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Quand Rorty (1931-2007) milite pour un art de la conversation

mercredi 30 avril 2014 par Phap

Table des matières

  1. La métaphore optique de l’œil intérieur et sa critique par Rorty
  2. La philosophie comme interprétation et non comme savoir
  3. Un relativisme assumé ? Quid de la rationalité scientifique ?

Conclusion


Rorty a écrit « Philosophy and the mirror of Nature” ( la philosophie et le miroir de la nature”) [1] en 1979.

1§ Partons du titre anglais pour expliquer l’ouvrage.
Il s’agit pour Rorty de situer la philosophie à l’intérieur de la culture (occidentale), conçue comme une “conversation” à plusieurs voix, dont la voix des philosophes.

Rorty décrit son geste comme une déconstruction par rapport à une théorie de la connaissance (une épistémologie) bâtie sur la métaphore “oculaire” (“optique”) du miroir de la nature, métaphore qui aurait commencé avec Platon et se serait explicitée avec Kant au 18e siècle.


1. La métaphore optique de l’œil intérieur et sa critique par Rorty

2§ Selon cette métaphore, il y aurait quelque chose dehors (“something out there”), la “nature”, que l’homme aurait à comprendre grâce à une faculté qui le constituerait de manière unique parmi tous les êtres animés, à savoir l’esprit, le “miroir  [2]]” ; il s’agirait donc de comprendre toujours plus adéquatement ce quelque chose dehors, à l’extérieur, en affinant notre esprit, ou, pour reprendre la métaphore optique, en polissant toujours plus le miroir.

3§ La vérité, selon cette métaphore, se définit comme la correspondance (à parfaire) entre la chose et l’esprit (adequatio rei intellectu, dit la scolastique). D’après Rorty, lorsque les philosophes se mirent à considérer que la correspondance entre la chose et l’esprit s’établit médiatement à travers des “représentations” à “l”intérieur” de l’esprit, ils se donnèrent alors pour objectif d’expliciter le cadre dans lequel ces représentations s’élaboraient : ce fut le projet de Kant de décrire les conditions a priori de toute représentation conceptuelle possible, ce que Rorty généralise dans l’expression “matrice neutre, permanente  [3]”. (Rorty considère que la philosophie du langage continue le projet de Kant, à la différence qu’elle part du langage et non de l’activité productrice des représentations).

4§ Or Rorty rejette cette métaphore, et le projet épistémologique qu’elle a inspiré dans la pensée occidentale, ou plus exactement il rejette leur prétention respective à s’imposer.
Non, contrairement à ce qu’induit la métaphore optique, la vérité ne s’impose pas comme un objet s’impose à nos sens, la connaissance n’est pas une perception, et
non, l’épistémologie ne bénéficie pas d’un statut privilégié qui l’autoriserait à surplomber la culture, ou, pour le dire dans le référentiel de Rorty, à avoir le dernier mot dans toute conversation humaine.

5§ Partons de la dernière négation : Rorty considère que toute tentative pour accéder à une “matrice” atemporelle, applicable universellement à toute forme de discours, est illusoire : elle suppose en effet de pouvoir se situer en dehors de tout cadre particulier, de toute référence spatio-temporelle, de toute culture, et, dit Rorty, nous n’avons aucun moyen de parvenir à un tel point de vue, à supposer qu’il existe  [4].
[Pour prolonger ce que dit Rorty, nous dirions que cette tentative s’apparente à quelqu’un qui essaierait de sauter hors de son ombre – l’ombre désignant ici les conditions particulières d’émergence d’un discours qui ne peut pas ne pas émerger sans elles : elles viennent avec ; nous pensons aussi au théorème de Gödel dans sa version vulgarisée, selon lequel tout système logique repose sur des assertions de base elles-mêmes indémontrables : la vérité d’un système cesse donc de s’imposer à partir d’un certain niveau d’analyse].

6§ Ontologiquement défaillant, ce projet d’établir une matrice permanente est politiquement et moralement dangereux, en ce que le détenteur de l’accès à cette matrice revendiquera une position de juge (Rorty renvoie à l’image juridique kantienne du “tribunal de la raison”). La matrice n’est plus seulement neutre et permanente, elle devient “disciplinaire”.

