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Le moine bouddhiste japonais Nichiren 日蓮 (1222-1282) - "Recueil pour ouvrir les yeux " 開目抄

samedi 26 avril 2014 par Phap

Table des matières

Introduction
La structuration de l’appel à ouvrir les yeux

1- Préparation

2 - Exposition


Introduction

1. Nichiren compose son 『開目抄』 kai moku shô « Recueil pour ouvrir les yeux » en 1272 sur l’île de Sado 佐渡 où il est exilé depuis un an. Son exil fait partie de la « persécution pour la Loi à Tatsu no Kuchi, , 「竜ノ口法難」Tatsu no kuchi hônan, du nom du lieu où Nichiren aurait miraculeusement échappé à son exécution par décapitation.

2. Nichiren fait explicitement référence à ces événements dans son écrit.

  • Il parle de son exil 流罪 et de sa vie menacée [5] ;
  • il rappelle qu’il a été exilé plusieurs fois : avant Sado, Nichiren avait connu l’exil à Izu onze ans auparavant : 伊豆法難 « persécution pour la Loi d’Izu » en 1261 [6].

3. Le passage suivant rappelle l’exécution dont il a failli être la victime.

L’an dernier [7], le neuvième mois, le douzième jour, entre l’heure du rat et celui du bœuf, la personne du nom de Nichiren a été décapitée.
日蓮トイヰシ者ハ。去年九月十二日子丑ノ時ニ頚ハネラレヌ。
C’est son âme 魂魄qui est parvenue dans le pays de Sado 佐土ノ國.
此ハ魂魄佐土ノ國ニイタリテ。
L’année suivante, le deuxième mois, en pleine neige, elle écrit pour ses disciples en connexion [karmique] 縁.
返年ノ二月雪中ニシルシテ。有縁ノ弟子ヘヲクレハ。 [8].

4. Selon nous, Nichiren dit combien cette expérience l’a profondément transformé : il y a deux Nichiren, celui d’avant et celui d’après. D’après nous, Nichiren décrit sa transformation comme une spiritualisation de sa personne : la décapitation a vraiment eu lieu, mais dans l’ordre spirituel, autrement dit, Nichiren est désormais dégagé de tout souci du corps, il n’est plus qu’esprit 魂魄 et il ne craint plus les persécutions.

5. [Notre interprétation se situe dans le registre psychologique, ce qui ne veut pas dire que nous excluons d’autres lectures, confessantes, qui interprètent ce passage comme la révélation de Nichiren comme être supérieur (Bodhisattva ou Bouddha).
Pour les présupposés méthodologiques, voir le chapitre correspondant dans le « Traité pour l’établissement de la Loi correcte et la sécurité du pays ».]

6. Le passage est aussi important parce qu’il précisé les destinataires, à savoir ses disciples proches. Nichiren semble désormais avoir renoncé à convaincre les autorités civiles et religieuses. Son premier ouvrage, le « Traité pour l’établissement de la Loi correcte et la sécurité du pays » 立正安国論 risshô ankoku ron [9] n’a pas plu au régent et lui a valu son premier exil, à Izu.
Nichiren se concentre maintenant sur ses disciples dont certains semblent fléchir devant les persécutions. L’écrit aurait pour fonction de conforter les disciples proches dans leur foi.

7. Nichiren indique par son titre qu’il entend ouvrir les yeux de ses lecteurs. Nichiren sous-entend qu’il voit la réalité alors que son lecteur ne la voit pas, ou encore pas assez nettement. Il s’agit de faire partager à son lecteur une conviction, une certitude, une vision. Laquelle ?

8. Nous déclinerons la vision de Nichiren comme une vision centrée sur le sutra du Lotus perçu comme le seul vrai objet à vénérer 本尊 honzon. Nichiren est le serviteur du Lotus et uniquement du Lotus. Pourquoi ? Parce que le Lotus contient le vrai enseignement du Bouddha Sakyamuni, et lui seul permet aux êtres vivants d’échapper au cycle des vies et des morts (formulation négative) et de devenir Bouddha (formulation positive).

9. Pour Nichiren, les doctrines bouddhistes antérieures avaient seulement un rôle de préparation à la proclamation de cet enseignement définitif, elles n’étaient que provisoires. Dans la vision de Nichiren, les sutra de ces écoles sont subordonnés au sutra du Lotus de même que leurs divers Bouddhas et Bodhisattvas sont subordonnés au Bouddha Sakyamuni. Nichiren dira que ces Bouddhas et Bodhisattva participent du Bouddha Sakyamuni qui devient le proto Bouddha, l’Ur-Bouddha, le Bouddha originel.

10. Une telle vision rencontre l’opposition des autres écoles qui réagissent en demandant son interdiction. Nichiren voit dans cette réaction négative l’accomplissement des prédictions du Lotus pour l’âge mauvais, l’âge de 末法 mappô, la Loi en voie de disparition.
Les persécutions ne sont pas circonstancielles, elles font partie de ce qui devait arriver. Nichiren propose une lecture de l’histoire de son pays, le Japon, à partir du Lotus perçu comme un miroir qui dit le passé, le présent et le futur.

11. Le Lotus est le miroir qui permet d’interpréter les évènements passés, présents et futurs. Miroir tendu aux opposants de Nichiren, tenants du Zen, de la Terre Pure, il leur révèle « leur visage affreux ». Tendu au Japon, il lui révèle dans quel état il se trouve.
Le Lotus révèle aussi le visage de ceux qui le servent, et en particulier celui de Nichiren : le servant du Lotus, maître dans l’art de la prédication à double tranchant : il y a la prédication pour ouvrir les yeux des endormis et il y a celle pour renverser les démons qui s’en prennent au Lotus.

12. Parmi les servants du Lotus, Nichiren se détache comme le maître par rapport aux disciples. Il est à la pointe du combat :

Je vais prononcer maintenant le grand vœu 本願. … Je serai le pilier 柱 hashira du Japon. Je serai les yeux du Japon. Je serai le vaisseau amiral du Japon. Tel est mon vœu et jamais je ne le romprai !
本願ヲ立。... 我日本ノ柱トナラム。我日本ノ眼目トナラム。我日本ノ大船トナラム等トチカイシ願ヤフルヘカラス。 [10]


13. [La mention du vœu fait penser au vœu des bodhisattvas. Nichiren a prononcé un peu plus haut le vœu suivant :

« j’émets maintenant avec force et puissance l’esprit de l’Éveil 菩提心.
Je ne rétracterai pas mon vœu »
今度強盛ノ菩提心ヲヲコシテ。退轉セシト願シヌ。 [11].

et l’on peut considérer que Nichiren précise les moyens habiles (pilier, yeux, vaisseau amiral) de ce vœu de bodhisattva.
Le vœu de Nichiren diffère d’un vœu classiques de Bodhisattva parce qu’il porte sur un pays et non sur l’ensemble des êtres vivants en général.]

