : à son retour de Chine, Kûkai ne sera pas autorisé à rejoindre la capitale pendant deux ans, signe indubitable à notre avis du déplaisir de l’Empereur, quelles qu’en soient les raisons.

33§. Kûkai semble avoir jouer habilement sa partie dans ces jeux de pouvoir. Face aux six écoles de Nara, grâce au soutien de l’empereur Saga, il pourra fonder une école indépendante, le Shingon. Celle-ci devra cependant coexister avec une autre nouvelle école, le Tendai fondé par Saichô. Selon nous, les Empereurs ont voulu jouer ces deux hommes pour contrecarrer le pouvoir des monastères de Nara : l’empereur Saga a manifesté sa faveur à Saichô tout comme à Kûkai, certes selon des modalités différentes. Cependant, les histoires confessantes ont retenu que les deux hommes, après s’être mutuellement appréciés, se seraient brouillés, ou en tout cas éloignés.

34§. Nous retiendrons l’histoire confessante Shingon. Nous ne prétendons pas qu’elle soit l’exact reflet de la réalité, même si nous chaussons ses lunettes : nous savons que d’autres lunettes sont possibles, dont les lunettes Tendai.
Ce qui nous intéressera ici, c’est ce que dit l’histoire Shingon d’elle-même à travers cet épisode, plus que ce qu’elle dit de Tendai – on peut supposer que les adeptes Tendai ne se retrouverait sans doute pas totalement dans ses propos.

35§. Saichô aurait d’abord été proche de Kûkai, et même il aurait été son disciple puisqu’il lui a demandé de l’initier à l’Enseignement Secret (l’enseignement ésotérique). Il a reçu de Kûkai l’onction d’eau sur la tête, le rituel tantrique abhiseka, de même que la révélation de son être supérieur de tutelle [11]. Il aurait ensuite demandé plus tard à emprunter un des sutra fondamentaux de l’Enseignement Secret, ce à quoi Kûkai se serait refusé, provoquant ainsi un froid entre eux deux [12].

36§. Au-delà de l’anecdote, il nous semble qu’il faut retenir la raison avancée par Kûkai pour son refus : l’Enseignement Secret demande une pratique, le support scripturaire étant insuffisant. Cela rejoint une conviction forte du Shingon, celle des « Trois Mystères », sanmitsu, 三密 , corps, parole, pensée.
L’Éveil passe par la parole, le corps et la pensée :

  • par les mudra pour le corps,
  • les dharani / mantra pour la parole et enfin
  • les pratiques tantriques de visualisation pour la pensée en s’appuyant sur les mandala (bi ou tri dimensionnels [13]).

Cette conviction s’appuie sur le dogme fondamental de l’identité du cosmos et du corps de Vairocana d’une part, sur le fait que Vairocana a révélé les mantra, mudra et mandala d’autre part.

37§. [nous revenons sur l’histoire de la séparation entre Kûkai et Saichô - ce 9/8/2010.

Voici un passage de la lettre de Kûkai à Saichô lui annonçant son refus de lui prêter le sutra :

« La voie du Principe Ultime et les écrits contenus dans les textes que vous cherchez sont aussi vastes que le Ciel et la Terre ; on n’arriverait pas à écrire la signification complète de la moindre phrase de ce texte, même en prenant toutes les choses de la terre pour en faire un bâtonnet d’encre [de Chine], et toute l’eau des océans pour en faire l’eau de dilution. Si vous cherchez l’Ultime comme quelque chose de percevable par la pensée, apprenez qu’il se trouve à l’intérieur même de chacune de vos pensées : il est donc inutile de chercher l’ultime à l’extérieur de vous-même... la transmission de la signification cachée du bouddhisme ésotérique ne dépend pas des mots écrits. La transmission se fait directement, de mental à mental [14]

38§. Noter ici la consonance avec l’école bouddhiste du Ch’an chinois (zen en japonaise), que Kûkai a sans doute rencontrée à Chang’an : chercher en soi plutôt qu’à l’extérieur – transmission d’esprit à esprit – disqualification relative des écrits, qui font partie de l’extérieur.