7§ Si le projet épistémologique apparaît comme radicalement vicié aux yeux de Rorty, c’est parce qu’il trouve son ressort dans la vérité conçue comme une correspondance entre un intérieur (l’œil qui observe, selon la métaphore optique) et un extérieur (l’objet observé, a-humain).
Or, selon Rorty, nous n’avons pas accès à un extérieur a-humain : la seule chose qui nous est donnée est de converser entre humains afin de faire face à la réalité le mieux possible. Le pragmatiste qu’est Rorty pose que la vérité est ce que nous avons de mieux à croire pour agir le mieux possible, dans la situation du jour [5]. Le “nous” renvoie à la communauté dans laquelle s’élabore la conversation, et où s’échangent les arguments.

8§A la vérité comme correspondance entre une représentation mentale et un objet extérieur, Rorty préfère la notion de “justification” (il parle aussi d’ “assertabilité garantie” warranted assetability ) : il ne s’agit pas d’énoncer ce qui est vrai en soi de manière a-historique et universelle, mais de pouvoir justifier ce que l’on croit avec l’argumentation et les arguments communément admis du jour (“of the day”).

9§ La visée de la conversation n’est pas tant de produire quelque chose qui se serait tenu là et qui aurait attendu d’être découvert, que d’arriver à un accord entre les acteurs de la conversation, accord qui ne sera pas fondé pour l’éternité et qui résultera d’un compromis négocié entre des intérêts différents  [6].


2. La philosophie comme interprétation (herméneutique) et non comme savoir (épistémologie)

10 §Prenant de la hauteur dans le dernier chapitre de son livre, Rorty considère que son geste, qu’il situe à la suite de ses trois maîtres, Dewey, Wittgenstein et Heidegger, ne veut et ne peut être qu’un geste second, (“parasite” dit il de manière humoristique) : il s’agit pour le philosophe “herméneute” de faire en sorte que la conversation continue entre les différents acteurs  [7]], en déconstruisant toute tentative de clore la conversation par l’un des acteurs, au nom d’une prétendue position privilégiée, parce qu’anhistorique, éternelle, universelle (Rorty pense au théologien, auquel a succédé l’épistémologue, ce philosophe professionnel marqué par le succès de la démarche scientifique et qui tente d’en capter la légitimité du jour).

11§ Si l’on considère que la pensée communément admise s’hypostasie en prétendant à une justification éternelle et universelle, alors le philosophe herméneute sera celui qui brisera ce geste de clôture : je crois qu’il faut interpréter en ce sens l’expression de Dewey citée deux fois par Rorty : briser la “croûte des conventions” (breaking the crust of conventions  [8]).

12§ La position de Rorty peut sembler paradoxale, dans la mesure où le refus de toute position dominante dans la conversation est érigé lui-même en position dominante, comme arbitre et gardien de la conversation  [9].
Rorty est bien conscient de la difficulté ; considère-t-il qu’elle est levée dans la mesure où la philosophie herméneutique joue seulement un rôle réactif de correction et qu’elle n’empêche donc pas la conversation d”avancer ? Réactif, le philosophe herméneute pratique la philosophie comme une thérapie  [10].

13§ De fait, Rorty a recours au vocabulaire psychanalytique pour rendre compte de la persistance de la métaphore optique  [11] : il s’agit d’une impulsion, d’un besoin d’être contraint, saisi, forcé  [12], pour fuir la responsabilité humaine, qui est aussi un fardeau, à savoir celle de se faire advenir en histoire, sans pouvoir s’en remettre à une réalité non humaine contraignante qui nous dicterait ce que nous devons faire, ce qui est bien, ce qui est vrai.


3. Un relativisme assumé ? Quid de la rationalité scientifique ?

14§ Rorty a conscience de l’opposition que soulève sa position. N’ouvre-t-elle pas la voie au relativisme ? Au subjectivisme ? Dans ce cas, toutes les descriptions de la réalité sont possibles, et chacune serait vraie  [13] sans qu’aucune puisse l’être un peu plus que les autres ? Mais alors comment rendre compte de l’évident progrès des sciences et de la mentalité scientifique, progrès qui nous a fait sortir des mythologies et des superstitions ?

15§ Face à un discours prégnant sur le progrès scientifique qui ferait qu’on rendrait compte de la réalité de manière toujours plus précise, Rorty répond que les théories sont incommensurables entre elles, au sens où il n’existe pas de jeu de mesures, qui pourrait s’appliquer universellement, a historiquement, à toute théorie, passée, présente et à venir, et qui permettrait ainsi de rapporter entre elles les théories  [14].