14. [Plus généralement, Nichiren nous semble différer des autres grands moines bouddhistes par sa prise en compte des dimensions historiques, géographiques et politiques : non seulement il a conscience du contexte dans lequel il travaille, mais il conditionne sa pensée par ce contexte.
En ce sens, Nichrien nous semble moderne car il articule et donc différencie ce qui était généralement confondu. Il reste cependant bien de son époque quand il subordonne les dimensions sociales et physiques à ce que l’Occident moderne appelle la « religion ».]

15. Vérifions ces affirmations générales en lisant ensemble son appel à « ouvrir les yeux » 開目.


La structuration de l’appel à ouvrir les yeux

16. Nichiren trace l’histoire des grandes doctrines en Asie, de l’Inde à la Chine puis au Japon. Il distingue deux événements charnières :

  • la prédication du Bouddha Sakyamuni pendant les 42 premières années qui surclasse et disqualifie les autres doctrines, non bouddhistes, existant avant elle ;
  • la prédication par le Bouddha Sakyamuni du Lotus sur le pic de l’Aigle pendant 8 années, qui surclasse et disqualifie ses prédications précédentes

17. Son appel s’attache à démontrer que le Lotus constitue le cœur de l’enseignement du Bouddha et que les autres doctrines, bouddhistes et non bouddhistes, constituent des étapes préparatoires à l’enseignement final définitif du Bouddha Sakyamuni constitué par le sutra du Lotus.

  • Pour ce faire, il s’appuie sur une périodisation des prédications du Bouddha Sakyamuni en cinq périodes, la dernière étant constituée par l’enseignement du sutra du Lotus [12]. Cette périodisation fait partie de la doctrine Tendai reçue par Nichiren.
  • Nichiren s’appuie aussi sur le Lotus lui-même, périodisé lui aussi : Nichiren distingue entre la partie dite « formelle » du Lotus constituée par les 14 premiers chapitres, et la partie « substantielle » des 14 chapitres suivants.

18. Nichiren considère que le Lotus contient des vérités inédites qui prouvent qu’il s’agit bien de l’enseignement complet et définitif du Bouddha Sakyamuni. Il en distingue deux :

  • l’accession à la bouddhéité des disciples des deux véhicules, Arhats et Patryeka Bouddhas, alors que, selon Nichiren, la porte leur était fermée dans les enseignements précédents du Bouddha Sakyamuni (vérité révélée dans la partie « formelle » du Lotus) ;
  • l’accession à la bouddhéité du Bouddha Sakyamuni il y a une éternité, contre l’enseignement antérieur qui montrait Sakyamuni devenant Bouddha à 30 ans (vérité révélée dans la partie « substantielle » du Lotus).

19. Nichiren dynamise son texte en mentionnant les doutes entraînés par l’affirmation du sutra du Lotus comme le sutra définitif :

  • doute sur la véracité de l’enseignement du maître, le Boudda Sakyamuni. Il semble se contredire lui-même en démentant dans le Lotus ce qu’il avait soutenu auparavant (et même en se contredisant lui-même à l’intérieur du Lotus entre la partie formelle et la partie substantielle).
  • doute sur la véracité de l’enseignement du maître Nichiren : comment se fait-il que Nichiren, qui se prétend servant du Lotus à l’ère de la Loi en phase terminale, soit persécuté, exilé, menacé de mort ? Le Lotus ne promet-il pas que ses servants seront protégés par les bodhisattvas et les divinités ?

20. En mentionnant ces doutes, Nichiren crée une tension dans le texte, que dénouera la conclusion.

21. Nichiren dynamise aussi son texte en se mettant en scène à plusieurs reprises. On le voit persécuté, doutant mais aussi affirmant et s’affirmant. Peu à peu, le lecteur voit se dessiner le portrait du servant du Lotus, Nichiren, portrait qui part d’un doute extrême (est-il vraiment un servant du Lotus ?) jusqu’à son affirmation fameuse sous forme de vœu vue plus haut.

Voyons cette progression plus en détail.

22. L’appel à ouvrir les yeux de Nichiren est découpé en deux parties, 開目抄上 et 開目抄下. Il nous semble que Nichiren a voulu reprendre le découpage traditionnel du Lotus en deux parties : la deuxième partie repose sur la partie substantielle du Lotus, et tout particulièrement sur son chapitre 16 壽量品 jûryô « Longévité » alors que la première partie porte sur la partie formelle du Lotus.

23. Nichiren ne propose pas explicitement de découpage de son texte qui fonctionne comme un tissage de plusieurs motifs qui apparaissent et disparaissent pour réapparaître plus loin. Ces deux raisons rendent difficile l’établissement d’un découpage qui s’imposerait comme le seul possible. Voici celui que nous proposons, en sachant qu’à notre avis, d’autres sont possibles.

24. La première partie de l’appel à ouvrir les yeux fait 1 046 colonnes, la seconde 1 088, soit en tout 2 134 colonnes réparties sur 24 pages dans l’édition de Taishô [13].

Notre découpage avec le nombre de colonnes par chapitre.

Titre Début Fin Nombre de colonnes
Première partie - Préparation 208.b.19 220.b.18 1 046 colonnes
Des doctrines non-bouddhistes au bouddhisme 208.b.19 209.c.08 106
De la transmission du Lotus par l’école Tendai 209.c.08 210.c.29 109
1° scandale du Lotus 211.a.01 213.b.19 222
2° scandale du Lotus 213.b.20 219.a.22 496
La porte s’ouvre 219.a.22 220.b.18 113
Seconde partie – Exposition 220.b.21 233.a.03 1088
L’ultime révélation 220.b.21 224.a.11 310
Les ennemis du Lotus 224.a.11 229.c.09 492
Les partisans du Lotus 229.c.09 231.c.04 170
Les méthodes pour protéger le Lotus 231.c.04 233.a.03 116


Première partie - Préparation


Des doctrines non bouddhistes au bouddhisme

25. L’appel s’ouvre par une exhortation à la vénération 尊敬 de trois types de personnes - le souverain 主, le maître 師 et les parents 親 - et à l’étude 習學 de trois doctrines - confucianisme 儒, brahmanisme 外 et bouddhisme 内 -.
Comment Nichiren articule-t-il les deux exhortations ? Peut-être s’agit-il d’étudier pour pouvoir vénérer, autrement dit en étudiant les diverses doctrines, on saura quel est le véritable objet de vénération, le véritable 本尊 honzon et comment le vénérer.

26. Le confucianisme permet à l’homme de se distinguer des animaux 畜生 en lui prescrivant le devoir de piété filiale 孝 : l’homme, à la différence des animaux, sait qui sont ses parents et il peut leur rendre le respect qui est leur est dû 恩. Le confucianisme apprend aussi la vertu de loyauté du sujet envers son souverain : Nichiren cite l’exemple de ce sujet chinois qui, à la mort de son suzerain, s’est ouvert le ventre pour y mettre à la place le foie de son maître (vertu de loyauté 忠).

