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Quand l’Église sort de la Synagogue - bref topo

vendredi 25 avril 2014 par Phap

1§. Je reviens d’un pèlerinage en Terre sainte où j’ai souligné l’ancrage des Évangiles dans ce que les chrétiens appellent l’ « Ancien testament ».

Dans la relecture chrétienne, ce qui se joue avec Jésus se jouait déjà dans des livres comme la Genèse, l’Exode ou Isaïe par exemple. Les pères latins exprimaient ce type de relecture avec la formule « Novum testamentum in Vetere latet, Vetus in Novo patet  » soit en gardant la consonance entre « latet  » et « patet  » : « Le Nouveau Testament se trouve de manière latente dans l’Ancien, l’Ancien devient patent dans le Nouveau » ou plus simplement mais en perdant l’effet de symétrie : « ce qui était caché dans l’Ancien testament est révélé dans le Nouveau ».

2§. Le dernier jour, nous avons conclu notre pèlerinage à Césarée-Maritime où nous avons abordé l’histoire de l’Église primitive. Cela a été l’occasion pour moi de montrer comment l’Église, née au sein de la Synagogue [1] en a été expulsée.

3§. Pour moi, cette expulsion ne résulte pas d’une quelconque perversion ou perfidie du judaïsme, elle est la conséquence de la remise en cause des marqueurs identitaires du judaïsme par le courant chrétien d’obédience paulinienne, ces marqueurs qui ont permis au peuple juif de maintenir son identité malgré les vicissitudes de son histoire (destruction du premier Temple par Babylone, profanation du second Temple par Antiochus Épiphane entre autres) : la remise en cause par Paul des éléments constitutifs de l’identité du peuple juif ne pouvait pas être tolérée par le judaïsme, sauf à accepter de s’effacer devant la nouvelle foi proposée par Paul.

4§. Nous pouvons préciser quels sont ces marqueurs identitaires en rappelant l’accusation contre le chrétien juif Étienne, le premier martyr de l’Église :

« L’homme que voici, disaient-ils, tient sans arrêt des propos hostiles au Lieu saint et à la Loi ; de fait, nous lui avons entendu dire que ce Jésus le Nazôréen détruirait ce Lieu et changerait les règles que Moïse nous a transmises [2]. »

Il s’agit du Temple de Jérusalem – et donc du culte sacrificiel juif centré à Jérusalem -et de la Torah, qu’Étienne semble remettre en cause dans sa prédication du nom de Jésus. Á la fin des Actes, Paul est arrêté suite à l’accusation de juifs venus d’Asie :

Ils criaient : « Israélites, au secours ! Le voilà, l’homme qui combat notre peuple et la Loi et ce Lieu, dans l’enseignement qu’il porte partout et à tous ! Il a même amené des Grecs dans le temple et il profane ainsi ce saint Lieu. » [3]

[Tandis que Paul est arrêté, les portes du Temple sont fermées derrière lui d’après les Actes. Cette fermeture symbole l’expulsion du christianisme dans sa variante paulinienne hors du judaïsme, de même que Paul est physiquement expulsé du Temple].

Nous retrouvons les marqueurs identitaires du Temple et de la Loi mentionnés pour Étienne ainsi qu’un nouveau marqueur, celui du peuple élu (« notre peuple », « notre nation », distinguée de toutes les autres nations). Paul semble ne plus faire de différence entre les non-juifs et les juifs d’après ses détracteurs, et il aurait introduit un non-juif au-delà du parvis des Nations, profanant ainsi le lieu saint du Temple par la présence d’un non-juif rendu impur par sa non-observance des commandements donnés par Moïse.

5§. Dans l’Église juive naissance, le courant de Paul l’a emporté sur d’autres courants et comme l’histoire est écrite par les survivants et les vainqueurs, l’Église que nous connaissons est celle de Paul, une Église à l’extérieur de la Synagogue, mais il aurait pu en être autrement si les autres courants avaient pu se maintenir.

6§. Quels sont ces autres courants dans l’Église naissante, qui était originellement juive ? Pour moi, les positionnements différents sont provoqués par la question fondamentale suivante, une fois admis le fait que le message du Christ s’adresse aussi aux non-juifs [4] : quel est le statut des chrétiens non-juifs à l’intérieur de l’Église juive ? le spectre des options se déploie entre une option conservatrice opposée à l’option novatrice – sinon révolutionnaire – de Paul.

7§. L’option conservatrice considère que le non-juif chrétien doit devenir juif et respecter les commandements de la Torah, de la loi mosaïque (de Moïse) : circoncision, prescriptions alimentaires entre autres [5]

8§. L’option conservatrice subordonne donc l’alliance dans le sang versé du Christ sur le Golgotha à l’alliance dans le sang des animaux sacrifiés par Moïse au mont Sinaï, le christianisme étant alors un courant à l’intérieur du judaïsme et l’Église une pièce parmi d’autres à l’intérieur de la Synagogue [6].