16§ Ainsi la théorie copernicienne n’est pas commensurable avec la théorie ptoléméenne, affirme Rorty et il n’est pas juste de dire que le cardinal Bellarmin qui contredisait Galilée était moins scientifique que Galilée quand il limitait la portée de la théorie copernicienne par rapport à la Bible  [15] – tout simplement parce que le concept de scientificité n’a pu exister qu’à partir du moment où Galilée a vaincu  [16] et que son discours est devenu dominant dans la culture de son temps, lorsque la science a combattu pour son autonomie pendant les Lumières.

17§ Pour le dire autrement, selon Rorty, une théorie révolutionnaire ne découvre pas quelque chose (something out there) qui était là et qui attendait d’être mis au jour, elle met en place un nouveau « jeu de langage », et tout rapprochement avec l’ancien qu’elle supplante ne peut relever que du quiproquo  [17] parce que ce rapprochement portera sur des parties qui ne fonctionnent pas de la même façon entre l’ancien et le nouveau système – la vision de Rorty (même s’il se défend d’en avoir une – cf. le paradoxe soulevé plus haut) est selon nous sous-tendue par l’approche systémique) : les mêmes mots ne joueront pas de la même façon.

18§ Retournant l’accusation, Rorty reproche à ses contradicteurs de confondre l’enthousiasme ou l’adhésion conformiste à la pensée dominante du moment avec la légitimité éternelle et universelle  [18].

19§ Rorty, par contre, s’estime averti du processus historique par lequel le discours scientifique est devenu si dominant qu’il n’a plus eu besoin de se justifie : Rorty accepte de qualifier la science d’ « objective  [19] » et de « rationnelle », mais c’est en faisant jouer ces prédicats dans son propre référentiel.
20§Selon Rorty, il convient cependant de ne pas confondre incommensurabilité et intraductibilité : une théorie peut être traduite dans une autre, de même qu’un poème peut être traduit d’une langue à une autre (bien qu’au final on aboutira à un mauvais poème)  [20].

21§ L’accusation de relativisme et de subjectivisme  [21] tombe si l’on adopte le point de vue de Rorty : en effet, ces accusations ne portent que dans la mesure où l’on postule l’existence de la fameuse « matrice neutre et permanente » d’une part, et le moyen effectif d’y accéder.
A partir du moment où, comme Rorty, on ne reçoit aucun de ces deux postulats, l’accusation ne porte plus : elle n’a pas de signification ni d’enjeu, elle ne pointe vers rien ( « pointless  ») dans le référentiel de Rorty. En fait, Rorty ne répond pas à l’accusation, il la « dissout », conformément au programme thérapeutique fixé par Wittgenstein.


Conclusion

22§ Nous avons essayé de rendre compte aussi fidèlement que possible de la pensée de Rorty. En conclusion, nous donnerons notre propre position par rapport à elle.

23§ Nous n’adhérons pas à sa vision d’un monde de représentations clos sur lui-même, où les énoncés ne renvoient qu’à d’autres énoncés  [22].
Il nous semble que la position de Rorty ne permet pas de rendre compte de l’expérience d’un Saul / Paul sur le chemin de Damas. Selon notre interprétation de l’évènement de Damas, quelque chose ailleurs peut surgir, s’imposer à l’homme comme l’amour s’impose à celui ou celle qui aime, même si cet événement vient s’inscrire dans un réseau de représentations et même si, après, l’homme mettra toute une vie (et plus encore dira le croyant chrétien) pour arriver à donner du sens à cet événement.

24§ Á partir de cet événement se met en place un ordonnancement de ce qui était jusqu’alors reçu communément pour vivre dans le monde, une hiérarchie des discours, dans la mesure où l’évènement trouve à se dire dans tel discours communautaire et pas tel autre, telle pratique communautaire et pas telle autre : il y a bien alors commensuration, et nous soutiendrons qu’elle peut s’effectuer sans pour cela produire de de l’impérialisme politique.

25§ Nous n’apprécions pas l’apparente indifférence de Rorty par rapport aux autres cultures, dans laquelle nous serions tentés de lire une conviction de la supériorité de la culture occidentale – nous espérons trouver un démenti de cela dans les oeuvres de Rorty.

26§ Cependant, nous éprouvons une grande sympathie pour Rorty. Nous entendons avec force la question qui nous semble le hanter, celle de la contrainte imposée aux corps et aux esprits par les tortionnaires et les laveurs de cerveau  [23].
Comment éviter l’exercice de la violence dans la vie sociale et positivement, comment promouvoir la liberté humaine ? Un des moyens consistera à entendre la voix de Rorty dans la conversation à plusieurs fils que tissent les cultures.