27. [- Plus loin, Nichiren dira que la loyauté dérive de la piété filiale [14] mais il dira aussi que le devoir de loyauté l’emporte sur le devoir de piété filiale [15] : cette interprétation japonaise va à l’encontre de ce que pensent les confucéens chinois et sans doute aussi Confucius [16] Nichiren dira aussi que Lao Tsu 老子 a été le maître de Confucius 孔子 [17], ce qui peut sembler étrange au regard des divergences entre taoïsme et confucianisme.]

28. Selon Nichiren, le confucianisme apprend à l’humanité à honorer les trois types de personnes mais il ne sait proposer qu’une vénération dans la vie présente : le confucianisme ne sait pas comment assister les personnes vénérées ni dans les vies passées, ni dans les vies à venir.

29. Nichiren attribue une relative supériorité du brahmanisme sur le confucianisme : le brahmanisme connaît les vies passées, il peut faire atteindre des vies dans les niveaux célestes, il permet même d’atteindre les niveaux du monde sans forme 無色. D’après Nichiren, le brahmanisme n’est cependant pas capable de maintenir ses adeptes à ces niveaux d’existence, encore moins leur permet-il de sortir du cycle de vie et de mort 生死 et d’atteindre le Nirvana 涅槃.

30. Pour Nichiren, les soit-disant sages du confucianisme et du brahmanisme ne sont que des hommes ordinaires face au seul vrai maître, au grand maître 大師, le Bouddha Sakyamuni. Lui seul a enseigné la loi des causes et des effets 因果 (la loi du karma), lui seul a su monter le bateau 船 qui permet de traverser la mer des vies et des morts [18].

31. Nichiren reconnaît cependant au confucianisme et au brahmanisme le mérite d’avoir préparer le terrain à la prédication du Bouddha Sakyamuni [19].


Le Lotus transmis dans l’école Tendai

32. Nichiren rappelle que le Bouddha Sakyamuni a prêché 説 sa doctrine sacrée 聖教 entre 30 ans [20], date de sa réalisation de la Voie 成道, et 80 ans, date de sa grande extinction 御入滅. Nichiren considère que ces 50 ans se divisent en deux :

  • il y a d’abord une période de 42 ans pendant lesquelles le Bouddha Sakyamuni prêche des sutras provisoires 權經 en grand nombre ;
  • puis vient ensuite la période de 8 ans pendant laquelle il prêche le sutra du Lotus 法華經, car il doit « maintenant prêcher la vérité 眞 définitive 實 ». [21].

33. Nichiren s’appuie ici sur un passage du chapitre 2 du Lotus dans lequel l’Honoré des Mondes dit qu’il va maintenant révéler la vérité et sur la classification périodique des écrits bouddhistes par l’école Tendai.

34. Nichiren développe l’histoire de l’école Tendai 天台 qui est selon lui la seule école à avoir compris le sutra du Lotus et en particulier le 一念三千 ichi nen san zen « une pensée - trois mille mondes », caché selon lui dans le chapitre 16 « Longévité du Bouddha Sakyamuni », 壽量品 jûryô [22]. Le grand maître 大師 chinois Chi che 智者 (538-597 e.c.) [23] sera le premier à mettre en évidence cet enseignement fondamental du Lotus sous la dynastie Sui 隋et la dynastie du Sud Chen 陳. Il restaurera le bouddhisme en Chine en dominant les autres écoles.

35. Nichiren décrit ensuite l’implantation de l’école Tendai au Japon 日本 grâce au grand maître Dengyô daishi 傳教大師 [24]. Comme son prédécesseur Chi che en Chine, Dengyô ramènera l’ordre dans la communauté bouddhiste en subjuguant les 6 écoles 六宗traditionnelles de Nara et le grand maître Kôbô daishi 弘法大師, contemporain de Dengyô et fondateur de l’école Shingon 眞言 à Kyôto.

36. Nichiren ne décrit cependant pas une histoire linéaire : la suprématie du Tendai a été combattue, sa doctrine plagiée – Nichiren parle à plusieurs reprises de « vol » 盜 [25].

37. Nichiren déplore l’affaiblissement de l’école Tendai qui a permis aux autres écoles de se retourner contre elle. Plus grave, de nouvelles écoles sont apparues, les écoles Zen 禪宗 et Terre Pure 淨土宗, qui dominent le pays.

38. Il ne faut pas s’étonner, dit Nichiren, si désormais les divinités protectrices se détournent du pays : Nichiren cite en particulier la déesse du Soleil天照太神 (la divinité shintô 神道 la plus importante :天照大御神 Tenshô daijin ou Amaterasu ookami selon la lecture shintô), la divinité Hachiman正八幡 (divinité apparemment issue d’un syncrétisme entre bouddhisme et shintô) et la divinité protectrice Roi de la Montagne 山王 (divinité shintô protectrice du mont Hiei, siège du Tendai). Pourquoi se détournent-elles du pays ? Parce qu’elles n’y goûtent plus la saveur de la Loi [26]. Le pays se trouve ainsi abandonné aux démons 惡鬼, selon Nichiren.


Premier scandale du Lotus : les adeptes des deux véhicules peuvent atteindre le Nirvana

39. Nichiren considère que le Lotus apporte deux nouveautés :

  1. les adeptes des deux véhicules [27] peuvent produire l’état de Bouddha 二乘作佛
  2. accomplissement définitif [Éveil du Bouddha Sakyamuni] il y a une éternité 久遠實成 [28]

40. La première nouveauté apparaît dans les chapitres de la partie « formelle » 迹門 shaku mon du sutra du Lotus [29] quand le Bouddha Sakyamuni annonce personnellement à des disciples comme Sariputra 舍利弗 et Kasyapa 迦葉ハqu’ils deviendront des Ainsi-Venu (如來 nyorai, tathagata en sanscrit).

41. Nichiren souligne que ces deux nouveautés sont extrêmement difficiles à recevoir par les disciples du Bouddha Sakyamuni.

En effet, ce dernier dit l’inverse de ce qu’il a soutenu pendant les 42 premières années de sa prédication 説教 : auparavant, il soutenait que les adeptes des deux véhicules ne respectaient pas leurs obligations 恩– en particulier de piété filiale et de loyauté – parce qu’ils cherchaient leur libération 解脱 pour eux-mêmes seulement. Ils ne cherchaient pas à ce que leurs parents réalisent l’état de Bouddha. Ce faisant, ils se fermaient la porte du Nirvana, l’accès à l’état de Bouddha 永不成佛 en s’empêchant de former la pensée de l’Éveil parfait et sans supérieur (三菩提心 ou 三藐三菩提).

42. Le Sutra du Lotus décrit l’abattement de l’auditoire lorsque le Bouddha Sakyamuni contredit ce qu’il disait auparavant. Ils en viennent même à se demander s’il ne s’agit pas d’un démon qui aurait pris l’apparence du Bouddha Sakyamuni [ 將非魔作佛 – dans le Lotus au chapitre 3]]

43. Nichiren rappelle qu’alors se produisent deux événements extraordinaires qu’il mentionnera à plusieurs reprises : d’abord une pagode précieuse apparaît dans les airs et une voix en sort, qui confirme la véracité des propos du Bouddha Sakyamuni ; ensuite une multitude de Bouddha jaillissent de terre pour rendre eux aussi témoignage au Bouddha Sakyamuni.