39§. La question fondamentale était plutôt de savoir qui englobe qui, comme au jeu de go. Si l’on veut situer le jeu sur la dimension verticale et non plus horizontale, la question serait de savoir qui se situe à la plus grande profondeur, ou la plus grande hauteur. Pour Kûkai, l’enseignement ésotérique mikkyô 密教 est un enseignement à part, prodigué par Mahavairocana, Dainichi Nyôrai, différent qualitativement (un Occidental dirait « ontologiquement » ou « essentiellement ») de l’enseignement exotérique kengyô 顕教 dispensé par le Buddha manifesté sur le plan mondain (le Buddha « historique » pour un Occidental), le Buddha Sakyamuni [15] .

40§. Pour Kûkai, le Shingon ressort du niveau ésotérique tandis que le Tendai de Saichô ressort du niveau exotérique. Kûkai a ainsi situé le Tendai en 8° position dans l’échelle des états de conscience religieuse de son traité jûjûshinron de 830, l’école Kegon venant ensuite en 9° position ; le Shingon se déploie en 10° et dernière position, avec une rupture de niveau par rapport aux 9 premières positions, qui ressemblent à des phases préparatoires, et qui s’effacent après avoir joué leur rôle, pour laisser place à quelque chose de radicalement nouveau : on est passé à un autre plan, sans commune mesure avec le précédent.

41§. Or il semble que Saichô voyait cela autrement : pour lui, l’enseignement ésotérique venait s’inscrire dans le Tendai comme un département subordonné à la visée unitive, synthétique, du Tendai, celle du Véhicule Unique, ekayana  [16], tel qu’il ressort du Sutra du Lotus. Les deux points de vue étaient difficilement conciliables.


© esperer-isshoni.fr, août 2010
© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1nous ne pratiquons pas la distinction entre "bouddhiste" et "bouddhique"

[2nous reprenons la version de Richard Payne, dans son article «  The Shingon Subordinating Fire Offering for Amitâbha, ‘Amida Kei Ai Goma’ » (« L’offrande du Feu à Amitâbhra ‘Amida Kei Ai Goma » telle qu’elle est ordonnée dans le Shingon  »)

[3Nous traduisons l’américain : « a set of three elements are identified with Shingon—the symbolic centrality of the Tathāgata Mahāvairocana, the doctrinal emphasis on awakening in this present embodiment (sokushin jobutsu, 即身成仏), and ritualized visualization practices. »Richard Payne, art. cit. p.193

[4空海 真言宗をひろめた名僧 - 学習漫画 日本の伝記 - 監修 : 永原 慶二 - 発行所 :   株式会社  集英社 - 発売年月日: 1989年4月20日

[5Nous traduisons le japonais : しかし密教では大日如来の教えにしたがい、修業をつんで 加持祈祷をすれば 病気をなおしたり、災いをとりのぞくことができます。しかも即身成仏することができるのですね。

[6Melford, E. Spiro, Buddhism and Society – A Great Tradition and Its Burmese Vicissitudes, second Expanded Edition, University of California Press, 1970, 1982, 510 p. Cet auteur m’a été signalé par le professeur de bouddhisme à l’Université EBAC Assomption University de Bangkok, Thailande.

[7Nous traduisons de l’anglais : “The Abbot informed me that the Esoteric sciptures are so abstruse that their meaning cannot be conveyed except through art”. Traduction en anglais d’un passage du Mémorial présenté à la Cour par Kukai lors de son retour au Japon. Voir : Sources of Japanese Tradition, Compiled by Ryusaku Tsunoda, Wm. Theodore de Bary, Donald Keene, Columbia University Press, New York, first printing 1958, Second printing 1959, p. 145.