9§. L’option paulinienne se trouve à l’opposé du spectre : pour Paul, l’alliance nouvelle se substitue à l’ancienne, l’homme baptisé dans la mort du Christ ressuscite à une vie nouvelle qui n’est plus tenue par les commandements de la loi mosaïque : ainsi les lois rituelles déclarant pures ou impures les aliments ne tiennent plus comme le montre la vision de Pierre dans les Actes au chapitre 10 et reprise au chapitre 11. Pour Paul, la nouvelle économie du salut en Jésus Christ abolit les frontières entre juif et non-juif, frontières que Paul assimile à un mur de haine (réciproque) [7].

10§. Il me semble que pour Paul, le chrétien juif peut continuer à pratiquer la Loi juive – Paul se rend au Temple pour s’acquitter d’un vœu par exemple – mais seulement pour ne pas scandaliser les juifs non-chrétiens : en dehors de cette considération dictée par le souci du prochain, le chrétien juif pourrait très bien ne pas pratiquer la Loi juive : un père juif pourrait ne pas circoncire ses enfants mâles, il pourrait manger à la table d’un non-juif chrétien. Quant au chrétien non-juif, il n’est tenu par aucun des commandements mosaïques, seule s’imposant à lui la loi d’amour – de charité - [8]

11§. Entre ces deux extrêmes, Jacques a tenté un compromis lors du « concile de Jérusalem » rapporté par les Actes au chapitre 15 : le chrétien juif reste lié par la Loi de Moïse, mais le chrétien non-juif n’y est pas tenu, il est seulement tenu par la loi noachique (de Noé). Ce compromis laissait entier la question des rapports entre chrétiens juifs et chrétiens non-juifs et en particulier la question de la communion de table : un frère chrétien juif et un frère chrétien non-juif pouvaient-ils partager la même table ? La question se posait aussi pour la prière au Temple : le frère chrétien juif pouvait s’y rendre, mais non le frère chrétien non-juif. Ce compromis permettait certes de faire coexister les chrétiens juifs et non-juifs, mais il maintenait une distinction qui pouvait dégénérer en une discrimination.

[Rappelons un épisode rapporté par Paul dans la lettre aux Galates au chapitre 2 à partir du verset 11. A Antioche, Pierre (appelé "Céphas" par Paul) mange avec les païens, mais il arrête de le faire quand il voit arriver des frères juifs chrétiens de l’entourage de Jacques. Paul lui reproche sa conduite.]

12§. Concluons : le courant paulinien l’a emporté et c’est lui qui a écrit l’histoire. L’Église expulsée de la Synagogue s’est retrouvée en dehors du parapluie protecteur du judaïsme qui était reconnu par l’Empire romain, elle est devenue une religion illicite aux yeux du pouvoir impérial qui l’a persécutée. L’histoire aurait-elle pu évoluer autrement, le christianisme aurait-il pu demeurer une des nombreuses variantes du judaïsme s’il n’y avait pas eu la révolte juive contre Rome, si Paul ne l’avait pas emporté ? Ou bien le message de Jésus contenait-il en lui une force de nouveauté telle que la rupture était inévitable ? Au lecteur de se faire une opinion.


© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1Il s’agit d’une image : le judaïsme de l’époque foisonnait de différents courants : saducéens, pharisiens, baptistes, zélotes, esséniens, … - et ne se réduisait pas à ce qui allait devenir le judaïsme rabbinique. Rappelons que le second Temple de Jérusalem était encore en fonction du temps de Jésus.

[2Actes 6,13-14

[3Actes 21,28

[4ce qui n’était pas évident si l’on se contente d’une lecture littérale et partielle des Évangiles :

Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël [Matthieu 10:5-6].

Ou encore, en réponse à la Cananéenne :

Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » [Matthieu 15:24]

Les Actes des Apôtres soulignent la nouveauté de la prédication aux non-juifs

Cependant ceux qu’avait dispersés la tourmente survenue à propos d’Étienne étaient passés jusqu’en Phénicie, à Chypre et à Antioche, sans annoncer la Parole à nul autre qu’aux Juifs. Certains d’entre eux pourtant, originaires de Chypre et de Cyrène, une fois arrivés à Antioche, adressaient aussi aux Grecs la Bonne Nouvelle de Jésus Seigneur.[Actes des apôtres 11,19-20 ]

Juste avant, en 11,18 les Actes relatent l’étonnement des chrétiens juifs de Jérusalem quand Pierre raconte la conversion du centurion romain Corneille à Césarée :

« Voilà que Dieu a donné aussi aux nations païennes la conversion qui mène à la vie ! »

[5On trouve un écho de cette position dans les Actes en 15,1 :

Certaines gens descendirent alors de Judée, qui voulaient endoctriner les frères : « Si vous ne vous faites pas circoncire selon la règle de Moïse, disaient-ils, vous ne pouvez pas être sauvés. »

[6pour continuer de filer l’image

[7Lettre de Paul aux Éphésiens 2,14-16 :
C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix : là, il a tué la haine.

[8qui, rappelons-le, est reconnue comme le premier des commandements dans la Loi mosaïque


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