Second scandale du Lotus : le Bouddha Sakyamuni a atteint l’Éveil il y a une éternité

44. L’autre nouveauté suscite aussi le doute 疑. Les autres sutras rapportaient l’Éveil du Bouddha Sakyamuni à 30 ans, en le situant à quelques milliers d’années en arrière au maximum. Comment le Bouddha Sakyamuni peut-il maintenant dire qu’il a atteint l’Éveil il y a une éternité ?

45. Le doute est d’autant plus profond que la partie « formelle » du Lotus ne contient aucune mention de cette nouveauté, et qu’il faut attendre le chapitre 16 壽量品 jûryô « Longévité » de la partie « substantielle » 本門 hon mon [30]pour l’entendre.
Circonstance aggravante, seuls les chapitres 16 et 17 [31] de la partie « substantielle » parlent de la longévité du Bouddha Sakyamuni.

46. Nichiren s’emploie à lever les doutes, mais, dit-il, sa tâche est infiniment plus difficile qu’au temps du grand maître Dengyô. Nichiren vit dans une période dégradée par rapport à celle de Dengyô : Dengyô vivait pendant la période de la Loi [du Bouddha] imitée 像法, tandis que Nichiren exerce sa prédication pendant l’ère de la Loi en voie de disparition mappô 末代 et surtout 末法 : les hommes deviennent plus stupides et en particulier les gouvernants [32] et des ennemis redoutables surgissent.

47. Nichiren affirme son destin unique : il est le seul à comprendre la valeur unique du Lotus au Japon, à la suite de ses maîtres Chi he et Dengyô ; il est le seul à voir la situation désastreuse dans laquelle se trouve le Japon à l’âge de la disparition de la Loi. Il ne peut cependant se taire car il vaut mieux encourir la persécution en cette vie que de tomber dans les enfers les plus terribles 無間地獄 mugen jigoku dans la vie suivante en se taisant [33].

48. C’est l’occasion pour Nichiren d’exprimer une première fois un vœu de compassion 慈悲 :

« j’émets maintenant avec force et puissance la pensée de l’Éveil.
Je ne rétracterai pas mon vœu »
今度強盛ノ菩提心ヲヲコシテ。退轉セシト願シヌ。 [34].

Comme nous l’avons vu plus haut, il précisera ce vœu à la fin de son appel :

Je vais prononcer maintenant le grand vœu 本願.
Je serai le pilier 柱 hashira du Japon. Je serai les yeux du Japon. Je serai le vaisseau amiral du Japon.
Tel est mon vœu et jamais je ne le romprai !
本願ヲ立。... 我日本ノ柱トナラム。我日本ノ眼目トナラム。我日本ノ大船トナラム等トチカイシ願ヤフルヘカラス。 [35]

puis, en conclusion :

Moi, Nichiren, je proclame que je suis le souverain, le maître [enseignant], le père et la mère des hommes du Japon.
云日蓮ハ日本國ノ諸人ニシタシ父母也。 [36]

49. Nichiren précise qu’il a enduré persécution sur persécution pendant les 20 ans de sa prédication, dont 4 majeures 大事ノ難四度 [37] ; ses disciples connaissent eux aussi les persécutions. Mais, dit Nichiren, ces persécutions ont été prédites.

50. Aussi Nichiren peut-il prétendre que si les maîtres Tendai et Dengyô le dépassent quant à la sagesse, il l’emporte sur eux quant à la compassion car c’est la compassion qui lui permet d’endurer des persécutions pires que celles rencontrées par Tendai et Dengyô [38].

51. Nichiren fait part cependant d’un doute qui court tout du long de son appel : certes, les persécutions devaient arriver puisqu’elles avaient été prédites par le Bouddha Sakyamuni.
Nichiren comprend qu’il est celui qui permet aux prédictions de se réaliser mais il ne comprend pas pourquoi il ne reçoit aucun secours contrairement à ce que promet le Lotus[cf. Le reproche adressé au bodhisattva / kami Hachiman au moment où Nichiren est emmené au lieu de son exécution.]] :

« Les gens doutent 疑 de moi et moi aussi, je doute de moi même ». [39].

Nichiren ne serait pas un vrai servant du sutra du Lotus 法華經ノ行者, ce qui expliquerait alors qu’il ne reçoive pas l’assistance promise ?

L’ouverture de la porte

52. Nichiren développe son argumentation à partir de la division en deux périodes de la prédication du Bouddha.

  • Pendant les 42 premières années après l’Éveil, le Bouddha Sakyamuni a prêché l’enseignement provenant d’autres que lui et à ce titre, on ne peut pas dire qu’il ait été un maître ni qu’il a eu des disciples en propre.
  • C’est seulement à 72 ans [40] que le Buddha Sakyamuni annonce qu’il va révéler la vérité.

53. Les membres de l’assemblée au pic de l’Aigle 靈山 supplient alors le Bouddha Sakyamuni de révéler sa vraie doctrine : enseigne-nous la méthode 道 de l’efficacité suffisante具足 [41].

54. Nichiren affirme que le caractère 妙 désigne 具足. Il affirme aussi qu’il se déploie 備 dans chacun des 69 384 caractères qui composent le sutra du Lotus.

55. Reprenant le titre du sutra en sanscrit, saddharma-pundarika-sutram translittéré en chinois par 磨分陀利迦蘇多攬薩達, Nichiren soutient que la première syllabe du titre sanscrit, « sad », est rendue littéralement par 妙 myô tandis que le titre sanscrit entier est traduit littéralement par Myôhô-renge-kyô 妙法蓮華經, en français « sutra du Lotus de la Loi mystérieuse ».
Faisant précéder ce titre des deux caractères 南無, namu, translittération chinoise du sanscrit Namo (« hommage », « respect »), Nichiren obtient alors les 6 syllabes [42] Nam-myôhô-renge-kyô 南無妙法蓮華經 du mantra de son école.

56. Nichiren fait précéder son exposé du mantra rapporté par le maître Shan-wu-wei 善無畏, mantra qui comportait entre autres le titre en sanscrit du sutra du Lotus : saddharma-pundarika-sutram. Or, dit Nichiren, ce mantra 眞言 a été trouvé dans le stupa de fer 鐵塔 en Inde du sud 南天竺, et il exprime le cœur 肝心du sutra du Lotus [43].
A notre avis, par ce rapprochement, Nichiren entend signifier que les six syllabes Nam-myôhô-renge-kyô 南無妙法蓮華經 constituent elles aussi un mantra qui possède au minimum la même puissance que le mantra développé en sanscrit.