[8L’objectif impérial a-t-il été atteint ? A court-terme, sans doute oui, mais on sait qu’à long terme, le problème s’est reposé avec le Hiei zan du Tendai, dans un contexte aggravé par la présence d’armées de soldats-moines, aussi bien au Jiei zan que dans des monastères d’écoles de Nara. Cet état de fait explique qu’à nouveau la cour ait tenté de déplacer la capitale, cette fois-ci de Kyôto à Fukuhara : le lieu étant mal choisi, la Cour devra cependant revenir à Kyôto. Le Heike Monogatari explique ainsi la raison de ce déplacement :

“Le déplacement de la capitale à Fukuharan avait été provoqué par le fait que Kyôto était trop proche du Hieizan, et que le moindre incident suffisait à faire descendre les moines dans la ville en portant le palanquin sacré de Hiyoshi [divinité tutellaire du Hieizan] ou l’arbre sacré de Kasuga, et là, ils y provoquaient des troubles”

[Nous traduisons : “now as to the reason for changing the capital to Fukuhara, it was because Kyoto was so near to Hieizan, and the slightest thing was sufficient to make the monks bring the sacred car of Hiyoshi or the sacred tree of Kasuga into the city and cause a tumult” dans : The Heike Monogatari, Translated by A.L. Sadler, vol. 1, Reprinted, by permission of the translator from the Transactions of the Asiatic Society of Japan XLVI ii and XLIX I, Tokyo, Kimiwada Shoten, 1941, p.254

Voir la version numérisée sur Internet : http://libweb.uoregon.edu/ec/e-asia/read/heike-whole.pdf ] .

La solution devait se trouver à un autre niveau, lorsque sera réalisée l’unité du pays à la fin du 16e siècle et au début du 17e siècle, après des campagnes militaires terribles. On sait que le Hiei zan a été rasé à cette époque par Oda Nobunaga.

Kûkai, en établissant le Kôya-san loin de la capitale, lui a sans doute épargné la tentation d’intervenir trop directement dans la politique. Cela n’a pas empêché Oda Nobugawa, qui reprochait au Kôyasan de donner asile à ses opposants, de monter une opération militaire contre lui. Le Kôya san devra son salut à l’intervention de la cour impériale. Le Negoro, une place forte du Shingon, a, par contre, connu le sort du Hiei zan. Voir Sansom, George, A History of Japan, 1334 - 1615, p. 297

[9Nous traduisons de l’anglais : “Hasten back to your country, offer these things to the court, and spread the teachings throughout your country to increase the happiness of the people. Then the land will know peace and everyone will be content. In that way you will return thanks to Buddha and to your teacher. That is also the way to show your devotion to your country and to your family”. Traduction en anglais d’un passage du Mémorial présenté à la Cour par Kukai lors de son retour au Japon. Voir : Sources of Japanese Tradition, Compiled by Ryusaku Tsunoda, Wm. Theodore de Bary, Donald Keene, Columbia University Press, New York, first printing 1958, Second printing 1959, p. 146.

[10Cité par Sansom, George, A History of Japan to 1334, London, The Cresset Press 1958 p. 217- 218. Sei Shônagon parle d’une cérémonie bouddhiste sans préciser si elle est effectuée dans un cadre shingôn. Cela dit, les cérémonies shingon étaient et sont toujours réputées pour leur esthétique.

[11Lors de la cérémonie, le disciple, les yeux bandés, jette une fleur sur le mandala propre à la cérémonie. La divinité du mandala sur laquelle tombe la fleur est celle qui accompagnera et protègera le disciple de manière privilégiée sur son chemin vers l’Éveil / illumination.

[12Une autre affaire déterminante serait la défection d’un disciple de Saichô pour rejoindre Kûkai.

[13Le kôdô 講堂(bâtiment de conférence [d’exposés sur le Dharma] du Tôji contient un Mandala de la matrice, avec les images sous forme de statue des divers êtres célestes et transcendants.

[14Voir : Great Historical Figures of Japan, Japan Culture Institute, 1978, Japan, 327 p.

  • Grapard, Allan G. « Patriarchs of Heian Buddhism, Kûkai and Saichô », p. 44

Grapard ne donne pas la référence du texte original.

[15Voir dans :

The Encyclopedia of Religions, Edited by Mircea Eliade, MacMillan Publishing Company, 1987

  • Article Shingon shû

[16Voir les articles suivants dans :

The Encyclopedia of Religions, Edited by Mircea Eliade, MacMillan Publishing Company, 1987

  • KITAGAWA, Joseph M, article « Kukai »
  • Article Shingon shû

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