27§ Ainsi, nous recevons le questionnement pragmatique de Rorty sur la métaphore optique et nous le rejoignons dans son refus de postuler une faculté mystérieuse qui serait propre à l’homme et qui le distinguerait des autres êtres  [24].
Nous apprécions son refus du conformisme aveugle : oui, il faut hurler avec les loups, dirait Rorty, mais à la condition que ce hurlement résulte d’une conversation.
Nous apprécions aussi sa dénonciation de tout ce qui empêche la conversation « civile » entre les hommes, en particulier cette recherche de l’affrontement qui peut animer les hommes persuadés d’avoir raison absolument (nous pensons en particulier à la rabia theologica, déjà dénoncée en son temps par Kant).
Et nous recevons comme un avertissement salutaire le couplage que Rorty opère entre des questions apparemment atemporelles sur la vérité et le pouvoir (politique, militaire, culturel) qui s’en servira pour se légitimer.

28§ Au final, pour le dire simplement, la pensée de Rorty agit sur nous comme du poil à gratter, ce qui doit le réjouir là où il est actuellement (Rorty est décédé en 2007), puisque c’est ce qu’il voulait (cf. les citations en exergue de son livre).
Rorty nous pose personnellement une question urticante, et nous l’en remercions de la même façon que le pratiquant Zen remercie le condisciple chargé de frapper avec un bâton ceux dont la vigilance faiblit.

29§ Pourquoi est-ce si important qu’existe un point d’Archimède extérieur au monde  [25] ?
Et, en supposant qu’il existe, que l’homme y ait accès ? Est-on en droit de soupçonner un désir d’échapper à la condition humaine, la transcendance étant alors le levier nous permettant de nous arracher à notre condition ?
Nous laissons la question ouverte : elle fera l’objet d’un développement théologique plus tard (mais nous dirons simplement que le Dieu des chrétiens n’arrache pas l’homme à sa condition humaine, de même que le buisson transfiguré par le feu sur le mont Sinaï reste toujours un buisson).

30§ Peut-on qualifier Rorty de sophiste ? Et si oui, s’agit-il alors de le déprécier, au motif qu’il incarnerait une maladie de la raison, le sceptique qui doute de tout, non par méthode mais par manque d’intelligence ou parce que, tel le misologue, il désespère d’atteindre la vérité parce qu’il a trop attendu du logos ? Nous laissons la question ouverte.
Ce qui est sûr, c’est que Rorty accepte d’être compté parmi les sophistes  [26] - et nous pensons savoir pourquoi : plutôt la conversation du sophiste que la conversion imposée par le philosophe roi de Platon, qui légitime son pouvoir (contraignant) par l’accès à un au-delà (l’extérieur de la caverne) dont il serait l’unique détenteur, ou du moins le détenteur privilégié.


© esperer-issnoni.fr, novembre 2008
© esperer-issnoni.info, avril 2014

[1Orignal américain :

  • RORTY, Richard, Philosophy and the mirror of Nature,Princeton University Press,1979,401 p.

Traduction française :

  • Rorty, Richard, L’homme spéculaire, traduit par Thierry Marchaisse, Seuil, 1990, 438 p.

[2n. 32 p 60 dans la version anglo-américaine de l’ouvrage précité

[3p. 179, 211, 266, 269, 272

[4p. 285, 294

[5p. 176, 308

[6p. 318

[7p.377-378

[8p. 24 et p. 379

[9p. 371

[10Rorty fait référence à Wittgenstein :
309 — Quel est ton but en philosophie ? — Montrer à la mouche l’issue par où s’échapper de la bouteille à mouches.
309. Was ist dein Ziel in der Philosophie ?—Der Fliege den Ausweg aus dem Fliegenglas zeigen.

109 la philosophie est la lutte contre l’ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage
die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unsres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache. p.342

- * WITTGENSTEIN, Ludwig, “Philosophische Untersuchungen”, dans Schriften,Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1963, p.279-544

WITTGENSTEIN, Ludwig, « Investigations philosopiques » dans Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques, traduit de l’allemand par P. Klossowski, Gallimard, première édition 1961, 1986, p.109-364

[11p. 162

[12p. 181 ;315

[13p. 349

[14p. 316

[15p. 328

[16p. 331. Voir Kuhn, Thomas S., La Révolution copernicienne, traduit de l’anglais par Avram Haylin, Fayard, [1957,1959] 1973, 376 p

[17note 28 p 59

[18p. 367, 376

[19p. 385

[20Note 25 p 355

[21p 339

[22p. 300

[23Voir p. 354

[24p. 373

[25p. 297 pour la référence au « Archimedean point  » par Sellars, cité par Rorty.

[26p. 157


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