57. Le Bouddha Sakyamuni ouvre la porte de son enseignement. L’assemblée comprend alors qu’elle a entendu quelque chose qui n’avait pas été annoncé avant, à savoir essentiellement les deux affirmations déjà entendues plus haut et reprises littéralement ici :

  1. les adeptes des deux véhicules peuvent produire l’état de Bouddha 二乘作佛
  2. accomplissement définitif [Éveil du Bouddha Sakyamuni] il y a une éternité 久遠實成 [44]


Partie n°2 – Exposition

La révélation ultime

58. Nichiren considère que le Bouddha Sakyamuni a vraiment enseigné sa propre doctrine à partir du Lotus. C’est seulement à partir du Lotus qu’il a des disciples en propre. Il leur adresse une requête [45] :

Après que je sois éteint 滅, qui pourra protéger 護, maintenir 持, lire 讀, réciter 誦ce sutra ?
我滅度後。誰能護持讀誦此經。
C’est maintenant le moment pour chacun de prononcer son serment 誓言 devant le Bouddha.
今於佛前自説誓言トハシタタカニ仰下シカ。 [46]

59. Nichiren présente ce chapitre 11 寶塔 hôtô comme une charnière entre l’enseignement formel du Lotus et l’enseignement substantiel qui va suivre [47].

  • Il clôt l’enseignement formel en faisant confirmer l’enseignement formel par l’occupant de la pagode précieuse, le Bouddha Tahô 多寶.
  • Il prépare 遠序 la révélation renversante du chapitre 16 壽量品 jûryô : le Bouddha Sakyamuni a atteint l’Éveil il y a une éternité.

60. Comment le chapitre 11 du Lotus prépare-t-il cette révélation renversante du chapitre 16 ? Par la présence d’une multitude de Bouddhas venus des 10 horizons 十方 qui s’avèrent participer 分身 du corps du Bouddha Sakyamuni lui-même ; viennent s’ajouter aussi une multitude de bodhisattvas d’une qualité encore jamais vue, qui s’avèrent eux aussi avoir été formés par le Bouddha Sakyamuni.
Or le Bouddha Sakyamuni n’aurait pas eu le temps de mûrir autant d’êtres merveilleux si son Éveil avait eu lieu dans sa vie présente. La grande assemblée ne peut en déduire qu’une chose : le Bouddha Sakyamuni a atteint l’Éveil bien avant : elle est prête pour la révélation finale du chapitre 16 jûryô du Lotus.

61. Nichiren cite la déclaration du Bouddha Sakyamuni au chapitre 16 du Lotus :

En fait, hommes de bien, j’ai vraiment réalisé l’Éveil 實成佛dans un temps infiniment éloigné 無邊 et incalculable 無量 [48] il y a plus de 100 x 1 000 x 10.000 x 100. 000. 000 百千萬億de nayutas 那由他 de kalpa 劫
然善男子我實成佛已來無量無邊百千萬億那由他劫等 [49]

62. Le Bouddha Sakyamuni explique ainsi comment il a eu le temps de mûrir autant d’êtres merveilleux : contrairement à tout ce qui avait dit auparavant, son Éveil n’a pas eu lieu dans sa vie présente, il remonte à une période infiniment [50] éloignée dans le passé.

63. Nichiren en déduit des conséquences elles aussi renversantes : tout d’abord, c’en est fini de l’égalité entre le Bouddha Sakyamuni 釋尊 et les Bouddhas des dix horizons : ils s’avèrent être ses familiers 眷屬 et leur corps un corps participé du Bouddha Sakyamuni [51]. Il en va de même pour les bodhisattva des dix horizons qui n’ont qu’un maître au final, le Bouddha Sakyamuni.

Le Bouddha Sakyamuni devient en quelque sorte le Bouddha originel, le Bouddha source (Ur-Buddha en allemand) [52].

64. Nichiren en déduit un autre renversement : désormais, le monde Saha où est apparu le Bouddha Sakyamuni, tenu jusqu’alors pour un monde souillé, est la vraie Terre Pure 淨土, la Terre de Bouddha fondamentale 本土 tandis que les autres Terres de Bouddha sont rétrogradées au rang de Terres impures 穢土, provisoires 迹土 [53].

65. Il en va de même pour le sutra du Lotus, qui devient le sutra fondamental pour atteindre l’Éveil correct 正覺 : les Bouddha des dix horizons ont en fait atteint l’Éveil grâce à ce sutra et non grâce aux autres sutras [qui n’étaient que provisoires en attendant la révélation du sutra définitif du Lotus] [54].

66. En particulier, les bodhisattva fameux de la Terre Pure du Bouddha Amida, Seichi 勢至 et Kannon 觀音 [55], sont les disciples du Bouddha Sakyamuni.
Le Tathagata [56] Dainichi 大日 (écoles Shingon), le Tathagata de l’Ouest, le Bouddha Amida 阿彌陀 (écoles de la Terre Pure), le Tathagata de l’Est, le Bouddha Yakushi 藥師, tous sont des Bouddhas participant 分身 du corps du Bouddha Sakyamuni [57].

67. Nichiren critique ensuite la réaction hostile des autres écoles qui refusent la subordination de « leur » Bouddha et de leurs Bodhisattvas au Bouddha Sakyamuni. Pour Nichiren, elles refusent en fait de reconnaître le caractère provisoire de leur doctrine 權宗 et la subordination au Tendai qui détient l’enseignement définitif.
Leur erreur est grave : ces écoles en fait ne connaissent pas leurs obligations不知恩 car elles se trompent de 本尊 honzon, d’objet à vénérer [58]. Ce faisant, elles sont comme ceux qui manquent à leur obligation filiale 不知恩, se comportant ainsi comme des animaux qui ignorent qui sont leur père et leur mère [59].

68. Nichiren termine cette partie en revenant sur la promesse de protection des adhérents au Lotus et en relançant la question qui vient en corollaire : s’il n’est pas protégé pendant les persécutions, cela signifie-t-il qu’il n’est pas un fidèle du Lotus ? Nichiren écrit qu’il trouvera la réponse dans le Lotus lui-même. C’est ce que nous allons voir.

description des ennemis du Lotus

69. Après avoir explicité les deux vérités du Lotus, Nichiren explique sa vision pour protéger et maintenir le Lotus au Japon.

70. Il est conscient de la difficulté de comprendre le Lotus qui se présente lui-même comme le plus grand de tous les sutras passés, présents et à venir. Cette prétention annoncée dans le Lotus lui-même et reprise par un commentateur, Mia Lo 妙樂, aurait attiré l’attention de Nichiren sur le Lotus : après avoir cherché dans l’intégralité des sutra et leurs commentaires confirmation de cette auto-affirmation d’excellence du Lotus, Nichiren indique que ses doutes ont fondu comme la glace [60].

71. Les adversaires de Nichiren ne sont pas du même avis. Il semble désespérer de les persuader : il dit écrire pour ses disciples ( 我門ノ者 « les gens de ma porte » littéralement) et non pour ces adversaires qui, d’après lui, ont développé une inimitié karmique 逆縁 envers lui (remontant à des vies antérieures) [61].

72. A notre avis, Nichiren sous-entend que lui-même a développé une affinité karmique avec les maîtres du Tendai, Tendai lui-même en Chine et Dengyô au Japon, en suivant leur trace [62]. Cela explique qu’il soit le seul au Japon à comprendre le vrai sens du Lotus : cela fait de lui l’homme le plus riche du Japon et cela le rendra célèbre dans l’avenir [63]

73. Nichiren continue sa démonstration de la supériorité du Sutra du Lotus en étudiant le chapitre 12 Devadatta 提婆品 du Lotus. Nichiren montre que le Lotus permet de devenir Bouddha même à ceux dont le cas semblait difficile sinon impossible : le Lotus réalise concrètement ce qui avait été annoncé avant, à savoir le vœu du Bouddha Sakyamuni de sauver tous les êtres sans exception.

74. C’est dans le Lotus que Devadatta, l’ennemi n°1 du Bouddha, l’icchantika par excellence, le criminel qui a commis une des cinq offenses majeures (en faisant couler le sang du Bouddha Sakyamuni), reçoit la prédiction comme quoi il deviendra lui aussi un Bouddha, le Tathagata Roi céleste [64].

75. C’est aussi dans le Lotus qu’une femelle dragon devient Bouddha 龍女成佛 : elle a ouvert la brèche pour tous les êtres féminins, humains ou non. [65]. Le Lotus réalise donc ce qui n’était énoncé que verbalement, formellement avant : il est réellement efficace et sa portée est universelle puisque même les êtres féminins et les icchantika peuvent désormais aspirer à devenir Bouddha dans cette vie-ci.

76. Nichiren s’emploie maintenant à révéler la noirceur des nouvelles écoles de Kamakura (Nenbutsu 念佛 et Zen 禪) mais aussi celle d’une des 6 écoles plus ancienne de Nara, l’école Ritsu 律. Pour ce faire, il utilise le chapitre 13 勸持品 kanji « exhortation à la sauvegarde du Lotus » comme un miroir lumineux 明鏡 [66] qui va montrer, dit-il, le vilain visage 醜面 [67] de ces écoles.

77. Ce chapitre est terrible, dit Nichiren, mais que peut craindre celui qui a été décapité il y a un an et qui est devenu pur esprit ? - Nichiren fait ici à l’exécution par décapitation qui aurait été empêchée miraculeusement (cf. notre introduction).

78. Le chapitre 13 勸持品 kanji décrit les persécutions subies par les fidèles du Lotus après l’extinction du Bouddha Sakyamuni : dans un âge trouble 濁世, des moines mauvais 惡比丘 dénonceront les fidèles du Lotus comme des hétérodoxes auprès des autorités publiques et ils les feront exiler. Ces moines mauvais au fond ne comprennent pas les moyens habiles du Bouddha 不知佛方便 [68].

[Les moines mauvais ne comprennent pas que les prédications du Bouddha sont adaptées au contexte (lieu, temps, personnes) et qu’elles ne sont donc pas définitives – à l’exception du Lotus qui, lui, est définitif et absolu, indépendant de tout contexte.]

79. Nichiren reprend des commentaires du chapitre 13 qui glosent sur les trois types d’adversaires du Lotus : il y a les laïcs induits en erreur, les moines paresseux qui cherchent d’abord leur propre profit sous couvert de religion, et enfin, les plus dangereux, les moines habités par des démons qui dénaturent le Lotus.

80. Nichiren soutient que le Japon 日本國 est entré dans cet âge troublé où prospèrent les 3 types d’ennemis du Lotus.
[Une périodisation classique de la Loi considère qu’après l’extinction du Bouddha Sakyamuni, la Loi correcte 正法 durera 1 000 ans, puis viendra la Loi imitée 像法 qui durera aussi 1 000 ans, et enfin la Loi en voie de disparition 末法 mappô qui durera 500 ans 末法 [69]. Or, dit Nichiren, cela fait 2 200 ans que le Bouddha Sakyamuni est entré en Nirvana, donc le Japon est actuellement dans l’âge de la Loi en voie de disparition 末法 mappô, un âge obscurci où l’on confond les moines vertueux (Nichiren et les siens) et les moines pervers (Nenbutsu, Zen et Ritsu).]

81. Qui représente actuellement les trois types d’ennemis de la Loi ?

  1. Les laîcs qui adhèrent aux doctrines mauvaises et qui font des dons aux mauvais moines constituent le premier type d’ennemi [70] ;
  2.  [71] Les moines du nenbutsu constitue le deuxième type d’ennemi. Nichiren mentionne Hônen 法然 et son ouvrage 選擇 Senchaku [集 shû] [72]. Hônen soutient que le Lotus dépasse les capacités humaines actuelles en contradiction avec le chapitre 14 Anrakugyo 安樂行品 du Lotus [73] ; Nichiren critique la formule en 4 caractères 閣抛閉捨 de Hônen : comment peut-on demander d’« ignorer, d’abandonner, de ranger aux oubliettes et de se débarrasser » [du sutra du Lotus] alors que le Bouddha Sakyamuni, le Bouddha Taô et tant d’autres bodhisattvas se sont engagés à ce que le Lotus perdure ? Cela revient à calomnier la Loi correcte 謗正法, dit Nichiren [74] [75]
  3.  [76] Nichiren considère que les moines Zen constituent le gros des ennemis du troisième type. Il leur reproche de se concentrer sur la méditation 觀, de pratiquer une transmission non verbale 傳授 [77] sans respecter les écrits, ce qui les amène à manquer de discernement 解, à réduire le Bouddha Sakyamuni à un être humain (Bouddha de 60 pieds de haut – 丈六佛 [78]) et à confondre les concepts bouddhistes. Les moines Zen suscitent l’engouement mais leur effet est le même qu’une boisson alcoolisée qu’on regrette d’avoir pris lorsqu’on se réveille [79]

82. Malheureusement, les moines des autres écoles ne résistent pas aux prétentions des écoles Nenbutsu et Zen de Kamakura, ils suivent le vent par peur de déplaire à la Cour 公家 [à Kyôto] et aux guerriers 武家 [l’administration militaire 將軍家 à Kamakura [80] ] [81].
Plus loin, Nichiren dira d’eux qu’ils sont comme des chiens frétillant de la queue devant leurs maîtres ou des souris tremblant devant le chat [82].

Les partisans du Lotus

83. Si l’on voit nettement qui sont les adversaires de Lotus, dit Nichiren, on voit difficilement qui sont ses partisans : si Nichiren et ses disciples en faisaient partie, ils seraient protégés des persécutions selon les promesses du Lotus. Or ce n’est pas le cas. Comment expliquer cela ? Nous retrouvons cette question qui court tout du long de l’appel à ouvrir les yeux.

84. Nichiren avance plusieurs arguments mineurs. Tout d’abord, l’histoire montre que des partisans du Lotus ont été persécutés sans recevoir de secours tandis que des persécuteurs n’ont fait l’objet d’aucune punition en cette vie : la persécution ou la non-persécution ne prouve donc rien en soi.

85. De plus, si l’on considère que les divinités protectrices ont abandonné le pays, il est normal que les partisans du Lotus ne reçoivent plus d’aide de ces divinités comme il est normal que les calomniateurs ne soient pas punis par les divinités en cette vie-ci [83].

86. Pour Nichiren, l’argument majeur est le suivant :

  • les persécutions sont les fruits karmiques de ses actes mauvais dans ses vies antérieures ;
  • son engagement résolu à protéger le Lotus pour le bien du Japon dans cette vie-ci catalyse l’apparition de ces fruits mauvais [84].

87. La Loi du Bouddha 佛法 fonctionne comme un miroir鏡 [85] aussi bien pour Nichiren que pour les moines hostiles au Lotus. Ce miroir révèle que Nichiren a lui aussi fait partie des ennemis du Lotus dans une vie antérieure et les persécutions actuelles en résultent.

88. Nichiren n’éprouve plus le doute qui courait tout au long de l’appel, il sait que lui et ses disciples font partie des adeptes du Lotus. Il prononce le vœu de protéger le Japon par son engagement indéfectible envers le Lotus : il sera le pilier du Japon, ses yeux, son navire amiral.

89. Nichiren encourage ses disciples à faire comme lui, à ne pas douter : celui qui ne doute pas parviendra naturellement au monde de Bouddha [86], il s’adjoindra à l’assemblée du Lotus sur le pic de l’Aigle 靈山 [87].
Nichiren doit déplorer cependant que certains fléchissent devant les persécutions, entre autres à cause de leur compassion pour leur famille [88].

Les deux méthodes pour défendre la Loi

90. Nichiren a établi qu’il fait partie des partisans du Lotus, il en est même leur chef de file. Il peut maintenant dire comment il entend protéger le Lotus. Selon lui, la période actuelle demande de recourir aux deux méthodes complémentaires dites 攝義 et 折義 (respectivement 攝受 shôju et 折伏 shakubuku en japonais moderne).

91. Dans la méthode shôju, l’on cherche d’abord à nouer une relation amicale avec son interlocuteur et l’on évite de le critiquer. Elle convient pour s’adresser aux laïcs et aux moines paresseux, c’est-à-dire à des ennemis « passifs » de la Loi – du Lotus. Le problème est ici plutôt la sottise et la méchanceté par ignorance 無智惡人 [89].

92. La méthode shakubuku interpelle directement l’interlocuteur en lui reprochant ses fautes, en le blâmant et en le punissant éventuellement. Elle peut nécessiter la coercition, le bâton 杖 [90] [91]. En effet, la méthode shakubuku s’adresse à des calomniateurs de la Loi qui agissent activement contre elle en étant motivés par des intelligences perverties 邪智謗法 [92]. Ces calomniateurs contribuent activement à faire disparaître la Loi, ils s’opposent aux Bouddhas et aux Bodhisattva qui luttent pour préserver la Loi.

93. Nichiren assimile cette dernière méthode au rugissement 吼 du lion 師子, métaphore qui décrit l’enseignement du Bouddha [93]. Certes, celui qui pousse le cri du lion sera persécuté par les mauvais moines, les paresseux et les pervers, mais il sera ainsi profitable aux autres et aussi à lui-même 自利利他 [94] (s’il se tait, il tombera dans les enfers à sa mort).

94. Nichiren est cet homme prêt à résister jusqu’à la mort, la sienne mais même aussi celle de ses parents. Il a déjà dit plus haut [95] qu’il est cet homme qui a fait le vœu d’être le pilier, les yeux, le vaisseau amiral du Japon.

Nichiren complète son vœu :

Moi, Nichiren, je proclame que je suis le souverain, le maître [enseignant], le père et la mère des hommes du Japon.
云日蓮ハ日本國ノ諸人ニシタシ父母也。 [96]


95. [Si l’on rapproche cette phrase de conclusion de la phrase d’introduction :

Il existe trois classes de personnes qui doivent être vénérés - 尊敬 honzon : le souverain, le maître et les parents 尊敬. [97]

on peut en déduire que Nichiren demande à être vénéré, qu’il est un objet - sinon l’objet - de vénération.]

96. Nichiren sait que cet engagement va lui coûter. Mais il ne fait que marcher sur les traces de ses glorieux prédécesseurs : certains ont sacrifié une existence facile et tranquille en partant dans des contrées étrangères (le Bouddha Shakyamuni en venant dans le monde Saha, les pèlerins chinois et japonais en quête de la doctrine bouddhiste), d’autres ont offert le sacrifice suprême, celui de tout ou partie de leur corps. Nichiren mentionne en particulier le sacrifice fameux du bodhisattva Yakuo 藥王 au chapitre 23 du même nom dans le Lotus [98].

97. Tout cela n’est pas grand chose, seulement une petite souffrance 小苦 pour cette vie présente, relativise Nichiren. Nichiren conclut son appel par le grand bonheur 大樂 qu’il éprouvera après cette vie 後生. À cette pensée il éprouve déjà une grande joie 大ニ悦 [99].

98. Nichiren : celui qui a trouvé le véritable objet de vénération et qui lui a dédié son existence. Et qui, ce faisant, a été transformé en objet de vénération, confesseront les adeptes de l’école de Nichiren.


© esperer-isshoni.fr, août 2013.
© esperer-isshoni.info, avril 2014.

[1« j’émets maintenant avec force et puissance l’esprit de l’Éveil. Je ne rétracterai pas mon vœu »

[2"L’an dernier, le neuvième mois, le douzième jour, entre l’heure du rat et celui du bœuf, la personne du nom de Nichiren a été décapitée. C’est son âme qui est parvenue dans le pays de Sado. L’année suivante, le deuxième mois, en pleine neige, elle écrit pour ses disciples en connexion [karmique]."

[3"Je vais prononcer maintenant le grand vœu. Je serai le pilier du Japon. Je serai les yeux du Japon. Je serai le vaisseau amiral du Japon. Tel est mon vœu et jamais je ne le romprai ! "

[4"Moi, Nichiren, je proclame que je suis le souverain, le maître [enseignant], le père et la mère des hommes du Japon."

[5216b21 soit p. 216 bande b colonne 21 dans le volume n°2689 du tome 84 de la version originale : édition numérisée par l’Université de Tôkyô du canon des écritures bouddhistes japonais de l’ère Taishô, le Taishô daizô kyô : 大正 [新修] 大藏經.

Nous utiliserons comme référence le texte du Taîsho en précisant le numéro de page, la bande – une page est divisée en 3 bandes horizontales a, b et c - et la colonne -une bande fait 29 colonnes.

Nous nous sommes aussi basés sur la traduction anglaise :

Voir aussi :

[6216c17

[71271

[80226.c.22à 25

[9qu’il mentionne explicitement dans son Appel (voir 230b10)

[10230b17.23 à 25

[11215c25 à 26

[12Le Bouddha Sakyamuni a aussi prêché le sutra du Nirvana pendant cette ultime période, mais, précise Nichiren, le sutra du Nirvana sert de plateforme pour propager le sutra du Lotus, il est à son service – cf. 213.b.7 à 8

[13À titre de comparaison, le « Traité pour l’Établissement de la Loi droite et sécurité dans le pays » 立正安国論 risshô ankoku ron de 1260 comporte 475 colonnes sur 6 pages dans l’édition de Taishô

[14211b.19

[15223.c.24 à 26

[16cf. Les Entretiens, XIII.18, où Confucius désapprouve celui qui dénonce son père voleur aux autorités

[17208.c.04à 05

[18Nichiren dira plus loin qu’il fait vœu d’être le vaisseau amiral du Japon

[19Mérite qui, en fait, revient au Bouddha lui-même si l’on considère que cette sagesse préparatoire émanait déjà du Bouddha Sakyamuni : il aurait envoyé en Chine des bodhisattva pour préparer sa venue : Confucius (sous son nom de courtoisie Zhong ni 仲尼) serait une manifestation du boddhisattva Kôjô 光淨 et Lao Tsu celle du boddhisatva Kashyapa 迦葉 (209a.14 à 15)

[20une autre chronologie donne l’âge de 35 ans

[21八年ノ法華經ハ要當説眞實ト定給シカハ。(0209c24.25)

[22tous les modes d’existence (les 3 000 mondes) y compris celui de Bouddha sont présents dans chaque moment de pensée – voir 214b.08 à 11

[23Il s’agit de 智顗 Chigi (jap.) Zhiyi (chin.), quatrième patriarche de l’école Tendai, auteur du 止觀 Maka Shikan souvent cité par Nichiren

[24最澄 Saichô, 767-822 e.c.

[25Selon Nichiren, cette notion de « vol », malhonnête par définition, s’applique à 3 niveaux :

  • au niveau des doctrines non bouddhistes qui ont plagié le bouddhisme en Inde 天竺 et en Chine 漢土 “pays des Tang » mais aussi - 尸那 en translittéré -, aidés en cela par des moines bouddhistes apostats ;
  • à l’intérieur du bouddhisme, les écoles du « petit véhicule » ont plagié le « grand véhicule » Mahayana ;
  • à l’intérieur du Mahayana, l’école Shingon a subtilisé la doctrine du 一念三千 en y ajoutant les mantra 眞言 et les mudra 印 – plus loin, Nichiren mentionnera aussi les mandalas 漫荼羅des deux royaumes 兩界 ([223.b.08). L’école Kegon a pratiqué elle aussi le plagiat d’après Nichiren.

[26cf. le « Traité pour l’établissement de la Loi correcte et la sécurité du pays » 立正安国論 risshô ankoku ron de 1260

[27Les « auditeurs » 者聲聞 – sravaka en sanscrit – qui cherchent à devenir des arhats 阿羅漢 ayant éteint leurs passions et les Bouddha-pour-soi qui atteignent l’Éveil sans le partager avec d’autres.

[28211.a.4 à 5, repris en 220.b.17 à 18

[29cf. 214a03 – 4 迹門八品 迹 ;.0214b24 : 門十四品

[30constituée des 14 chapitres suivants : 15 à 28 – 久本門十四品 0214b25

[31涌出壽量ノ二品 214b25

[32Nichiren cite 賢主 Kammu 桓武and Saga 嵯峨 comme exemple de souverains sages au Japon

[33215c.10 à 17

[34215c25 à 26

[35230b17.23 à 25

[36232c13

[37215.c.29. Rappelons que l’expérience décisive de Nichiren date du 28 avril 1253. Son appel à ouvrir les yeux étant daté de 1272, soit une vingtaine d’années plus tard.

[38216b24 : 難ヲ忍ヒ慈悲スクレタル事。

[39自心ノ疑ト申。217A16

[40219c14 : 72 ans = 30 ans, âge auquel il atteint l’Éveil + 42 ans de prédications « provisoires »

[41220a03

[42si on ne prononce pas le « u » de namu « 

[43220a21.22

[44211.a.4 à 5 repris en 220.b.17 à 18

[45chap. 11 寶塔品 hôtô, « apparition d’un stupa précieux »

[46220b.26 à 27

[47voir 220c.03 à 04 et surtout 220c.20 à 21

[48titre du chapitre 16

[4901.0222a.21 à 22

[50nous ne disons pas qu’il s’agit de l’infini au sens mathématique actuel

[51222.a29 à b04

[52佛久遠ノ佛 en 222b.9, le « Bouddha éternel »

[53222b.04 à 09

[54223c.13 à 18

[55222c.09

[56如來 nyorai, Ainsi-Venu, autre titre des Bouddhas

[57222c.07 à 12

[58222c16

[59223.a.02 à 06

[60狐疑氷トケヌ。225.a.20

[61226 a.28 à b01

[62天台傳教ノ跡 226b13

[63226b.15 à 17

[64天王如來 226b23

[65226.c.06 à 08

[66226c.19 à 20

[67227b16

[68227a12

[69227b.28 à 29

[70228a.8 à 12

[71228.a15 à b25

[72Les autres maîtres de la Terre Pure mentionnés par Nichiren, 道綽 Tao Cho et 善導 Shandao , relèvent de périodes antérieures à la Loi en voie de disparition mappô (cités en 215.c.03).

[73228a24

[74228b.20 à 22

[75Plus loin, Nichiren accusera Hônen de vouloir fermer la porte du Lotus (232c03) sous prétexte qu’à l’âge de la Loi en voie de disparition mappô, même pas un pour mille n’est pas sauvé par les pratiques actuelles en dehors du nembutsu (232.b.5 à 6).

[76228.b.26 à 229.b.10

[770228c28. Voir plus loin en 232b06 le reproche adressé au moine Dainichi de prétendre à une transmission spéciale de l’enseignement du Boudda en dehors [des sutra] 外別傳

[78229a09

[79229a13 : beaucoup de bruit pour rien 隱隱轟轟, et le regret 悔 d’avoir écouter le moine Zen sur le lit de mort臨終. Voir aussi en 229b09 : le pays est enivré 醉 de cette doctrine

[80Le moine Ryokan 良觀 du temple 極楽寺gokurakuji à Kamakura, de l’école Shingon et le moine Nen a 念阿 (abrégé de 念阿弥陀仏 Nen Amida Butsu) de la Terre Pure se sont adressés à l’administration militaire – shogunat / bakufu - pour faire condamner Nichiren. Cf. 229 a.25 à 26

[81229b12 et 19

[82232b.07 à 11

[83230b.05 à 09. Nichiren renvoie à son Traité 立正安國論

[84230c.29 à a03

[85230b.28

[86疑心ナクワ自然ニ佛界ニイタルヘシ。230b23

[87231c.03 à 04

[88231b26 à c04

[89232a06

[90231c26

[91argumentation plus détaillée dans le « Traité pour l’établissement de la Loi correcte et la sécurité du pays » 立正安国論 risshô ankoku ron

[92232a08

[93232a23

[94232a,28

[95230b17.23 à 25

[96232c13

[97208b20

[9884232c27

[99233a.03


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